Après votre arrestation en Afghanistan, vous avez passé près de six ans à Guantanamo. Quels sont vos souvenirs les plus marquants de cette période d'internement ?
Perdre ma liberté sans savoir pourquoi, ne pas savoir combien de temps je serais resté là, n’avoir aucune idée de toutes ces choses qui auraient pu me donner de l'espoir, être loin de ma famille, de mon travail, de mon pays… Ce sont là les souvenirs qui me viennent à l'esprit quand je repense à cette période.
Le CICR visite des internés à Guantanamo Bay depuis janvier 2002. En janvier 2009, 242 personnes originaires d’une trentaine de pays y étaient internées. L’année dernière, les autorités de Guantanamo Bay, avec l'aide du CICR et des Sociétés nationales des pays d’origine des internés, ont pris des dispositions pour permettre aux internés de communiquer avec leurs familles par téléphone.
En 2008, le CICR a visité près de 500 000 prisonniers et détenus dans plus de 80 pays. Grâce au soutien du CICR, quelque 32 700 détenus ont reçu des visites de leur famille, et plus de 218 000 messages Croix-Rouge ont été échangés entre les détenus et leurs familles. En outre, quelque 4 000 appels téléphoniques – organisés par les autorités et le CICR – ont permis aux détenus de parler aux membres de leurs familles.
L'une des expériences les plus difficiles a été ma grève de la faim. Je n'avais aucune autre manière de m'exprimer et de refuser la réalité qui m'était imposée. C'est un choix que j'ai fait et dont je suis fier.
Je n'oublierai jamais non plus la première fois que j'ai reçu un message Croix-Rouge [brefs messages familiaux échangés entre les détenus et leurs familles avec l'aide du CICR] écrit à la main par les membres de ma famille et avec des dessins de mes enfants. Je l'ai lu les larmes aux yeux. Je n'arrivais pas à croire que je tenais réellement dans mes mains un message venant d’eux. Même si la plupart de ces messages étaient censurés par les autorités, parfois à tel point que je ne pouvais en lire que quelques lignes, ils étaient néanmoins réconfortants et illuminaient toujours ma journée.
Quelle a été votre réaction la première fois que vous avez rencontré un délégué du CICR ?
Le fait de séjourner en prison pendant de longues périodes et de ne voir que les gardiens et les murs de la prison éveille des sentiments indescriptibles de frustration et de tristesse. Rencontrer quelqu'un de l'extérieur a un double effet : il y a d'une part un sentiment de prudence, car l'environnement lui-même n'est pas de nature à inspirer confiance, et, d'autre part, l'excitation de rencontrer quelqu'un d'autre que les gardes, quelqu'un de l'extérieur, habillé en civil. Cette visite a également fait naître l’espoir que les délégués du CICR pourraient nous aider.
Les visites des délégués du CICR ont-elles eu un impact, et si oui, lequel ?
La perte de contact avec ma famille et mes proches été la chose la plus difficile à vivre et à accepter. Mon cœur et mon esprit étaient constamment avec eux, et je n’ai pas vécu un seul jour sans me demander ce qu’ils faisaient, comment ils vivaient et quand je les reverrais. J’ai dû lutter contre le sentiment de désespoir qui m'envahissait parfois, désespoir de ne jamais pouvoir les revoir. Mais l'espoir a toujours fini par reprendre le dessus.
La nouvelle la plus réjouissante que j'ai reçue a été d’apprendre que le CICR pouvait m’aider à contacter ma famille, quelque chose que j’attendais depuis longtemps. Au moins, cela atténuerait le sentiment d’incertitude et m'apporterait un peu de consolation.
Les livres que nous avons reçus du CICR étaient une fenêtre sur le monde extérieur et un moyen pour nous d’avoir une activité normale, pour changer. Je vous laisse imaginer l’importance que peut avoir un livre pour un détenu qui n’a absolument rien d’autre à faire.
Mais l’un des services les plus importants fournis par le CICR étaient les visites médicales. Chaque fois qu’une équipe du CICR nous visitait, elle était accompagnée d'un médecin qui examinait les cas urgents et les signalait aux autorités. C’était vital pour nous.
Comment votre relation avec les délégués a-t-elle évolué au fil des années ?
Elle est passée de la prudence à la confiance. Je me souviens en particulier d’un délégué qui est venu me voir régulièrement. Il n’était pas Arabe, mais parlait la langue. Ça me faisait beaucoup de bien de parler avec lui. Parfois nous discutions pendant de longs moments. Il était très respectueux et, avec le temps, la confiance s’est installée. J’avais entendu parler du CICR avant mon arrivée à Guantanamo, mais je ne connaissais pas vraiment bien l'institution. Le fait d’être incarcéré et de voir personnellement le CICR à l’œuvre m’a permis de mieux le connaître et d’interagir avec ses délégués.
Votre perception du CICR a-t-elle changé ? Comment les autres internés percevaient-ils le CICR ?
Je n’ai jamais eu une perception négative du CICR. C’était plutôt une question de confiance, qui évoluait lentement mais sûrement dans la bonne direction. En ce qui me concerne, je n’oublierai jamais le CICR, et je lui serai reconnaissant pour toujours. Cela dit, je me rends compte à présent que nous attendons parfois de grandes choses de la part du CICR, et que ces attentes ne sont pas toujours comblées.
Certains détenus, par exemple, n’avaient pas une très haute opinion du CICR. Certains refusaient même de rencontrer les délégués parce qu’ils les considéraient comme étant liés aux Américains. Pour d’autres, l’emblème de la croix rouge montrait que le CICR était une organisation chrétienne – bien que ce ne soit pas le cas. Certains d’entre nous effaçaient tout simplement l’emblème et le remplaçaient par un dessin, alors que d’autres refusaient d’envoyer des messages à leurs familles par le biais du CICR à cause de l'emblème.
Mais le CICR déploie des efforts considérables pour apporter un peu d’humanité dans les lieux de détention et pour faire en sorte que la dignité des détenus soit respectée…
Certaines améliorations étaient nécessaires, et parfois le CICR n’était pas en mesure de faire grand-chose pour nous. Mais la simple présence des délégués était importante, pour moi comme pour de nombreux autres internés. Nous nous sommes sentis moins oubliés et moins livrés à nous-mêmes. Parfois nos conditions de détention étaient améliorées, parfois non. L’impact était limité, mais néanmoins important.
Les opinions exprimées dans ce texte sont celles de la personne interviewée et ne reflètent pas nécessairement le point de vue du CICR.