Notre Conférence s'ouvre à mi-distance de deux dates symboliques :
Il y a quelques semaines, nous avons célébré le cinquantième anniversaire des Conventions de Genève. Dans quelques semaines, nous entrerons dans un nouveau siècle et un nouveau millénaire.
Ces deux événements doivent nous inciter à jeter un regard rétrospectif sur le passé, pour en tirer les enseignements qui s'imposent; ils doivent plus encore nous pousser à nous tourner vers l'avenir, pour en mieux comprendre les promesses et les dangers.
Tout d'abord le passé.
L'adoption des nouvelles Conventions de Genève du 12 août 1949 marquait un progrès remarquable sur le plan humanitaire, notamment par l'approbation d'une Convention nouvelle protégeant les civils en temps de guerre. C'était aussi un succès politique de premier plan; en effet, avec le blocus de Berlin et la guerre civile chinoise, le monde paraissait plus divisé que jamais. Or, en dépit de ces divisions, les Etats sont parvenus à se regrouper autour des emblèmes de la croix rouge et du croissant rouge pour adopter un nouveau régime protégeant les victimes de la guerre.
Si les nouvelles Conventions de Genève ont sauvé des millions de vies, la division du monde en deux blocs antagonistes a trop souvent fait obstacle au respect du droit humanitaire lors des conflits qui étaient les fruits douloureux de la guerre froide.
Sachons nous en souvenir et chassons de notre esprit l'idée - fausse - que les choses étaient autrefois plus faciles. Les obstacles étaient différents; ils n'étaient pas moins réels que ceux auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés.
La guerre froide a pris fin il y a dix ans avec l'effondrement du mur de Berlin; il n'y a pas lieu de regretter cette période durant laquelle l'humanité a vécu sous la menace permanente de son propre anéantissement.
Mais force est de reconnaître que la fin de la guerre froide n'a pas apporté l'apaisement généralisé que les peuples espéraient. Si des solutions politiques ont mis un terme à plusieurs conflits importants en Amérique centrale, en Asie du sud-est et en Afrique australe, d'autres conflits ont perduré, des facteurs endogènes prenant le relais de l'ancienne confrontation idéologique. Mais surtout, la fin de la guerre froide a libéré des tensions et des haines, qui ont débouché sur des conflits d'une rare violence, notamment dans les Balkans, au Caucase et en Asie centrale.
Alors que le monde a surmonté ses anciennes divisions, alors que le monde est enserré dans un réseau d'échanges de plus en plus dense, conséquence du formidable développement des moyens de transport et de communication, nous assistons à la montée des revendications identitaires et des particularismes, conduisant trop souvent à l'intolérance, au rejet de l'autre, à l'exclusion et à la guerre, et débouchant parfois sur cette forme extrême de l'intolérance que l'on croyait à jamais bannie, le génocide.
La communauté internationale et les organisations humanitaires sont de plus en plus souvent confrontées à des situations caractérisées par la prolifération des acteurs de la violence, par l'effondrement de toute structure étatique, et par une interpénétration croissante entre l'action politique et la criminalité de droit commun.
Alors que les besoins des victimes sont peut-être plus grands qu'ils n'ont jamais été, l'action des institutions humanitaires est trop souvent paralysée par l'insécurité. Le Comité international de la Croix-Rouge, comme d'autres institutions, a versé ces dernières années un lourd tribut pour prix de sa volonté de venir en aide aux victimes des conflits en dépit d'un environnement de plus en plus chaotique. Qu'il me soit permis d'évoquer ici la mémoire de nos délégués, de nos collaborateurs nationaux et des secouristes des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui ont payé de leur vie leur engagement humanitaire. Qu'il me soit aussi permis de témoigner de ma solidarité à toutes les autres organisations humanitaires qui ont été victimes d'agressions.
Enlèvements, agressions, assassinats, ces événements tragiques sont malheureusement le reflet d'un mépris croissant pour le droit international humanitaire, pour l'emblème protecteur et pour la personne humaine.
Le CICR est en effet confronté jour après jour à des violations graves et répétées du droit humanitaire.
Le temps ne me permet pas de parcourir avec vous les différents théâtres de conflits sur lesquels le Comité international est à l'oeuvre aujourd'hui. Sachez que nos délégués sont actuellement présents dans plus de cinquante pays affectés par des guerres, des guerres civiles ou d'autres formes de violence, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie, en Amérique latine et en Europe. Ce chiffre témoigne à lui seul du nombre des conflits qui déchirent l'humanité et de l'ampleur des besoins des blessés, des prisonniers et des populations civiles victimes de ces affrontements.
Si nous essayons de dégager les traits communs de ces conflits, je souhaiterais mettre l'accent sur cinq préoccupations :
La première a trait au sort des populations civiles. En effet, nous voyons trop souvent que les civils sont eux-mêmes intentionnellement et délibérément pris pour cibles. La guerre ne vise plus seulement la victoire des armes; elle est dirigée contre les civils, dans le but de modifier la composition ethnique d'un territoire convoité. On s'en prend délibérément aux civils, soit pour les obliger à fuir, soit pour les éliminer. Les événements récents de Croatie, de Bosnie-Herzégovine, du Rwanda, du Kosovo et de Timor sont dans toutes les mémoires.
Cette évolution sape les fondements du droit humanitaire.
Mais, la menace va bien au-delà: ce sont les fondements mêmes de toute cohabitation qui sont mis en cause par des politiques de purification ethnique ou de génocide. La communauté internationale se devait de réagir. Elle l'a fait. Avec des fortunes diverses, il est vrai, et en mélangeant trop souvent le politique et l'humanitaire.
La seconde préoccupation a trait aux mines antipersonnel. On en a déjà abondamment parlé lors de conférences précédentes. Il n'empêche que le président du Comité international de la Croix-Rouge se doit d'élever la voix contre des armes qui frappent sans discrimination, qui mutilent sans espoir de guérison et qui continuent à faire des victimes bien après la fin des hostilités.
L'adoption de la Convention d'Ottawa a représenté une victoire dans la lutte contre cette arme des lâches. Mais encore faut-il qu'elle soit universellement ratifiée - à ce jour, seuls 88 Etats sont liés par ce traité. Encore faut-il que les clauses en soient respectées. Une nouvelle mobilisation est nécessaire à cette fin.
La troisième préoccupation a trait au commerce des armes légères, qui causent d'indicibles souffrances et déstabilisent les pays qui sont les destinataires de flux d'armes incontrôlés. Que les Etats et les entreprises qui exportent des armes gardent en mémoire qu'ils partagent avec les combattants la responsabilité de l'usage qui en est fait.
Enfin, je tiens à relever tout particulièrement le sort des victimes innocentes, notamment des enfants pris dans la tourmente de la guerre. Je pense aux enfants soldats, à tous ces enfants enrôlés, parfois de force, souvent engagés dans les missions les plus périlleuses, car ils n'en mesurent pas le danger. Beaucoup sont tués ou mutilés; tous sont privés de leur enfance, saccagée dans l'horreur des combats. Mais ce sont aussi les agressions contre les enfants que l'on doit dénoncer, les meurtres, les viols, les violences, qu'aucune argumentation ne saurait justifier.
Tout autant que celle des enfants, c'est la souffrance des femmes qui nous préoccupe, et je tiens ici à vous faire part de l'engagement du CICR de porter une attention toute particulière au sort des femmes victimes des conflits armés, et cela, dans toutes nos activités : dans nos programmes de diffusion, dans nos activités de protection et dans nos programmes de secours. C'est l'engagement solennel dont le CICR m'a chargé de me faire l'interprète devant vous.
Si maintenant, nous nous tournons vers l'avenir, force nous est de reconnaître que nous ne voyons pas encore émerger un nouvel ordre international. Le monde est entré il y a dix ans dans une période de transition et d'instabilité, génératrice de nouveaux conflits.
Tout donne à penser que ces conflits provoqueront à l'avenir des victimes plus nombreuses encore que par le passé, ne serait-ce qu'en raison de la croissance démographique, de la vulnérabilité croissante des populations, conséquence du développement de l'urbanisation et de la dégradation de l'environnement naturel, et surtout en raison de la prolifération des armes de toute nature.
Selon toutes les analyses, les conflits internes seront beaucoup plus nombreux que les conflits entre Etats. Conséquence de la disparition de la bipolarité, dans l'ordre interne des Etats comme sur le plan international, ces nouveaux conflits verront sans doute se multiplier les acteurs de la violence, conduisant dans certains cas à l'effondrement de toute structure étatique.
Quelles que soient les perspectives, nous ne pouvons, nous ne devons pas nous laisser gagner par le pessimisme. Les difficultés que l'avenir semble nous réserver ne doivent pas nous conduire à la résignation. Au contraire, il faut agir.
Et c'est pourquoi le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge vous propose un plan d'action qui est notamment destiné à renforcer le respect du droit humanitaire et, par ce biais, la protection des victimes de la guerre. Ce plan d'action se fonde sur la conviction - fruit de l'expérience - que si l'on veut faire oeuvre utile, il faut s'efforcer de prévenir le déchaînement de la violence, plutôt que de réagir lorsqu'on est confronté au déferlement d'une violence sans frein.
Ce plan d'action, vous le connaissez. Les mesures proposées passent par l'universalité des traités de droit humanitaire, la réception de ces traités dans la législation nationale des Etats, les diverses mesures qu'il convient d'adopter pour que tous ceux qui sont appelés à respecter le droit humanitaire en connaissent les dispositions, la nécessité enfin de prévenir et de réprimer les violations du droit.
La communauté internationale s'est récemment dotée des moyens d'assurer cette répression sur le plan international, par le biais de la création des Tribunaux pénaux internationaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda et par l'adoption du Statut de la Cour pénale internationale, qui marque une étape décisive dans ce domaine. Tous ceux qui pourraient avoir la tentation de violer les règles du droit humanitaire sauront à l'avenir qu'ils s'exposent à devoir répondre de leurs forfaits.
Enfin, il faut garder à l'esprit qu'en adhérant aux Conventions de Genève, les Etats se sont engagés non seulement à respecter ces Conventions mais aussi à les faire respecter en toutes circonstances. Ainsi, chacun des membres de la communauté internationale s'est engagé à veiller à ce que ces traités soient universellement respectés, et à user à cet effet des moyens qui sont les siens : pressions diplomatiques, pressions dans le cadre des organisations internationales, pressions économiques aussi, pour autant que les dispositions prévoyant des dérogations en faveur des populations les plus vulnérables soient respectées.
Cette obligation peut-elle aller jusqu'à autoriser l'usage de la force ? Le droit international humanitaire ne le prévoit pas, mais ne l'exclut pas non plus. En vérité, c'est à la lumière des dispositions de la Charte des Nations Unies que cette question doit être résolue.
La consultation de plus de 20'000 victimes de la guerre à laquelle le CICR a procédé au cours des derniers mois l'a démontré, tous - je dis bien tous - sont conscients de la nécessité de règles qui limitent la violence dans la guerre, même si les idées divergent quant au contenu de ces règles.
Ce que les victimes et les organisations humanitaires attendent des gouvernements, ce n'est pas qu'ils se substituent aux organismes humanitaires en mettant sur pied leurs propres actions de secours, mais qu'ils veillent au respect des règles auxquelles ils ont souscrit. Il appartient aux Etats de faire en sorte que les traités auxquels ils ont adhéré soient universellement respectés et c'est par ce biais qu'ils peuvent apporter une contribution - décisive - à la protection des victimes de la guerre.
Ces victimes ont mis leur confiance en nous. Que la Vingt-Septième Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge donne au monde un message clair en vue de restaurer le respect du droit humanitaire.
Replaçons la personne humaine et le respect de sa dignité au coeur de la réflexion politique et au coeur de la décision politique, car c'est toujours l'être humain qui est la finalité de l'Etat comme de la communauté internationale.
Ouvrons nos coeurs à l'appel des victimes. Sachons les écouter et leur apporter l'aide dont elles ont besoin. Sachons leur apporter la protection que leur situation réclame, en nous appuyant sur les Conventions de Genève, partout où nous pouvons le faire; en les dépassant lorsque c'est nécessaire. Oeuvrons pour plus de tolérance et pour une réelle solidarité.
"Quelles que soient leur valeur et leur portée, les textes n'agissent que par les hommes" écrivait le docteur Marcel Junod, délégué du CICR, qui fut à l'oeuvre sur tous les continents, avant d'ajouter :
"Souvent, pendant ces missions qui me conduisaient sur tous les théâtres de guerre, j'ai eu moi-même l'impression de livrer un combat.
Il faut combattre contre tous ceux qui enfreignent les Conventions, les ignorent ou les oublient. Il faut combattre pour les faire appliquer. Il faut combattre pour les dépasser. Il faut combattre pour en faire admettre l'esprit si les textes en sont imparfaits.
Celui qui accepte cette mission n'est nullement soustrait aux risques de la bataille, mais il demeure aveugle et sourd à ses raisons.
Il n'y a jamais que deux adversaires, écrivait encore Marcel Junod, mais auprès d'eux - et parfois entre eux - survient un troisième combattant."
Ce troisième combattant, c'est le délégué du CICR qui s'aventure entre les lignes pour organiser un échange de prisonniers ou pour apporter des secours. C'est le secouriste de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge qui accepte de mettre sa vie en danger pour venir en aide à ceux qui souffrent. Mais c'est aussi chacun d'entre nous, réunis dans cette Conférence sous les emblèmes de la croix rouge et du croissant rouge.
Les victimes de la guerre ont mis leur espoir en nous. Sachons répondre à leur attente.
Réf. EXSO 99.11.01-FRE