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Cette jeune femme a été abandonnée par ses parents quand elle avait dix ans. Livrée à elle-même, elle errait dans les rues de Kaboul quand la police l’a interpellée et amenée au marastoon, géré par le Croissant-Rouge afghan.
C’est Najiba, 52 ans, qui nous accueille à la porte du marastoon, une maison pour les démunis à la périphérie de Kaboul qui abrite 18 femmes souffrant de troubles psychiques et beaucoup d’autres adultes délaissés et enfants orphelins.
Les femmes dont s’occupe Najiba sont dans le jardin, où elles effectuent leurs exercices matinaux ; elle nous installe donc dans un endroit tranquille dans leur dortoir vide.
À l’extérieur des bâtiments, une femme gémit, sans cesse. Sa mélopée funèbre s’accompagne du « lalala » persistant d’une autre patiente, qui marche en rond, ses jupes amples lui battant les jambes, chantant à quelque compagnon invisible.
« Il y a une fille ici, dit calmement Najiba, que nous appelons Gul-ma. Cela signifie ‘notre fleur’. Nous ne connaissons pas son vrai nom. La police l’a trouvée errant dans les rues il y a six ans et l’a amenée au marastoon. Elle souffrait de troubles psychiques et avait été abandonnée par ses parents. Elle avait dix ans. »
Aujourd’hui encore, selon Najiba, Gul-ma parle rarement et se réfugie dans le silence quand elle est triste.
« Il y a 30 ans, sous le régime communiste afghan », reprend Najiba, orientant la discussion vers sa propre histoire, « mon mari a disparu et n’est jamais revenu. J’ai dû élever seule nos quatre enfants. C’est à ce moment que je suis venue travailler au marastoon. »
« Parfois, le plus difficile à supporter est le bruit, la nuit », fait-elle remarquer, tandis que nous écoutons la cacophonie monotone qui provient du jardin.
Je lui demande quels sont les meilleurs moments.
Elle réfléchit, puis sourit : « Les meilleurs moments sont ceux où nous parvenons à rendre ces femmes heureuses. »
Je pense aux sacrifices de la vie, aux personnes qui se placent en première ligne pour aider les autres, malgré leurs propres tragédies. Autour de nous, le complexe, les chants et le vaste dortoir clair où nous nous trouvons, avec sa vue sur Kaboul et les montagnes au loin, donnent matière à réflexion.
Dans les années 30, le gouvernement afghan a établi des marastoons – un mot pachtou qui signifie « maison d’accueil » – dans les villes de Herat, Jalalabad, Mazar-i-Sharif, Kandahar et Kaboul. Le Croissant-Rouge afghan les a repris en 1964 et, 30 ans plus tard, tandis que la guerre civile ravageait la capitale afghane, le CICR est intervenu pour évacuer les pensionnaires du marastoon car les lignes de front se rapprochaient dangereusement et les obus pleuvaient. Le CICR a continué à les soutenir pendant la décennie suivante.
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Les femmes de la section psychiatrique du marastoon de Kaboul passent beaucoup de leur temps à l’extérieur, au soleil et à la chaleur. La nuit, elles dorment dans des dortoirs spacieux, qui donnent sur une grande terrasse avec vue sur la ville.
Alors qu’ils devaient initialement servir de refuge aux sans abris, les marastoons accueillent également les exclus sociaux et les personnes souffrant de troubles psychiques. Malgré leurs différences régionales, ils ont tous un objectif commun : donner une éducation aux enfants qui y vivent, et une profession aux adultes, de façon à faciliter leur réintégration dans la société quand vient le moment de partir, après un maximum de deux ans.
Mais Gul-ma et les autres femmes de la section psychiatrique du marastoon de Kaboul n’iront nulle part.
De grands efforts ont été accomplis ces dernières années pour rendre la section des femmes confortable et accueillante. Comme l’a expliqué dans une récente interview la présidente du Croissant-Rouge afghan, à l’origine de nombre des améliorations, « dorénavant les femmes peuvent vivre et mourir ici dans la dignité ».
Des décennies d’occupation et de guerre civile en Afghanistan ont laissé des séquelles chez des dizaines de milliers d’handicapés physiques et mentaux.
Gul-ma a eu de la chance. Arrachée à la rue et amenée au marastoon, elle a au moins un toit et des personnes qui veillent sur elle. Mais l’aide que les marastoons peuvent apporter aux malades psychiques ne représente qu’une goutte dans un océan de besoins.
Tandis que le conflit gagne à nouveau en intensité dans les montagnes imposantes et les plaines brun foncé d'Afghanistan, Gul-ma et ses compagnes sont protégées des inhumanités de la guerre par leur solitude intérieure. Les habitants des villages de maisons de terre séchée où les combats se déroulent n’ont pas cette chance.