Amalia Larralde, pourquoi certains porteurs d'armes ont-ils recours aux violences sexuelles de manière aussi systématique ?
La violence sexuelle est malheureusement une problématique assez répandue en République démocratique du Congo. Au plus fort du conflit, s'en prendre aux femmes était un moyen de terroriser toute la population civile dans le but de la faire fuir et d'occuper le terrain. Aujourd'hui, les violences sexuelles comme les viols sont plutôt commis dans le prolongement de pillages. Cela se fait encore dans un contexte d'impunité et la cohésion de la communauté en est toujours autant affectée. Bon nombre de femmes sont répudiées car considérées comme infidèles ou porteuses de mort. Cela peut-être la peur du sida mais il y a aussi parfois la croyance que le lait maternel est désormais empoisonné… Quant aux maris eux-mêmes, ils se sentent profondément déshonorés.
Quel que soit son âge, la femme est régulièrement victime de viol ou de violences sexuelles lors d'attaques contre les villages ou lorsqu'elle se trouve aux champs en train de travailler. La plupart du temps, ce sont des hommes armés qui commettent ces actes, parfois seul, parfois collectivement, et ce en présence de la famille, du mari et des enfants.
Dans ce contexte, quelle est l'action du CICR en faveur des victimes ?
Le CICR travaille sur différents volets qui sont le médical et le psychosocial. Dans les structures de santé que le CICR soutient dans l'Est de la RDC, une prise en charge spécifique des victimes de viol a été introduite. Elle comprend notamment des traitements dans les 72 heures qui suivent l'acte contre une possible infection du VIH/SIDA, une grossesse non-désirée et les infections sexuellement transmissibles.
Le personnel soignant de ces structures a également été formé afin d'accueillir et de soigner ces femmes. L'accueil adéquat des victimes est essentiel, car elles sont traumatisées et elles vivent souvent dans la peur que le viol qu'elles ont subi soit connu de tous. Une relation d'écoute est donc indispensable pour les mettre en confiance afin de pratiquer un examen physique qui permette de déceler les possibles séquelles de ces viols, qui sont parfois très graves.
Le CICR facilite également le transfert des victimes vers un centre hospitalier spécialisé dans les interventions chirurgicales. Une équipe de chirurgiens spécialisés pratiquent ces opérations à l'hôpital de Panzi de Bukavu et l'an dernier le CICR a facilité la formation de l'un de ces chirurgiens congolais à Addis Abeba où se trouve le centre de référence pour l'Afrique.
Quel rôle jouent les praticiens traditionnels dans votre programme ?
Dans le système congolais une femme blessée, violée ou malade va se rendre, en général, chez des tradipraticiens, dans des maisons de prière ou chez des sages-femmes traditionnelles. Nous travaillons donc avec eux pour que les victimes de violences sexuelles prises en charge de manière communautaire soient immédiatement orientées vers les centres de santé où elles pourront recevoir, en temps utile, les traitements préventifs adéquats.
De plus, le travail avec les tradipraticiens permet une approche complémentaire puisque certaines recettes traditionnelles à base de plantes atténuent les effets secondaires parfois lourds des traitements médicaux. Cette collaboration a donné de très bons résultats qui se traduisent également par une augmentation du nombre des victimes référées dans les structures de santé par les praticiens communautaires, à la suite de ce travail de sensibilisation.
Peut-on vraiment travailler sur la prévention des violences sexuelles ?
Oui. Pour avoir un impact quelconque dans ce domaine, il faut parler de ce sujet ouvertement et le CICR aborde la question sous différents aspects. Par exemple, une pièce de théâtre a été montée avec une association d'artistes locaux. Cette pièce dénonce le viol et ses conséquences comme la stigmatisation ou le rejet de la communauté d'où la victime est issue. Par la pièce nous faisons passer des messages encourageant la communauté à réintégrer les personnes violées ou expliquant aux violeurs qu'ils ont eux aussi une mère, une femme, une fille.
Le travail avec les associations locales vise aussi à créer des relais qui sont capables de sensibiliser leur propre communauté comme d'autres personnes. De plus, certains membres de ces associations sont encadrés afin de pouvoir accueillir et accompagner les femmes qui sont dans cette situation, en les écoutant, en les aidant à se remettre sur pied et à trouver des voies de réinsertion. Il y a en effet beaucoup de situations dramatiques où le mari part et les victimes se retrouvent seules avec leurs enfants, sans travail et sans soutien. Il est donc important que la communauté s'implique.
La prévention du viol se fait également à travers la promotion du droit international humanitaire auprès des porteurs d'armes. Lors des séances de diffusion, la question du viol et des violences sexuelles, que le droit international humanitaire définit comme des crimes de guerre, est traitée dans le but de prévenir et de mettre un terme à ces violations. Cette promotion du droit se fait lors de séances organisées, mais également de façon plus individuelle sur le terrain.
Que retenez-vous de votre travail avec les victimes de violences sexuelles ?
Toutes les victimes que j'ai rencontrées m'ont touchée. J'ai par exemple vu arriver à l'hôpital une femme blessée par balle lors de l'attaque de son village. Les assaillants sont entrés dans sa maison, ont tué son mari, ils l'ont ensuite blessée et violée.
Cette dame a 70 ans... Je la regardais dans son lit et j'avais l'impression que seul son corps était là car, vraiment, il n'y avait plus de lumière en elle : son regard était éteint et elle ne parlait presque pas. On se demande alors simplement ce que l'on peut faire. Mais lorsqu'elle est repartie après des soins appropriés, ayant trouvé un peu de réconfort, je me suis dit que l'on pouvait être utile malgré tout.
Pour conclure, je dirais que l'on constate une évolution positive car on parle de plus en plus de ce sujet un petit peu partout et cela commence à avoir un certain effet en termes de prévention.