©ICRC/J.-Y. Clemenzo
Nyala, Soudan. Adil déplace sa nouvelle prothèse en s'appuyant sur deux barres parallèles.
Un soleil de plomb inonde la ville de Nyala au Sud du Darfour. Dans un hangar à l'abri des rayons, Adil déplace timidement sa nouvelle prothèse en s'appuyant sur deux barres parallèles. À ses côtés, deux autres patients répètent les mêmes gestes. Ils sont arrivés il y a sept jours dans ce centre orthopédique en compagnie de quatre autres amputés où ils sont soignés.
En trois ans, le conflit du Darfour a occasionné de nombreuses blessures de guerre. Pierre Gratzl, coordinateur médical du CICR au Soudan explique que "certains blessés qui ont reçu des balles dans les membres doivent attendre des semaines avant d'être traités, et la seule solution pour les maintenir en vie est l'amputation pour éviter la gangrène".
L'atelier de Nyala fait partie du réseau national soudanais des centres orthopédiques, lequel compte six ateliers à travers le Soudan. "Nous soutenons des structures existantes, nous fournissons du matériel et formons le personnel local pour que quelque chose reste après notre départ", poursuit le docteur Gratzl. Le CICR assure également la gratuité des soins ainsi que le transport des patients.
Un voyage souvent difficile
"Certains doivent parfois parcourir plusieurs centaines de kilomètres avant d'arriver ici", avance Achille Otou-Essono, orthopédiste du CICR. Ce Camerounais transmet ses connaissances depuis quatre mois aux deux techniciens soudanais du centre.
Le Darfour est difficile à traverser. Les bonnes pistes sont rares, l'insécurité rampante. Un des patients, Abdul, raconte que son voyage a duré trois jours car le camion qui le transportait a subi deux pannes. Les hommes se déplacent en groupe en empruntant les transports publics. Les femmes et les enfants sont transportés par avion, ce qui rassure les familles.
Plus de 500 amputés ont transité par l'atelier de Nyala depuis son ouverture. Ailleurs au Soudan, le CICR soutient le centre national à Khartoum et un autre à Juba dans le Sud. Pour assurer la relève, 14 étudiants sont actuellement formés dans une école de techniciens orthopédistes dans la capitale, soutenue par le CICR. Trois Soudanais ont récemment été envoyés en formation en Tanzanie.
Lorsque les patients arrivent, ils sont d'abord installés dans un dortoir. Le lendemain, les orthopédistes procèdent à une évaluation. "L'arrivée est parfois délicate. Nous avons de l'appréhension, surtout si on ne peut éviter l'amputation", précise Achille Otou-Essono. Il faut alors faire preuve de beaucoup de tact avec les patients.
Heureux de pouvoir remarcher
Lorsque les soins sont possibles, les séjours des amputés durent en moyenne deux semaines. Des empreintes sont prises pour réaliser les prothèses ou orthèses sur mesure en polypropylène, une technologie développée par le CICR. Une fois la prothèse prête, le patient peut effectuer ses premiers exercices et commencer à s'entraîner dans un local spécialement aménagé à cet effet.
Dans le gymnase de rééducation, Ibrahim et Adil travaillent patiemment. Ils apprennent tout d'abord à marcher le long de barres parallèles, puis montent une légère pente et franchissent des bacs remplis de cailloux et de sable. "Il faut les habituer à ces surfaces car la plupart des patients habitent dans des villages où il n'y a que des chemins en terre battue", affirme Mohamed, technicien orthopédiste, qui a appris son métier il y a quatre ans à Khartoum lors d'une formation dispensée par le CICR.
Le centre est ouvert à tous les blessés du conflit. De plus, pour favoriser la compréhension et le respect entre le personnel soignant et les patients, qui ne proviennent pas toujours des mêmes zones géographiques et ne font pas partie des mêmes tribus, le CICR organise des séances de sensibilisation aux valeurs humanitaires de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge.
Adil va bientôt pouvoir rentrer chez lui et rejoindre sa famille. Si les premiers jours ont été difficiles, il progresse de plus en plus et retrouve progressivement sa mobilité. "Je suis si heureux de recommencer à marcher comme les autres", se réjouit-il. Même si le travail est long et pénible, les orthopédistes de Nyala sont largement récompensés par les premiers sourires de leurs patients.