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Ana et José à Villa Juliana
« Nous avions une ferme de 50 hectares où nous cultivions des bananes, du café, des oranges et des palmes. Ces cultures nous procuraient des revenus suffisants pour élever nos sept enfants », explique Soila.
« Tout allait bien et nous vivions en paix, jusqu’au jour où ma fille de dix-sept ans et mon fils de dix-huit, qui travaillaient avec nous à la ferme, ont commencé à recevoir des propositions pour rentrer dans un groupe armé. Ils ont refusé, disant qu’ils préféraient travailler aux champs. C’est alors que les pressions ont commencé. Nous voulions éviter qu’il leur arrive quelque chose. Alors, de deux choses l’une : ou nous nous en allions en abandonnant tout derrière nous, ou nous restions et perdions les enfants. »
« La décision n’a pas été facile à prendre. Il a fallu choisir entre nos enfants et le travail de toute une vie. Nous avons vécu des jours d’angoisse. Des voisins, qui avaient été témoins du harcèlement dont nous étions victimes, nous ont conseillé de partir avec les enfants. Ce sont de jeunes gens bien ; si vous restez, vous allez les perdre. »
« Un jour que nous étions montés à la montagne pour récolter de la palme et l’emmener au marché, nous avons trouvé notre plantation hachée. Nous avons pris ce que nous avons pu, mais le message était clair. Sur le chemin du retour, des hommes armés nous ont obligés à décharger les montures et à charger des marchandises à eux. De toute évidence, les choses prenaient une tournure compliquée. Alors, le 20 novembre 2003, nous avons pris la décision de partir. » Ana Soila et José Genaro sont arrivés avec leurs enfants à Villa Juliana, un "quartier d'invasion" [1] des faubourgs de Villavicencio , vers laquelle affluaient des dizaines de familles déplacées. « Là, un homme nous à procuré une petite chambre où dormir pendant trois mois », se souvient Ana Soila.
« Au début, nous avons vécu quasi exclusivement de l’aumône. Une voisine qui avait bénéficié de ses services nous a dit de nous adresser à la Croix-Rouge internationale : on pourrait nous aider le temps de trouver quelque chose. Je me suis rendue au bureau qu'ils ont à Villavicencio, où on m'a donné des vivres pour toute la famille et quelques articles ménagers. »
Pour survivre, Ana a commencé à travailler dans un restaurant. Son mari, qui souffre d’une maladie de cœur, ne pouvait pas travailler. « Grâce à un subside du gouvernement, nous avons pu acheter cette petite maison, que nous avons remise en état. En outre, avec un peu d’argent qu’on m’a prêté, nous avons ouvert une petite épicerie, à la maison ; et c’est de ça que nous vivons. Mais il arrive que nous devions consommer des articles du magasin, faute d'argent pour manger. »
Ana fait aussi des lessives pour d’autres personnes, ce qui lui permet de payer les factures d’eau et d’électricité. « À mon âge, ce n’est pas facile, mais ces petits revenus nous aident beaucoup. »
« Lorsque nous avons dû partir, cela a été très dur. Avant, la vie était facile et nous avions tout ce que nous voulions : viande, lait, poulets, légumes. Nous ne manquions de rien. Aujourd’hui, nous devons tout acheter. »
« Il y a six mois environ, nous sommes retournés à San Joaquín : tout avait été détruit et incendié, jusqu'aux papiers de propriété. Maintenant, nous ne savons que faire pour prouver que la terre nous appartient. Mais de toute façon, nous ne retournerons jamais là-bas ; ça c’est sûr. »
1. Quartier d'invasion : quartier d'habitations construites illégalement.