« Je n’aurais jamais cru que nous pourrions être si violents les uns envers les autres », avoue Abdulaye Talaga, un habitant de Bawku, en se remémorant les affrontements interethniques qui ont divisé sa ville dans le nord du Ghana ces derniers mois. « Certains corps étaient couverts de blessures si profondes qu’ils en étaient méconnaissables. Même les enfants n’ont pas été épargnés. »
Entre 20 et 30 membres des ethnies Mamprusis et Kusasis ont été tués et beaucoup d’autres blessés depuis décembre 2007. Quelque 250 maisons ont été réduites en cendres par des clans, contraignant leurs habitants à fuir en quête d’une sécurité toute relative dans « leur » partie de la ville. Les Mamprusis se sont regroupés au centre de Bawku et les Kusasis dans la périphérie.
Trop terrorisés pour fuir
« Nous ne pouvons pas cultiver nos champs », explique Gabianna Gbewa, une Mamprusi qui a perdu son frère – son seul soutien de famille – durant les combats qui ont éclaté en juin. « Nous avons peur de quitter la ville parce qu’ils pourraient nous tuer. » Le Kusasi sont eux aussi terrorisés. La plupart n’osent pas entrer dans la ville par crainte d’être attaqués. Ils n’ont donc pas accès à l’hôpital ni aux écoles de Bawku.
La Croix-Rouge du Ghana, avec le soutien du CICR, a déjà organisé deux distributions d’aide alimentaire à plus de 5 000 victimes des affrontements. Chaque ménage a reçu 120 kg de maïs, 40 kg de haricots, 20 litres d’huile et 2 kg de sel.
« Cette aide alimentaire de la Croix-Rouge ne remplace pas nos revenus réguliers, souligne Gabianna, mais elle nous permet au moins de survivre en ces temps difficiles. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans cela. Personne d’autre ne nous aide. »
Attirer l’attention sur des violences trop souvent passées sous silence
« Nous savons que ce n’est que la pointe de l’iceberg, précise Jean-Jacques Tshamala, délégué régional du CICR basé à Abidjan. À travers notre action, nous espérons attirer l’attention d'autres organisations humanitaires sur le sort des victimes de ces violences trop souvent passées sous silence. »
Le récent conflit opposant les ethnies Mamprusis et Kusasis porte sur la succession d’un chef traditionnel, qui a des implications pour leurs droits fonciers. Il a débuté en décembre 2007 et des nouvelles flambées de violence se sont produites en mars et en juin de cette année. Le risque d'une escalade de la violence ces prochains mois, notamment durant les élections présidentielles qui auront lieu en décembre, suscite de vives inquiétudes.
« Fort heureusement, les autorités sont conscientes du problème et se sont efforcées de contenir la violence en procédant à un déploiement important des forces de sécurité, explique Stephen Adei, président de la Croix-Rouge du Ghana, qui s’est rendu dans le nord du pays pour commencer la distribution de l’aide. « Par contre, le couvre-feu instauré depuis le début des affrontements a paralysé l'activité économique. C’est la raison pour laquelle nous intervenons : nous nous employons à aider la population durant les mois de disette, jusqu'aux prochaines récoltes en octobre. »
« Ce conflit a fait de nombreuses victimes innocentes, déclare Abdulai Abanga, chef de l’administration municipale. Parce qu’elles appartiennent à l’une ou l’autre des ethnies, leurs enfants ont été tués, leur maison détruite et elles ont peur de se déplacer. Nous demandons instamment aux dirigeants respectifs des communautés d’agir avec mesure. S’ils subissent des griefs, ils doivent les régler par voie officielle, non pas dans la rue avec des fusils et des machettes. Personne ne sort gagnant de ce genre de conflit. Au contraire, tout le monde est perdant. »
Akologo Francis Amwa, un volontaire de la Croix-Rouge qui supervise la distribution de l’aide dans sa zone, parle de son engagement durant les combats : « Bien sûr que j’avais peur, mais nous devions faire notre travail. C’est pour cela que nous avons été formés. Heureusement, tout le monde connaissait et respectait l’emblème de la Croix-Rouge que nous portons sur nos vestes. En fait, nous étions les seuls à pouvoir nous déplacer librement. »
La vigilance est de rigueur en dépit du calme relatif
Ayakya Mbelliba habite la zone où se concentrent le Kusasi à Bawku. Son frère a été tué et sa maison incendiée en juin. Elle témoigne du travail accompli par les volontaires de la Croix-Rouge du Ghana : « Ils ont fait du mieux qu’ils pouvaient : ils ont évacué les victimes vers les hôpitaux durant le couvre-feu et traversé les lignes qui séparent les deux communautés. Nous savions qu’ils aidaient tout le monde, sans prendre parti pour les uns ou les autres. »
« La situation à Bawku est calme en ce moment, déclare Jean-Jacques Tshamala, mais nous devons rester vigilants. Les affrontements pourraient bien reprendre. C’est pourquoi nous travaillons avec la Croix-Rouge du Ghana en vue de renforcer les capacités d’intervention humanitaire des sections de Bawku et de Bolgatanga. Le CICR continuera à suivre l’évolution de la situation, prêt à agir si nécessaire. »