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26-09-2008  Éclairage  
Géorgie : portraits de Tbilissi
Parmi les victimes du conflit dont la Géorgie et l’Ossétie du Sud ont récemment été le théâtre, ce sont les personnes âgées qui ont généralement payé le plus lourd tribut : du jour au lendemain, leur vie a été détruite à jamais. Jessica Barry, du CICR, s'est entretenue avec quelques unes d'entre elles.

©ICRC/J.Barry
L’histoire de Zhenia ravive des souvenirs de fuite chez ceux qui l’écoutent.

Imaginez que vous avez 81 ans ; que vous avez déjà traversé plusieurs conflits, dont une guerre mondiale, puis, dans les années 90, une guerre civile, et qu’aujourd’hui, soudainement, presque sans préavis, vous devez fuir votre village pour échapper une fois encore à la violence.

Imaginez que vous passez plusieurs nuits dans une forêt avec votre sœur aveugle, luttant pour deux pour ne pas vous laisser aller. Imaginez que vous vous retrouvez nez à nez avec des soldats qui, depuis leur camion, vous offrent de l'eau et vous disent : « N’ayez pas peur ; on ne va pas vous tuer ». Imaginez que vous retournez chez vous, et que vous vous cachez pendant plusieurs jours, jusqu'au moment où la Croix-Rouge vienne à votre secours.

Voilà ce qu’ont vécu Zhenia et sa sœur Natela, 88 ans. Leur aventure illustre bien la tragédie qu’ont connue les vieilles personnes de tous les villages en proie à la guerre en Ossétie du Sud et en Géorgie.

Une histoire de courage et de dignité

Semblable à un moineau tombé du nid, toute menue et le dos voûté, Zhenia est assise sur un lit de camp, dans un jardin d'enfants de Tbilissi transformé en centre collectif pour personnes déplacées. Elle porte une robe avec des motifs orange et noirs ; sa tête est couverte d’un foulard aux teintes claires. Sa sœur, aveugle, est habillée plus sobrement, d’une jupe verte et d’un pull en laine gris.

Dans la pièce meublée de chaises pour enfants et de rayonnages peints en rouge, vert et bleu se trouvent également leurs deux autres soeurs, ainsi que Lali, la fille de Natela, et un couple de personnes âgées, Shaliko et Makvala, des parents à elles également.

Les membres de cette même famille ont de la chance, car ils ont une pièce pour eux seuls ; un luxe que ne partagent pas la plupart des personnes déplacées hébergées dans des centres collectifs.

Mais, malgré ce privilège, ils ont de la peine à comprendre ce qui leur arrive : c'est comme s’ils avaient été arrachés à l’existence paisible qu’ils menaient jour après jour dans leur village d'Ossétie du Sud, pour être parachutés dans un univers où le temps semble s’être arrêté.

Toute frêle qu’elle soit, la voix de Zhenia est inflexible. La vieille dame fixe ceux qui l’entourent de son regard bleu clair. Des heures durant, elle racontera ce qu’elle a vécu avec Natela, après qu'elles ont été contraintes de quitter leur village situé près de Tskhinvali, dans les jours qui ont suivi le début de la guerre.

« J’aivais laissé Natela à la maison et était allée trouver ma nièce Lali, dans un village voisin », explique Zhenia, une main sur le genou de sa sœur. « Mais, ne la trouvant nulle part, j'étais revenue à la maison. Entre-temps, des hommes en armes avaient fait irruption chez nous ».

Sans en avertir personne, Lali s’était en fait déjà enfuie, de même que les deux autres soeurs de Zhenia et Natela. Ces dernières avaient elles aussi fini par fuir, dès qu’elles l’avaient pu. Elles s’étaient d’abord cachées ailleurs dans le village. Très rapidement repérées, elles avaient alors trouvé refuge dans la forêt.

Ce fut un véritable cauchemar. C’était pathétique de voir ce petit bout de femme conduisant sa sœur aveugle. À un moment donné, les deux fugitives avaient été arrêtées par une rivière. Puis elles avaient rencontré deux soldats russes qui leur avaient offert de l'eau et les avaient rassurées, leur disant qu'ils n'allaient pas les tuer. Elles avaient passé la nuit à la belle étoile et, le lendemain matin, s’étaient remises en route.

« J’avais emporté un carnet et un crayon, raconte Zhenia. J’écrivais mon nom sur des morceaux de papier que je laissais tomber ça et là dans les bois ».

Elles avaient passé encore deux nuits dans un hameau abandonné, puis étaient retournées au village.

©ICRC/J.Barry
Zhenia (à gauche) en compagnie de sa sœur aveugle, Natela, dans le centre collectif où elles sont actuellement hébergées.

Une famille réunie

Quelques jours plus tard, elles avaient été retrouvées par des délégués du CICR qui s’étaient rendus dans leur village. C'est un chien errant qui les avait conduits vers la maison où elles s'étaient retranchées.

Pour les collaborateurs locaux de l’institution basés à Tskhinvali et Tbilissi avait alors commencé une course folle pour retrouver les autres membres de la famille. Ils avaient finalement localisé Lali et ses tantes dans un centre collectif de la capitale géorgienne. Quant à Zhenia et à Natela, elles les y avaient rejointes le lendemain.

Ce n’est qu’une fois le récit de Zhenia terminé que les autres vieilles dames se mettent à remuer. Elles n'avaient pas bougé un doigt tout pendant que leur sœur racontait l’histoire, leurs visages burinés reflétant à eux seuls les souvenirs angoissés de cette fuite.

Plus tard dans la soirée, au-delà de tous les événements que ces sœurs avaient courageusement traversés et des marques qu’une tragédie comme celle-là avaient laissées dans leur existence, ressortait aussi la bravoure de toutes les vieilles personnes qui étaient restées dans leurs villages. Zhenia avait en effet aussi rendu hommage à ces gens qui, au péril de leur vie, et alors que d’autres s’enfuyaient, avaient décidé de rester chez eux, et de ne pas en bouger. L’histoire de toutes ces personnes montre avec quelle rapidité la guerre peut détruire des vies, souvent à jamais.

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26-09-2008