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30-11-2007  Interview  
Somalie : assurer un service de recherches essentiel malgré des conditions très dures
Le Croissant-Rouge de Somalie continue d'assurer un service de recherches à la population somalienne aux abois, malgré des problèmes d'insécurité croissants. La migration Sud-Nord exacerbe une situation déjà désastreuse. Extrait de l'entretien entre Bernard Barrett, du CICR, et le président de la Société nationale, le docteur Ahmed Mohamed Hassan, publié dans le magazine de langue arabe, Al Insani.

©ICRC
Dr Ahmed Mohamed Hassan

Docteur Ahmed, je pense que la plupart des gens sont au courant des problèmes auxquels font face les Somaliens : les troubles, les conflits, les catastrophes naturelles. Mais pourriez-vous expliquer à ceux qui ne connaissent pas la situation en Somalie pourquoi la population a tellement besoin d'un service de recherches ?

Bien, je pense que la situation en Somalie est très complexe. La plupart du temps, les gens croient que tout a commencé en 1991, mais peut-être vaut-il mieux remonter à 1978, car le premier conflit armé entre la Somalie et l'Éthiopie a fait pas mal de prisonniers dans les deux camps. En fait, ce sont les prisonniers qui, de tous les temps, ont passé le plus d'années en détention à la suite d'un conflit entre pays. Il y a eu des mouvements de populations des deux côtés, en Éthiopie et en Somalie. Des familles ont été dispersées, leurs membres ont perdu le contact entre eux, et c'est là que tout a commencé. Puis en 1991, l'État somalien s'est effondré, ce qui a provoqué d'énormes mouvements de populations à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Des millions de Somaliens ont été déplacés à l'intérieur du pays, et des centaines de milliers, voire des millions se sont enfuis vers des destinations comme le Kenya, l'Éthiopie, Djibouti, et plus au sud, vers le Yémen, puis vers le nord, surtout l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord, en particulier le Canada.

Les membres d'une même famille étant sans nouvelles les uns des autres, il y a eu un besoin d'établir des contacts entre les proches entraînés dans ces vastes mouvements de populations à l'intérieur et à l'extérieur de la Somalie. À l'heure actuelle, nous sommes toujours en plein dans cette situation, mais à cela s'est ajouté un autre phénomène d'immigration, de personnes se déplaçant cette fois pour d'autres raisons... la pauvreté, le conflit interne, la recherche d'une vie meilleure à l'étranger. Toutes ces situations complexes ont donc suscité un besoin de maintenir ou de rétablir les liens entre les membres de ces familles.

Étant donné les difficultés que rencontre la Somalie, que ce soit sur le plan de la sécurité, des transports, des communications, comment réussissez-vous à recueillir et à distribuer tous ces messages, et à gérer les demandes de recherches ?

Effectivement, c'est très difficile aujourd'hui en Somalie, et notamment dans plusieurs zones du centre et du sud du pays, où le conflit est toujours aussi aigu. Le conflit et les combats entre clans sont rudes, et on se procure facilement des fusils. On y trouve un certain nombre de milices indépendantes. L'insécurité est un problème très grave, pour tout le monde, sans exception, y compris nous. Il est quasiment impossible de voyager à cause des contraintes liées à la sécurité. Cependant, je pense que le Croissant-Rouge de Somalie est présent et actif dans toutes les régions du pays par l'intermédiaire de ses sections et sous-sections, et d'un grand nombre de volontaires. Nous faisons partie de la communauté. Nous vivons avec la population, où qu'elle aille ; quand elle se déplace, nous nous déplaçons avec elle ; quand elle souffre, nous souffrons avec elle. Les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, et en particulier le Croissant-Rouge de Somalie et le CICR, sont les institutions qui ont réellement apporté une assistance humanitaire de 1991 à 1993, lorsque tout le pays était en proie à la famine et que presque tous les Somaliens dépendaient des secours.

Toutes ces interventions nous ont permis d'établir de bonnes relations avec la population. Je pense que nous avons fait de notre mieux pour bien montrer que sur le terrain, nous agissons conformément aux Principes fondamentaux du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, à savoir les principes d'impartialité et de neutralité. La Société nationale est acceptée partout dans le pays, y compris au Somaliland, au Puntland et dans le centre-sud du pays. Cela dit, le fait d'aller d'un endroit à un autre dans le pays représente toujours un risque, en termes de sécurité, pour les membres du personnel et les volontaires, étant donné qu'ils font partie d'une société somalienne très fragmentée.

Vous disposez de 5 000 volontaires, véritable épine dorsale de cette opération. Comment faites-vous pour les garder ? Ils ne gagnent pas d'argent, alors qu'est-ce qui les motive ?

C'est une question qui donne à réfléchir aux acteurs humanitaires à travers le monde, et tout autant au Croissant-Rouge de Somalie. D'abord et avant tout, comme les volontaires opèrent selon le principe du volontariat, ils sont très soucieux de respecter les principes de base du Mouvement, cela les motive. De plus, je pense qu'ils apprécient leur travail. Ils vivent souvent des situations particulièrement poignantes. Ils fournissent des services concrets de manière très humaine et empathique.

Ils assurent la distribution de lettres et de messages Croix-Rouge ainsi que d'autres services qui les rendent heureux, car ils apportent des nouvelles et parfois de la joie dans la vie des gens. Ce que nous avons appris au fil des années, c'est que la perte de contact entre les membres d'une même famille est une épreuve très douloureuse. Quand on peut réunir des membres séparés d'une famille, c'est une expérience rudement gratifiante.

L'an dernier, il y a eu une augmentation ou un regain des combats, et davantage de catastrophes naturelles. Dans quelle mesure cela a-t-il pesé sur vos activités à la fois en termes de volume de travail et d'accès à certaines zones ?

La recherche de personnes portées disparues reste une activité importante du Croissant-Rouge de Somalie, malgré les obstacles. Comme nous le savons, un grand nombre de personnes se sont enfuies de Mogadiscio en 2007 pour se réfugier dans la périphérie ou dans d'autres régions du pays, et même à l'étranger. Le nombre de personnes demandant des nouvelles de membres de leur famille a fortement augmenté. En 2006, 4 850 messages Croix-Rouge ont été échangés. Maintenant, si nous faisons une sorte de projection jusqu'à la fin de l'année 2007, nous arrivons à un chiffre de plus de 6 400 messages collectés. Cela représente une hausse de 34 %. Vient ensuite la distribution des messages, qui, comme je l'ai dit, dépend beaucoup des conditions de sécurité.

Les conditions de sécurité se sont gravement détériorées à Mogadiscio et en dehors, en direction du sud. L'an dernier, par exemple, de janvier à décembre 2006, nous avons distribué plus de 12 000 messages Croix-Rouge. Notre projection pour toute l'année 2007 est que plus de 10 700 messages seront distribués, ce qui signifie une baisse de 11 %. Cela est entièrement dû à des contraintes en matière de sécurité, que nous devons surmonter et qui nuisent réellement à notre travail.

S'agissant des activités de recherches, quelles sont les priorités du Croissant-Rouge de Somalie pour 2008 ?

Je pense que les effets du conflit et autres catastrophes majeures en Somalie continueront sans aucun doute à justifier pendant longtemps notre soutien dans le domaine des recherches. Mais avec la question de la migration internationale, notamment, ces activités prennent d'autres formes. C'est là une dimension nouvelle. D'un point de vue historique, cependant, l'immigration n'est pas un phénomène nouveau. Dans nombre de pays, en particulier dans le nord, seul un faible pourcentage de la population en est originaire, la plupart des habitants étant des descendants de migrants.

Nous savons tous que l'immigration a commencé plus ou moins pour les mêmes raisons qu'aujourd'hui : intolérance ou guerre dans le pays d'origine, famine, etc. Ce qui est nouveau, ce sont les migrations Sud-Nord, avec toutes les conséquences qu'elles ont sur le plan humanitaire. La plupart du temps, on pense à la migration uniquement en termes d'impact sur le lieu de destination. Pour moi, la migration est une sorte de processus. Il y a le lieu de départ, il y a la route de la migration avec tous ses problèmes, la mort et la misère, puis il y a le lieu d'arrivée. Aujourd'hui, les médias se focalisent sur le lieu d'arrivée. On nous montre ces migrants dans le sud de l'Europe, tous ces bateaux. Mais le problème est plus vaste que cela, car même sur le lieu d'origine, la migration est problématique.

Les routes de migration posent problème. On le constate dans le port somalien de Bosaso, au Puntland, point de départ de la migration vers le Yémen : les gens viennent d'Éthiopie, d'Érythrée, du sud de la Somalie, ils viennent même du Kenya et de Tanzanie, et ils migrent en passant par Bosaso. Dans ce port, on peut voir aujourd'hui des gens provenant de toutes les régions de la Corne de l'Afrique, qui font ce petit voyage via un endroit où toutes ces catastrophes surviennent, où des personnes entassées sur des petits rafiots meurent chaque jour.

Pour moi, la migration est un problème grave qui nécessite vraiment des services de recherches, parce que des personnes perdent le contact avec des membres de leur famille et que beaucoup meurent. Et il en va de leur dignité. Les problèmes liés à la protection sont réels. On savait déjà que les personnes déplacées dans leur propre pays ne sont pas bien protégées, mais maintenant, la migration amène une autre catégorie de personnes qui ne sont pas protégées. Les migrants ont besoin d'un service de recherches, et il est probable qu'ils en aient encore besoin pendant longtemps.

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30-11-2007