28-11-2008 Éclairage République démocratique du Congo : les destins croisés de familles séparées En RDC, les familles sont nombreuses, comptant parfois jusqu'à une dizaine d'enfants. Il n’est pas rare que certains d’entre eux s’égarent, parmi les foules affolées fuyant les combats. Depuis la reprise des affrontements, des dizaines de familles ont été ainsi déchirées. Deux histoires illustrent comment l'amitié et la solidarité ont aidé des victimes à faire face. Esta et Jashire
Kirotshe est un petit village à quelques 40 km à l'ouest de Goma, situé au milieu de collines recouvertes d'une végétation luxuriante, surplombant une vallée plus verte encore. Ce jour-là, sur la place du village, le CICR et la Croix-Rouge de la RDC procèdent à une distribution de nourriture en faveur des personnes affectées par les récents affrontements. La fatigue, la faim et la tristesse ont laissé des traces profondes sur les visages des centaines de femmes, d’hommes et d’enfants de tous âges qui se sont rassemblés sur la place.
La petite Esta traverse prudemment la foule. Elle tient fermement une autre fillette par la main. "C'est ma sœur Jashire", explique-t-elle avec tendresse.
©ICRC/O. Miltcheva
Esta, 11 ans (à gauche) et Jashire, 10 ans, en compagnie de Kasongo, le père de famille qui les a recueillies.
En réalité, Esta et Jashire ne sont pas vraiment sœurs. Elles ont grandi dans des villages différents, bien que proches et se sont rencontrées à la faveur des tragiques événements qui ont secoué la région ces derniers mois."Esta est arrivée chez nous fin septembre. Jashire, deux semaines plus tard. Depuis, elles sont inséparables," raconte Kasongo, un père de neuf enfants, qui les a accueillies toutes deux. "Elles s'étaient égarées pendant la fuite et avaient perdu contact avec leurs familles. Je suis un chef de quartier et c'était un peu de mon devoir de m'occuper d'elles en attendant qu'on retrouve leurs proches." Dans la zone de Kirotshe, il n'y pas de camp. La plupart des déplacés ont trouvé refuge chez des résidents, grâce à une remarquable solidarité communautaire. Malgré la pauvreté ambiante, des dizaines d'enfants non accompagnés ont été recueillis par les habitants de la région. Esta raconte timidement que, fuyant les hommes en armes qui approchaient, elle a fui son village de Mitogoto avec sa mère, sa sœur aînée et leurs voisins. Alors qu'ils traversaient une forêt, ils ont entendu des coups de feu et se sont mis à courir. Quand, à bout de souffle, Esta s'est arrêtée, sa famille n'était plus à ses côtés. Jashire vient du village de Kiluku. Comme sa maman travaillait dans la lointaine ville de Goma, la fillette, orpheline de père, a été élevée par sa grand-mère. Celle-ci, trop âgée pour se déplacer, a préféré rester, lorsque Jashire a fui le village. Depuis, la petite fille n'a aucune nouvelle de sa grand-mère. "Je vais mieux maintenant, même si j'aimerais beaucoup retrouver ma mère", conclut Jashire, "C'est mieux, parce que j'ai un endroit où dormir et de quoi manger, mais aussi parce que j'ai Esta à mes côtés."
Généreuse et Marceline
Aux portes de Goma, le paysage est gris et poussiéreux, presque lunaire. En 2002, les coulées de lave du volcan Nyiragongo en irruption avaient atteint le centre ville. La vie a depuis repris ses droits autour des stigmates de la catastrophe naturelle.
Deux femmes d'une trentaine d'années, assises sur un morceau de lave refroidie, sont entourées d'une dizaine d'enfants, dans un méli-mélo bruyant. Difficile de distinguer laquelle des deux femmes est leur mère, car chacune embrasse les petits du même regard affectueux.
©ICRC/O. Miltcheva
Marceline : "Depuis que j'ai perdu ma petite Maombi, mes yeux ne cessent plus de pleurer"
Avant octobre, Généreuse et Marceline, bien que toutes deux originaires de Kibumba, se fréquentaient peu. Elles étaient accaparées par le rude travail quotidien pour nourrir leurs nombreux enfants. En octobre, lorsque les bruits de bottes sont parvenus à leur village, les deux femmes ont fui. Elles redoutaient en particulier de subir des violences sexuelles, désormais monnaie courante dans le Kivu. Pendant le déplacement, chacune de ces deux mamans a égaré une fillette. " Lorsque j'ai entendu les coups de feu dans le village, j'ai attaché mes six enfants avec mon pagne pour ne pas les perdre. Nous avons marché longtemps et vite. Quand je me suis arrêtée, ma petite Ando n'était plus avec les autres," raconte Généreuse. Son mari est retourné au village quelques jours plus tard pour rechercher l'enfant. Depuis, Généreuse est sans nouvelles, ni de lui, ni sa petite fille. Marceline a fui le même jour, avec quatre de ses cinq enfants : la dernière, la petite Maombi, s'était égarée dans le voisinage. Marceline est retournée au village une semaine plus tard pour la chercher. "J'ai erré entre des maisons vides, j'avais très peur que des hommes armés me fassent du mal. Rien ne m'est arrivé, mais je n'ai pas retrouvé ma petite", raconte-t-elle, désespérée. "Pendant mon absence, Généreuse a gardé mes enfants. Maintenant, nous partageons tout, les soins aux enfants, la nourriture ... et la peine. Généreuse est devenue ma sœur dans la souffrance."
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