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30-12-2008  Interview  
Somalie : loin de chez eux, des chirurgiens sauvent des vies
Mohammed et Amin sont chirurgiens. Il y a 14 mois, ils ont quitté leur hôpital bien équipé dans leur pays pour travailler dans les hôpitaux Keysaney et Medina, à Mogadiscio. À l'occasion d'une brève escale à Genève sur le chemin du retour, ils ont pris le temps de parler de chirurgie, de la Somalie… et de football.

Qui étaient vos patients ?

60 pour cent des patients avaient été blessés au cours des combats. Les autres avaient eu des accidents de circulation ou avaient besoin de chirurgie médicale et non urgente, par exemple des greffes de la peau.

Le trajet effectué a une incidence sur le type de patients que nous soignions. Par exemple, une jambe cassée est normalement facile à réparer. Par contre, si quelqu'un a dû marcher durant une semaine pour trouver de l'aide, il est possible que sa jambe doive être amputée.


Quel genre d'opérations avez-vous réalisées ?

Durant les 14 mois passés en Somalie, nous avons effectué 1 000 opérations. Elles supposaient fréquemment le débridement de la blessure, qui consiste à découper les tissus morts et endommagés autour d'une blessure afin que celle-ci puisse se refermer. Les blessures provoquées par une explosion exigeaient souvent que nous coupions une grande quantité de tissu ; c'est une des différences entre les blessures de guerre et d'autres types de blessures.

L'intubation, consistant à introduire un tube dans la poitrine d'un patient pour permettre au sang de s'écouler, était également une opération fréquente. Une mesure simple, mais qui sauve des vies. Il y avait aussi les laparotomies : il s'agit d'ouvrir l'abdomen du patient pour voir ce qui ne va pas et le réparer. Nous en avons fait une centaine.

Nous avons dû effectuer de nombreuses amputations, non seulement sur des blessés de guerre, mas également sur des patients médicaux. Je pense notamment à 35 patients diabétiques, ce qui est tragique puisque, souvent, nous aurions pu sauver le membre en question si nous avions pu soigner le patient plus tôt.

La majorité des blessures portaient sur les bras et les jambes, suivies par l'abdomen, la tête et la poitrine.
En outre, même si ni mon collègue ni moi ne sommes obstétriciens, nous avons dû réaliser environ 75 césariennes et autres opérations dans ce domaine, car tous les hôpitaux habituels étaient fermés.


À quels défis avez-vous été confrontés dans la relation avec vos patients ?

Il peut être difficile de convaincre quelqu'un de subir une opération chirurgicale. Les gens préfèrent la médecine traditionnelle. Lorsqu'une amputation est recommandée, ils peuvent retarder leur décision et demander l'avis d'un membre plus âgé de leur clan. Parfois, nous avons invité ces personnes plus âgées à l'hôpital et associé un médecin somalien à la discussion, afin de faciliter la prise de décision.

Nous avons eu des patients diabétiques qui préféraient mourir plutôt que perdre une jambe. Pour les césariennes, il fallait la signature du mari, du père ou du frère de la patiente.

Le manque d'informations causait également des problèmes. Une semaine après une opération, nous avons constaté que le patient maigrissait de manière inquiétante. Il s'est avéré qu'il n'avait rien mangé depuis son opération, car il pensait que le fait de s'alimenter allait endommager les points de suture !


Avez-vous connu des jours particulièrement difficiles ?

Un jour, après des affrontements armés, nous avons dû prendre en charge 25 patients en même temps. Cinq d'entre eux étaient blessés à la poitrine et avaient besoin d'une intubation pour survivre. Trois ont dû subir une laparotomie de deux heures chacune. Et un des blessés a dû être amputé, sans quoi il aurait saigné à mort.

Dès que nous avons appris que des combats avaient lieu, nous avons commencé à nous préparer. Un chirurgien s'occupait du triage des patients et des intubations, pendant que l'autre restait dans la salle d'opération.

Nous n'avons rien pu faire d'autre que commencer par le cas le plus urgent et les opérer l'un après l'autre. Nous avons commencé à 16 heures et terminé à minuit. Et tout cela après une matinée de travail « normal ». Mais dans le feu de l'action, on oublie depuis combien de temps on travaille !


À quels problèmes avez-vous dû faire face à l'hôpital de Mogadiscio ?

Un manque de médecins et d'infirmiers. Au début, il y avait cinq médecins, tous des chirurgiens généralistes. L'un d'eux étant parti, il en reste quatre, dont un de 75 ans et un de plus de 60 ans. Il est donc très difficile de prévoir la relève. Et il n'y avait aucun chirurgien moins expérimenté pour soutenir l'équipe.

Cependant, une université privée de médecine en Somalie est en train de former des médecins à la chirurgie d'urgence et de guerre. Un certain nombre d'entre eux ont été envoyés dans notre hôpital pour être formés et apporter leur soutien. Cela a un peu réduit la pression et signifiait également qu'une nouvelle génération de chirurgiens était en cours de formation.

Il y a seulement trois infirmiers anesthésistes et aucun consultant en anesthésie. Au total, le personnel en salle d'opération se limite à six personnes ; comme elles doivent former des équipes de jour et de nuit, il n'y en a jamais six à la fois en salle.

Un infirmier, âgé de 70 ans, s'occupe de pratiquement tout ce qui touche au plâtre à mouler. Il est extrêmement compétent. S'il lui arrive quelque chose, cela créera un énorme problème ; nous devons donc former un successeur.

Les infirmiers somaliens sont surchargés, mais ils accomplissent un travail incroyable ; ils sont hautement qualifiés et très professionnels et dévoués. Ils posent des diagnostics et signalent les problèmes aux médecins, sauvant ainsi des vies. Ils ont aussi une bonne mémoire : ils reconnaissaient les cicatrices des opérations réalisées par les différents chirurgiens et étaient capables de nous dire quel médecin avait pratiqué une certaine opération. Ils doivent néanmoins s'occuper de leur femme et leurs enfants au beau milieu d'une crise alimentaire et d'un conflit armé, et ils n'ont qu'un jour de congé par semaine.


De quel matériel disposiez-vous ?

Le matériel servant à sauver des vies était déjà adéquat à notre arrivée, mais nous avons recommandé l'ajout de deux articles : un appareil de diathermie pour stopper les saignements mineurs, et un outil acoustique pour écouter les battements du cœur des foetus. Ces deux appareils ont été achetés par le Croissant-Rouge du Qatar et acheminés par avion depuis Genève.

Comme le fixateur externe pour stabiliser les fractures se faisait vieux, le CICR en a envoyé un depuis Genève pour le remplacer. Idem pour le couteau utilisé pour les greffes de la peau. Nous étions donc satisfaits de la qualité du matériel et de la manière dont le siège du CICR a répondu à nos demandes de matériel neuf.


Quelles sont les différences entre votre travail en Somalie et dans votre pays ?

Nous étions habitués à un hôpital universitaire bien équipé, et le fait de travailler en Somalie nous a ouvert les yeux. D'un côté, nous n'avions pas autant de patients à la fois en Somalie, et le pourcentage de cas vraiment graves était moins élevé. D'un autre côté, nous ne disposions pas de toutes les installations et de tous les spécialistes que nous aurions eus chez nous.

Il est peu courant que des chirurgiens gèrent une clinique de consultation externe. Mais lorsqu'il y a si peu de médecins, chacun doit s'occuper de tout. Nous gérions une clinique deux jours par semaine. Les consultations externes duraient une éternité, mais ces gens attendaient depuis 5 heures du matin et nous ne pouvions pas les refuser.

Nous avons appris à poser des questions de base en somali, ce qui était très apprécié par les patients et nous a rapprochés d'eux. Cette proximité état importante, car beaucoup de patients que nous ne pouvions pas aider d'un point de vue médical venaient simplement pour être rassurés. Ça aide vraiment de parler !


À quoi ressemblait la vie en Somalie ?

Il était important d'avoir Internet, car cela nous a permis de rester en contact avec nos familles. La nourriture était bonne et nous avons fait trop peu de sport, donc nous avons pris du poids. Mais nous jouions au football avec les familles des patients, qui nous regardaient et apportaient un soutien enthousiaste et extrêmement partial. Cela nous a aidés à nouer des liens avec la communauté.

Étonnamment, étant donné la situation en Somalie, nous n'avons eu aucun problème de sécurité. Nous nous sentions en sécurité à l'hôpital. Mais il n'y avait aucune vie à Mogadiscio. Tout a été détruit et tout le monde était sans emploi. De plus, la violence a augmenté durant notre séjour.

Nous devions faire attention aux différences culturelles. Par exemple, vous demandez à un patient somalien s'il a mal et il fait une sorte de mouvement de la tête vers l'arrière, accompagné d'un claquement de langue. Cela signifie « non » dans le monde arabe, et « oui » en Somalie. Mais certaines choses sont internationales. Le football est important, et les gens là-bas sont des supporters de l'Italie.


Comment vous entendiez-vous avec les chirurgiens somaliens ?

Il a fallu du temps pour que les médecins somaliens nous fassent confiance. Ils voulaient voir comment nous allions gérer le manque de matériel, et comme nous étions plus jeunes qu'eux, ils craignaient que nous nous servions d'eux pour nous former. Mais ils s'intéressaient à nos méthodes et ils ont vite constaté que nous avions de l'expérience et que c'était l'occasion de la partager, et vice-versa. Les médecins somaliens de l'hôpital Keysaney avaient beaucoup d'expérience en chirurgie de guerre, et nous avons rapidement coopéré étroitement avec eux.

En fait, ils nous ont très bien accueillis. Lorsque nous sommes partis, ils nous ont offert une radio à manivelle, car ils savaient qu'il y avait régulièrement des pannes de courant dans notre pays !


Comment voyez-vous l'avenir des hôpitaux soutenus par le CICR à Mogadiscio ?

Nous sommes inquiets. Juste avant notre départ, des collègues somaliens nous ont appelés à 7 heures du matin en disant : « Nous avons besoin de vous. » Il y a un vrai besoin de soutien de la part d'expatriés.


Comment résumeriez-vous votre expérience en une phrase ?

Il s'agissait de notre première mission pour le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, mais ce ne sera pas la dernière.


Contexte

Depuis janvier 2008, les hôpitaux Keysaney et Medina ont pris en charge plus de 2 500 blessés de guerre. Depuis août 2007, une équipe de chirurgiens du Croissant-Rouge du Qatar, soutenue par le CICR (dont faisaient partie Mohammed et Amin) travaille à l'hôpital Keysaney, géré par le Croissant-Rouge de Somalie.

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30-12-2008