« Nous avons fait tout le chemin depuis Harf Sufyan. Notre périple a été marqué par la peur, la faim et l’épuisement », raconte une jeune Yéménite, tandis qu’elle reçoit des couvertures, des matelas et des bombonnes de gaz que distribue le Croissant-Rouge du Yémen et le CICR à Khaiwan, le 18 septembre.
La plupart des nouveaux arrivés à Wadi Khaiwan et à Bani Sureim, deux agglomérations du gouvernorat d'Amran situées respectivement à quatre et deux heures de voiture au nord de Sanaa, ont fui les violents combats qui font rage dans le district de Harf Sufyan, une région du gouvernorat d’Amran qui jouxte celui de Saada. Les déplacés dépendent aujourd’hui dans une large mesure de l’aide fournie par le CICR et le Croissant-Rouge du Yémen. Ces derniers dix jours, plus de 2 000 personnes ont ainsi reçu des articles ménagers de première nécessité.
Ahmad Hamood, 48 ans, Farwa, district d’Ishar
« Je viens de Farwa, une petite ville de plus de 700 familles située dans une des zones fertiles du gouvernorat de Saada. Lorsque la guerre a éclaté, avant le ramadan, nous ne savions pas trop que faire ni où nous diriger pour sauver notre vie. Les combats faisaient rage tout autour de nous. Malgré le danger, nous avons quitté notre village le 11e jour du ramadan, avant le lever du soleil, n’emportant avec nous que le strict nécessaire. Après avoir marché toute la journée, nous sommes arrivés à Saada à dix heures du soir. Nous étions épuisés, mais nous n'avions pas d'argent. Nous avons passé la nuit sous un grand arbre, à la belle étoile, ce qui n'est pas une mince affaire, dans une société où les femmes sont couvertes et vivent généralement à l’intérieur, à l'abri des regards.
J’ai cinq filles et cinq garçons, tous âgés de moins de 13 ans. Chaque jour, je me rends au marché avec mes fils pour y chercher de l'embauche. Mais, à cause de la guerre, il n’y a pas de travail. Le soir, nous faisons le tour des mosquées pour récolter les restes des repas de rupture du jeûne que les gens du coin offrent aux pauvres. C’est notre unique chance de survivre.
Quant à mes petites filles, elles parcourent chaque jour un demi-kilomètre pour aller puiser de l’eau à un puits. L’eau est très saumâtre et nous souffrons des reins depuis que nous sommes arrivés ici. Ma femme est enceinte. Elle a besoin d'une bonne alimentation et de médicaments, mais je n'ai pas les moyens de les lui payer. Je suis terriblement inquiet et je me demande comment nous allons faire une fois que le bébé sera né. »
©ICRC/Salah-ud-Din
Pendant ce temps, plus de 6 000 personnes vivant dans les trois camps pour déplacés de Sam, Al-Talh et Al-Ihsa installés à Saada et dans ses environs continuent de recevoir une assistance d’urgence du CICR et du Croissant-Rouge du Yémen. La fuite est devenue monnaie courante pour presque toutes les familles touchées par le conflit au Yémen, dont beaucoup ont été déplacées à plusieurs reprises.
Un chef tribal, responsable de plusieurs villages du district de Harf Sufyan, se rendit compte quelques jours avant le début de la « sixième guerre » (12 août 2009), que les localités habitées par les membres de sa tribu se retrouveraient en pleine zone de conflit. Les anciens décidèrent alors d'évacuer tout le monde vers les montagnes situées à l’est, en direction du gouvernorat d’Al-Jawf. Après avoir chargé le strict nécessaire sur des pick-up, des ânes et des vaches, les familles se mirent en route vers l'est. Un des villageois a raconté à des délégués du CICR que le trajet lui avait paru interminable.
Au terme de longues heures de voyage, ils atteignirent les montagnes où ils seraient en sécurité. Ils y passèrent six semaines, dans une dénuement presque total, sous des abris de fortune faits de bâches comme seule protection contre les pluies abondantes. De telles conditions de vie furent particulièrement dures pour les enfants et les femmes enceintes.
Lorsque les combats commencèrent à les rattraper, ils décidèrent de fuir une nouvelle fois. Le cheikh n’ayant plus la force d'assumer la responsabilité de conduire toute la communauté, ils se séparèrent en petits groupes. Six familles purent quitter la zone, dans des circonstances très difficiles. Après avoir traversé le gouvernorat d'Al-Jawf, elles gagnèrent la ville de Reida, dans le gouvernorat d'Amran, où elles s’arrêtèrent un jour pour récupérer.
Le lendemain, elles se remirent en route pour Sanaa. Beaucoup avaient alors vendu presque tout ce qu’ils avaient emporté avec eux pour se payer le voyage vers la capitale et un logement, aussi précaire fût-il. Lorsque le cheikh arriva à la délégation du CICR à Sanaa, il était visiblement épuisé et il avait besoin d’être secouru.
Arriver jusqu’à ceux qui ont besoin d'aide est toujours extrêmement difficile. De nombreux districts des gouvernorats de Saada et d'Amran sont toujours le théâtre de combats, et les lignes de front ne cessent de se déplacer. En outre, la détérioration de la situation économique ne fait qu’augmenter le risque que les camions qui acheminent les secours soient attaqués et pillés. Aussi la fourniture de l’aide demande-t-elle souvent de très longues négociations pour obtenir les garanties de sécurité nécessaires.
Saba Muhammad, 13, Dahyan.
Saba est l’un des dix enfants de Muhammad Salih. Elle vit dans le camp d’Al-Ihsa, installé à Saada par le CICR et le Croissant-Rouge du Yémen. Depuis qu’il a perdu la vue, son père n’est plus capable de subvenir convenablement aux besoins de sa famille. Ils sont arrivés à Saada l’an dernier, après avoir fui leur région d’origine de Dahyan, frappée pour la sixième fois par le conflit. Ils ont vécu dans un premier temps dans le camp pour personnes déplacées d’Al-Salam. Puis, lorsque celui-ci a fermé pour des raisons de sécurité, Saba et sa famille sont allés vivre dans le camp d'Al-Ihsa.
«Avant de fuir et de venir à Saada, nous vivions une vie tranquille à Dahyan, la ville où je suis née. J’ai sept sœurs et deux petits frères. Après avoir quitté Dahyan, nous avons perdu contact avec deux de mes sœurs qui sont mariées. Nous n’avons toujours pas retrouvé leur trace, et nous n’arrêtons pas de penser à elles. Nous rêvons de les revoir, saines et sauves.
Aujourd’hui, nous vivons dans ce camp, entassés à quatorze sous la même tente. Nous manquons vraiment de place. Mes sœurs et moi sommes presque adultes et nous aspirons à un minimum d'intimité – ce qui est impossible du fait que nous vivons, cuisinons et dormons tous sous la même tente. On nous fournit de l’eau et de la nourriture, mais il y a encore tant d’autres choses dont nous avons besoin. Comme mon père est malade et que mes frères sont encore trop petits pour travailler, nous avons beaucoup de peine à nous procurer le minimum d’argent nécessaire pour survivre.
Mon père souffre entre autres de tension artérielle élevée, mais nous n’avons pas les moyens de lui payer des soins adéquats. Le poste de santé du camp traite les maladies courantes. Il n’est toutefois pas équipé pour prendre en charge des patients comme mon père. L’hiver approche et Saada est réputée pour ses hivers rigoureux. Mais nous n’avons pas de vêtements chauds, de couvertures ni de chauffage appropriés.
Je crains que nous ne devions nous déplacer encore et encore, et je me demande parfois si nous serons obligés de mener cette vie d’errance le restant de notre existence, à cause des combats qui n’en finissent jamais. Malgré tout, je continue à espérer que nos malheurs auront un jour une fin. »