Récemment, j'ai passé une matinée à effectuer des visites à domicile dans la périphérie de Kaboul avec une équipe de promotrices de l'hygiène du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Leur tâche consistait à donner des conseils aux mères sur les soins de santé de base et à les encourager à faire des efforts pour que leur maison et les alentours restent propres. J'ai été frappée par la façon dont les quatre femmes (Fozela, Nasira, Nasrin et Malalai) menaient les séances, comme si elles étaient en train de raconter des histoires. Leur public était littéralement envoûté.
Les femmes, d’un certain âge, étaient assises sur des coussins rouges posés sur le sol, dans une pièce munie de rideaux. Les observer s'installer dans leur routine, tandis que les enfants et leurs mères écoutaient, absorbés, m'a rappelé le pouvoir de la parole. Ainsi, lorsque vous avez ce don, de simples mots peuvent se remplir de magie et même des expressions froides et prosaïques telles que « sels de réhydratation orale » et « couvrir la nourriture » peuvent se mettre à étinceler.
Tous les matins, Fozela, Nasira, Nasrin et Malalai se rendent dans les quartiers les plus pauvres de la ville de Kaboul pour expliquer aux familles comment rester en bonne santé sans dépenser d'argent en consultations médicales. Leur message est simple : en adoptant de bonnes pratiques d'hygiène et en faisant preuve de bon sens, vous pouvez créer un environnement sain pour vos proches.
L'arrivée des promotrices de l'hygiène attire généralement une foule d'enfants excités, qui demandent à grands cris si l'équipe est venue pour « faire des vaccinations » ou « mener une étude ». « Non, nous nous occupons d'éducation sanitaire », expliquent les femmes, qui, à la manière du joueur de flûte de Hamelin, conduisent les jeunes jusqu'à la maison voisine où leurs mères attendent l'équipe.
Dans un pays comme l'Afghanistan, où la plupart des femmes sont analphabètes, il ne serait guère utile de distribuer des brochures ou des instructions contenant des informations sur les habitudes de vie saines. À la place, les femmes illustrent leurs histoires au moyen d'un carnet de feuilles volantes sur lesquelles figurent des dessins commandés à un artiste local.
Dans le district choisi, chaque maison est visitée jusqu'à trois fois sur plusieurs mois pour mieux suivre les changements.
« L'un des meilleurs aspects de notre travail est d'observer comment la famille évolue au cours du temps », note Nasira. « Les enfants sont plus propres, ils ne tombent pas malades et leurs mères sont heureuses. »
Le programme de promotion de l'hygiène du CICR a été lancé en 1997 déjà, mais uniquement avec des collaborateurs masculins. Une équipe féminine a été créée en 2002, après le départ des talibans de Kaboul. Outre les quatre femmes actives dans la capitale afghane, des équipes exclusivement féminines existent à Mazar-i-Sharif, Herat et Jalalabad. Les promoteurs de l'hygiène masculins visitent des madrassas (écoles coraniques), des mosquées et des écoles pour parler de l'importance de l'eau potable et d'autres questions de santé environnementale. Ils sont particulièrement actifs à Kandahar et à Kaboul, où le CICR mène actuellement des programmes d'approvisionnement en eau et d'assainissement.
Tous les promoteurs de l'hygiène (femmes et hommes) ont été formés par le CICR.
Au moment de choisir de nouvelles recrues féminines, la priorité est donnée aux femmes qui sont soutien de famille ou qui ont vécu des moments difficiles.
En trente ans de conflit, peu de familles afghanes ont été épargnées. Toutefois, la vie est particulièrement difficile pour les veuves de guerre et les femmes qui sont devenues chef de famille parce que leur mari, leur père ou leurs frères sont absents ou malades. En outre, lorsqu’on sait que dans la majeure partie du pays la place des femmes est au foyer, on peut alors imaginer combien les chances de gagner sa vie de façon indépendante et de soutenir sa famille sont maigres pour les femmes.
Nasira et Malalai contribuent au programme depuis son lancement. Au début, 11 femmes y participaient, dont de nombreuses veuves de guerre,, puis l'équipe s'est agrandie jusqu'à compter 17 membres. Aujourd'hui, beaucoup de progrès ayant été accomplis (du moins à Kaboul), l'équipe ne compte plus que quatre membres. Travaillant dans une harmonie complète, il n'est guère étonnant que les femmes soient devenues amies.
Fozela, dont le mari est invalide, finance les études universitaires de son fils. Nasrin, une célibataire de 35 ans, prend soin de sa mère qui, à 82 ans, doit rester alitée, et de sa nièce de 16 ans. La mère de cette dernière, la sœur de Nasrin, est morte pendant la guerre, tout comme un de ses frères. Un autre frère est sans emploi et vit à la maison. Nasrin subvient aux besoins des douze membres de sa famille élargie.
À 47 ans, Malalai a elle aussi vécu de dures épreuves. Son mari a disparu dans les années 1990, lorsque les talibans étaient au pouvoir, et elle s'est retrouvée seule pour élever leurs cinq enfants. Malgré les immenses efforts déployés pour le rechercher, aucune trace n'a été retrouvée.
L'action menée par les femmes a rencontré un tel succès que, l'an prochain, elles prévoient d'étendre leurs séances de promotion de l'hygiène aux zones rurales, à l'extérieur de Kaboul.
« De nombreuses autres organisations sont actives dans la ville », explique M. Aziz, le responsable du programme de promotion de l'hygiène. « Nous ressentons donc le besoin d'atteindre d'autres régions touchées par le conflit. »
Dans les endroits où les promotrices de l'hygiène pourraient difficilement se rendre sans risques, elles rencontreront plutôt des membres du shura (conseil) local, qui les aideront à choisir des volontaires dans la communauté qu’elles formeront. Par la suite, ces volontaires exerceront leurs activités dans les villages inaccessibles à l'équipe.
Ce sera un véritable défi pour les quatre femmes, mais elles sont impatientes de le relever.
« Nous devrons peut-être adapter nos messages, car la vie dans les zones rurales n'est pas la même qu'en ville », remarque Nasira. « C'est pourquoi nous commencerons par mener une étude. »
« En ville, les gens connaissent la Croix-Rouge », commente Malalai, « mais ce ne sera peut-être pas le cas à la campagne. Nous aurons beaucoup d’histoires à raconter, sur de nombreux sujets ».