Bases de données du CICR sur le droit international humanitaire
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Commentaire - Substituts des Puissances protectrices
    ARTICLE 10 . - SUBSTITUTS DES PUISSANCES PROTECTRICES


    [p.124] Généralités

    Cet article est un complément de l'article 8 ci-dessus . Il ne saurait être étudié séparément de ce dernier, au commentaire duquel il faut se reporter (1).
    La Puissance protectrice, rappelons-le, n'est nullement une création des Conventions de Genève. Elle est une institution - ou plus exactement un simple usage - de droit international bien antérieur aux Conventions. La constitution du mandat de Puissance protectrice reste une affaire privée entre la Puissance d'origine, mandante, la Puissance protectrice, mandataire, et l'Etat de résidence, auprès duquel le mandat doit être exercé. Les Conventions de 1949 n'y interviennent pas. Elles ne font que désigner, en la personne du mandataire privé qu'est la Puissance protectrice, le tiers qualifié pour recevoir, non plus de la seule Puissance d'origine, mais cette fois des mains de l'ensemble des Hautes Parties contractantes, un mandat supérieur, celui de concourir à l'application des Conventions et d'en contrôler l'observation.
    L'exercice du mandat de Puissance protectrice suppose donc l'existence juridique et la capacité d'agir des trois parties au contrat. Que l'une d'elle disparaisse, ou simplement qu'elle [p.125] ne soit pas reconnue par l'une des deux autres, ou encore qu'elle perde sa capacité d'agir, et il n'y a plus de mandat.
    Or, le cas s'est présenté à de nombreuses reprises pendant la deuxième guerre mondiale. Lorsque la Puissance protectrice elle-même venait à manquer, on pouvait y remédier : la Puissance d'origine chargeait un autre Etat neutre de lui succéder. C'est ainsi que, vers la fin de la guerre, la Suisse et la Suède réunissaient à elles seules la presque totalité des mandats de Puissance protectrice des belligérants. Mais lorsque c'était l'une des deux parties belligérantes à qui l'existence, réelle ou légale, ou la capacité d'agir faisaient défaut, des millions d'individus au pouvoir de l'ennemi étaient livrés à la discrétion, bonne ou mauvaise, de celui-ci.
    Le Comité international de la Croix-Rouge, quant à lui, ne pouvait subordonner l'intérêt qu'il porte aux victimes de la guerre à des considérations d'ordre juridique. C'est l'affaire des gouvernements. Pour lui, les militaires blessés, malades ou prisonniers sont toujours des êtres humains souffrants, indépendamment du fait que l'Etat sous les couleurs duquel ils ont combattu est, ou non, reconnu par son adversaire. L'urgence des soins que réclament leurs blessures ou leur maladie ne dépend pas de l'entrée en vigueur ou de la caducité d'une convention. Aussi s'efforça-t-il, avec des succès divers et généralement limités, de procurer son assistance humanitaire traditionnelle aux prisonniers de guerre à qui le bénéfice de la Convention de 1929 était contesté (2). Il fit même plus : dans quelques cas où la Puissance protectrice faisait défaut, il parvint à exercer, soit spontanément, soit sur demande d'une des Parties, certaines activités réservées à la Puissance protectrice (3).
    Lorsqu'il entreprit l'étude de la revision des Conventions et l'élaboration d'un projet de convention nouvelle, le Comité international de la Croix-Rouge tint compte de ces situations. Après avoir envisagé diverses solutions et consulté la Conférence [p.126] d'experts gouvernementaux de 1947 (4), il élabora un projet d'article commun qui, approuvé par la Conférence de Stockholm, devint le texte de base de la Conférence diplomatique de 1949 :

    «Les Etats contractants pourront, en tout temps, s'entendre pour confier à un organisme présentant toutes garanties d'impartialité et d'efficacité les tâches dévolues par la présente Convention aux Puissances protectrices.
    En outre, si des blessés et malades ou des membres du personnel sanitaire et religieux ne bénéficient plus de l'activité d'une Puissance protectrice ou de l'organisme ci-dessus mentionné, la Partie au conflit, au pouvoir de laquelle ils se trouvent, aura l'obligation de suppléer à ce manque de protection en demandant soit à un Etat neutre, soit à un organisme humanitaire impartial, tel que le Comité international de la Croix-Rouge, d'assumer à leur égard les tâches dévolues par la présente Convention aux Puissances protectrices.
    Toutes les fois qu'il est fait mention dans la présente Convention de la Puissance protectrice, cette mention désigne également les organismes qui la remplacent au sens de cet article.»

    Ce projet donna lieu à des discussions laborieuses, souvent confuses. Si le principe n'en était guère combattu, son expression provoqua le dépôt de nombreux amendements (5).
    D'aucuns pensaient que le deuxième alinéa n'était pas assez précis ; qu'il fallait distinguer mieux les différents cas de remplacement de la Puissance protectrice ; que l'on ne pouvait pas mettre sur le même pied, en qualité de substitut, un Etat neutre et une organisation humanitaire. Le Comité international de la Croix-Rouge lui-même faisait remarquer qu'il ne pourrait guère fonctionner comme un substitut véritable et complet de la Puissance protectrice. D'une part, l'indépendance qui conditionne son action ne lui permet pas d'agir comme le mandataire d'une Puissance déterminée. D'autre part, s'il peut, dans la mesure de ses moyens, entreprendre les tâches humanitaires incombant à la Puissance protectrice, il en est d'autres, de caractère administratif ou même politique, qu'il ne saurait [p.127] remplir. On s'acheminait vers l'idée d'une distinction à faire entre le véritable substitut de la Puissance protectrice et les cas où, ce substitut lui-même faisant défaut, il faudrait recourir à un organisme humanitaire.
    D'autres délégations craignaient que le substitut, étant désigné par la Puissance détentrice, ne jouît pas de toute l'indépendance nécessaire, ou qu'il ne perdît de vue les intérêts de la Puissance d'origine. D'autres encore redoutaient de voir une Puissance occupante éluder les dispositions de l'article, au moyen d'un accord spécial conclu avec le Gouvernement - tombé sous sa domination ou peut-être même créé par elle - du pays occupé.
    Enfin, reprenant une opinion exprimée par la Conférence d'experts gouvernementaux à propos de la Convention nouvelle sur la protection des civils, la délégation française fit valoir à plusieurs reprises qu'en cas de guerre généralisée où il n'existerait plus aucun Etat neutre, les dispositions de l'article resteraient inopérantes, à moins que l'on eût créé, dès le temps de paix, un organisme spécial.
    Ces dernières tendances donnèrent lieu à trois amendements ou propositions principaux :

    1. Un amendement britannique très détaillé prévoyant notamment la
    division du deuxième alinéa du Projet de Stockholm en trois
    dispositions distinctes, correspondant à trois possibilités -
    successives et non alternatives - d'assurer le remplacement de la
    Puissance protectrice (6).

    2. Une proposition française visant à étendre à toutes les
    Conventions la disposition adoptée à Stockholm pour les seuls
    prisonniers de guerre, en vue d'éviter la conclusion d'accords
    spéciaux entre la Puissance occupante et le Gouvernement adverse,
    dont la liberté d'action serait limitée.

    3. Une proposition, française également, tendant à la création,
    par un article nouveau, d'un Haut Comité international,
    [p.128] composé de trente personnalités présentant toutes
    garanties d'impartialité, capable de remplacer la Puissance
    protectrice.

    L'amendement britannique, discuté ligne après ligne, adopté dans certaines de ses parties, repoussé dans d'autres, remanié ailleurs, aboutit à la division du deuxième alinéa du projet en deux dispositions distinctes, qui devinrent les alinéas 2 et 3 de l'article définitif. Il aboutit également à l'adoption du nouvel alinéa 4.
    La première proposition française, adoptée, eut pour effet d'insérer, dans toutes les Conventions, l'alinéa 5 prévu primitivement pour la IIIe Convention seule. Quant à la seconde, si l'idée en était retenue par les uns, d'autres faisaient valoir toutes les difficultés pratiques auxquelles se heurterait sa réalisation. Elle fut transformée en un projet de simple recommandation et adoptée sous cette forme comme résolution n° 2 (7).
    Finalement, à la Commission mixte, les alinéas 1, 5 et 6 furent adoptés à l'unanimité, tandis que les alinéas 2, 3 et 4, ainsi que l'article dans son ensemble, ne l'étaient qu'à la majorité. A la séance plénière, l'article fut définitivement adopté par 30 voix contre 8. Une opposition tenace, renouvelée à tous les stades de la discussion, et encore confirmée par des réserves lors de la signature (8), se manifesta tout spécialement à propos des alinéas 2 et 3. Plusieurs délégations refusaient d'admettre que la Puissance détentrice - donc ennemie - pût désigner un [p.129] substitut de son choix sans l'accord de la Puissance d'origine. Est-ce en raison de la confusion des débats, ou des imperfections inévitables dans la traduction d'une discussion orale, cette opinion était fondée sur une appréciation inexacte de la portée des alinéas 2 et 3 : les opposants partaient de l'idée qu'il suffirait que la Puissance protectrice choisie par la Puissance d'origine cessât d'exercer son mandat pour que la Puissance adverse fût seule qualifiée pour lui trouver un successeur (9).
    Il est vrai que, dans l'énumération des cas successifs d'absence de protection, la Conférence semblait oublier un chaînon. Celui qui eût précisé que si la Puissance protectrice vient à manquer, la Puissance d'origine en désigne une autre. Si elle n'a pas introduit ce chaînon, c'est qu'elle n'avait pas à le faire. Il ne lui appartenait pas de créer ni de réglementer l'institution de la Puissance protectrice, régie par les usages internationaux. Elle n'avait qu'à fixer la tâche particulière - le concours et le contrôle - à confier à la Puissance protectrice et, en cas d'absence de toute Puissance protectrice, à décider à qui et comment ces tâches seraient attribuées.


    Alinéa premier. - Organisme international spécial


    Par le seul choix qu'il fait, selon l'usage, d'une Puissance protectrice, un Etat belligérant désigne cette Puissance pour accomplir la mission prévue à l'article 8 et les activités qui en découlent.
    Par son alinéa premier, l'article 10 donne aux Parties contractantes la faculté de confier ce mandat supérieur à un organisme spécial.
    Cette disposition ne concerne que les seules tâches prévues par la Convention. Elle n'affecte en rien le droit de la Puissance d'origine de désigner une Puissance protectrice ordinaire, ni les tâches habituelles de la Puissance protectrice, c'est-à-dire la sauvegarde des intérêts diplomatiques, commerciaux, financiers auprès de l'adversaire, la protection des individus et de [p.130] leurs biens, en dehors de celle prévue par les Conventions. Cela reste affaire privée entre les Parties.
    Ainsi une Puissance belligérante peut fort bien désigner simultanément :

    a) un Etat neutre, en qualité de Puissance protectrice ordinaire,
    pour assurer les activités usuelles de cette Puissance, à
    l'exclusion des tâches prévues par la Convention ;

    b) d'accord avec son adversaire, l'organisme de l'alinéa 1er pour
    l'accomplissement de ces dernières tâches.

    Il ne lui est pas loisible de désigner n'importe quel organisme à son gré. Deux conditions sont essentielles : l'accord des deux parties doit être obtenu ; l'organisme désigné doit présenter toutes garanties ' d'impartialité ' et ' d'efficacité '.
    On a vu plus haut comment il fallait entendre l'impartialité (10). Quant à l'efficacité, il est difficile d'en vouloir préciser ici les conditions. Elles dépendraient de la nature, de l'ampleur, de la localisation du conflit. Les garanties d'efficacité résideront principalement dans les moyens financiers, matériels dont l'organisme dispose, et plus encore peut-être dans ses moyens en personnel qualifié. L'indépendance dont il jouit à l'égard des parties au conflit, l'autorité qu'il s'est acquise dans le monde et qui permettrait à ses représentants de parler d'égal à égal avec les Puissances, son bagage d'expériences enfin joueront un rôle déterminant pour décider les parties à le désigner d'un commun accord. Car, dans le cas de l'alinéa premier, cet organisme spécial ne peut être choisi que par accord. Tant qu'il n'y a pas entente, les tâches prévues par la Convention sont assumées, de plein droit, par les Puissances protectrices.
    L'alinéa premier est applicable ' en tout temps '. On peut envisager trois éventualités principales :

    a) Dès le temps de paix, les Parties contractantes conviennent entre elles, par un accord ad hoc, qu'en cas de conflit armé le rôle attribué par la Convention aux Puissances protectrices [p.131] sera confié à un organisme spécial nommément désigné. Aussitôt qu'un conflit éclate entre deux ou plusieurs des Hautes parties contractantes, l'organisme en question est investi des fonctions découlant de l'article 8. Les Puissances protectrices désignées par les parties au conflit sont ipso facto exemptes de ces fonctions.
    Telle était l'idée originale, exprimée dès la Conférence d'experts gouvernementaux de 1947. Cependant, cette entente sur la désignation d'un organisme spécial ne doit pas nécessairement être faite par ' toutes ' les Puissances parties à la Convention. Elle peut être le fait de quelques-unes d'entre elles seulement. Dans ce cas, l'organisme spécial ne serait investi des fonctions découlant de l'article 8 que dans les rapports entre adversaires parties à cette entente. Partout ailleurs, les Puissances protectrices resteraient chargées de ces fonctions.

    b) Au début des hostilités, les Parties au conflit, en même temps qu'elles désignent leurs Puissances protectrices respectives, conviennent de recourir, pour l'application de la Convention, à un organisme spécial. Cet accord, en mettant à la charge de l'organisme la mission prévue par l'article 8 , en libère du même coup les Puissances protectrices, dont le rôle est limité à leurs autres activités découlant des usages internationaux.

    c) Au cours du conflit, les parties adverses conviennent, pour décharger les Puissances protectrices par exemple, de confier à un organisme spécial la partie des fonctions que ces Puissances exerceraient en vertu de la Convention.

    Notons que, dans l'une ou l'autre de ces trois éventualités, les Parties au conflit seraient libres de confier également à l'organisme spécial, s'il y consentait, les autres fonctions, donc non conventionnelles, de la Puissance protectrice. La Convention n'avait pas à légiférer sur ce point. Cela reste de la compétence exclusive des Parties intéressées.
    La Conférence diplomatique a renoncé à désigner plus précisément, même par analogie, l'organisme visé. Il peut s'agir aussi bien d'une institution créée exclusivement aux fins de l'article 10, que d'un organisme déjà existant. Celui-ci peut [p.132] être spécialisé ou non ; il peut être de caractère officiel ou privé, international ou national. Ce qui compte c'est son impartialité.


    Alinéa 2. - Absence de Puissance protectrice

    C'est ici qu'est institué le véritable substitut de la Puissance protectrice. Dans quelles conditions, et à quel moment cet alinéa devient-il applicable ?
    Ce texte, on l'a vu, a provoqué une sérieuse opposition, qui s'est traduite même par des réserves (11). On exprimait la crainte qu'une Puissance détentrice ne pût désigner un substitut de son choix, ' contre ' l'agrément de la Puissance d'origine première intéressée, après avoir simplement amené la Puissance protectrice désignée par cette dernière à renoncer à son mandat.
    Cette crainte n'est pas fondée. Remarquons d'abord que le texte ne parle pas de l'activité de ' la ' Puissance protectrice désignée au début du conflit mais de l'activité ' d'une ' Puissance protectrice. Et redisons, sans crainte de nous répéter car c'est essentiel, que la Convention n'a aucun effet sur le mécanisme de la désignation de la Puissance protectrice, lequel est réglé par les usages internationaux. Or, la disparition, la renonciation ou la récusation de la Puissance protectrice originairement choisie par la Puissance d'origine ne privent nullement celle-ci de la faculté de désigner un autre Etat neutre pour succéder au premier, et un troisième ou un quatrième s'il le faut. Ces mandataires successifs ne sont pas des « substituts » du premier. Ils sont des Puissances protectrices au premier degré, au même titre que lui. Tant qu'il y a une Puissance protectrice quelconque, et que les adversaires n'ont pas fait usage de la faculté prévue au premier alinéa, seul l'article 8 est applicable. Il en est de même si, les Parties au conflit ayant fait usage de l'alinéa premier, l'organisme choisi par elles vient à disparaître pour une raison ou une autre. Cette disparition ne les prive en aucune manière du droit de désigner, chacune [p.133] en ce qui la concerne, une Puissance protectrice ordinaire. Bien mieux, les Puissances protectrices qu'elles auraient désignées pour assurer leur représentation ordinaire, deviendraient automatiquement chargées, en vertu de l'article 8 , des tâches prévues par les Conventions.

    Tout cela, comme la rédaction même de l'alinéa 2, ainsi que le fait qu'on charge la Puissance la moins qualifiée en apparence, la Puissance détentrice, d'assurer la protection des personnes ennemies tombées en son pouvoir, tout cela montre bien que cet alinéa 2 ne peut - et ne doit - être appliqué que lorsque toutes les possibilités d'assurer cette protection par le système de la Puissance protectrice ou de l'organisme spécial, moyens qui impliquent l'un et l'autre la volonté exprimée de la Puissance d'origine, ont été épuisées.

    Une telle éventualité ne pourrait guère se produire, en pratique, que si la Puissance d'origine disparaissait complètement. Dans ce cas, on ne saurait faire grief à la Puissance détentrice de choisir un substitut sans ou contre l'agrément de la Puissance d'origine puisque celle-ci serait incapable de donner un accord valable ou même d'émettre une opinion quelconque. Et mieux vaudrait un protecteur désigné par la Puissance détentrice elle-même qu'une absence totale de protection. Il en serait de même si la Puissance d'origine s'abstenait ou refusait systématiquement de désigner une Puissance protectrice.

    La Puissance détentrice n'est pas entièrement libre dans le choix du substitut : elle devra demander « soit à un Etat neutre, soit à un tel organisme, d'assumer... ». Elle ne saurait donc charger de ce soin une Puissance alliée. Il faut un Etat ' neutre '. Sans doute, un Etat peut-il être neutre, c'est-à-dire n'être impliqué dans le conflit ni d'un côté ni de l'autre, et être lié par un traité d'amitié avec la Puissance détentrice. Cependant, sa neutralité même lui laisserait, à l'égard de celle-ci, un minimum d'indépendance. Il n'était guère possible, dans la Convention, de préciser davantage. On doit admettre cependant qu'un Etat qui, sans entrer dans le conflit, aurait antérieurement rompu ses relations diplomatiques avec le camp opposé à la Puissance détentrice, ne saurait être désigné.
    [p.134] Quant à l'organisme auquel il peut être fait appel, le texte ne laisse aucune liberté de choix. Il ne peut y en avoir qu'un seul - à supposer qu'il existe. « Un tel organisme » ne signifie pas, en effet, n'importe quel organisme présentant toutes garanties d'impartialité et d'efficacité. Cela ne peut être que l'organisme visé deux lignes plus haut, « désigné conformément à l'alinéa premier », c'est-à-dire par accord préalable entre les Parties contractantes, et donc agréé d'avance par la Puissance d'origine.
    L'Etat neutre ou l'organisme ainsi désigné par la Puissance détentrice ne sont pas de véritables Puissances protectrices. Leur désignation - exceptionnelle - n'est faite qu'aux fins de l'application de la Convention. Elle les habilite à remplir toutes les fonctions dévolues par cette Convention aux Puissances protectrices, mais celles-là seulement.


    Alinéa 3. - Défaut de substitut

    C'est le dernier stade, celui où, aucun organisme n'ayant été désigné conformément au premier alinéa, et la Puissance d'origine n'ayant aucune possibilité de se constituer une Puissance protectrice, la Puissance détentrice, ayant voulu appliquer les dispositions de l'alinéa 2, n'a elle-même trouvé aucun Etat neutre. Il n'y a plus de substitut possible. Alors - dernière ressource - la Convention fait appel à un organisme humanitaire.
    La Convention ne demande plus, ici, « d'assumer les fonctions dévolues à la Puissance protectrice ». Elle ne parle que des « tâches humanitaires ». Cette distinction est logique : il ne s'agit plus d'un véritable substitut, et l'on ne saurait exiger d'une institution humanitaire qu'elle soit en mesure d'assumer ' toutes ' les fonctions conventionnelles d'une Puissance protectrice. Ce qu'on lui demande, dans ce chaos où se trouverait le monde s'il n'y avait plus aucun Etat neutre, c'est d'assumer au moins les activités apportant directement et immédiatement aux personnes protégées par la Convention, les soins que réclame leur état. De plus, cette distinction a l'avantage de marquer [p.135] que l'organisme humanitaire, au troisième alinéa, agit sur un autre plan que la Puissance protectrice ou son substitut. Il n'apparaît plus comme un mandataire, un fonctionnaire. Il n'est qu'un auxiliaire bénévole. Et cela a une grande importance - pour le Comité international de la Croix-Rouge en tous cas - en ce que cela sauvegarde l'indépendance de cet organisme, condition essentielle de son activité humanitaire.
    La Puissance détentrice est ' tenue ' de requérir l'intervention de l'organisme humanitaire. Et, au cas où elle serait devancée dans l'aboutissement de ses démarches par des offres de service spontanées d'un tel organisme, elle serait ' tenue ' de les accepter.
    L'obligation de demander est inconditionnelle. Par conséquent, une Puissance détentrice qui serait fondée à décliner les offres de services de l'organisme humanitaire, n'en serait pas libérée pour autant. Elle devrait demander le concours d'une autre institution. Elle y serait tenue aussi dans le cas où le premier organisme, invité par elle ou s'étant offert, viendrait à cesser son activité pour une raison quelconque.
    En revanche, l'obligation d'accepter les offres de service est stipulée « sous réserve des dispositions du présent article ». Ces dispositions ne peuvent être que celles du présent alinéa et de l'alinéa 4. La Puissance détentrice ne peut donc refuser ces offres de service que si elle a déjà demandé et obtenu le concours d'un autre organisme humanitaire qualifié ; ou bien si l'organisme qui se propose ne fournit pas les garanties suffisantes prévues à l'alinéa 4.
    Il va de soi que la Puissance détentrice peut toujours demander et accepter les services simultanés de plusieurs organismes humanitaires.


    Alinéa 4. - Qualités requises

    La Puissance protectrice est, avant tout, le mandataire particulier de la Puissance d'origine, dont elle sauvegarde les intérêts auprès de l'adversaire. La Convention la charge, à ce titre, d'une mission humanitaire. En lui demandant de remplir cette mission aussi impartialement que possible, elle ne lui enlève pas sa qualité primaire de représentant de la Puissance [p.136] d'origine. Or, en cas de carence de Puissance protectrice, le substitut, tout au contraire, est désigné par l'ennemi de la Puissance d'origine. La crainte a donc été exprimée, au cours des débats à la Conférence diplomatique, que la Puissance détentrice n'ait tendance à désigner un Etat neutre ou un organisme à sa dévotion. D'où le désir de rappeler au substitut que, s'il a été choisi par la Puissance détentrice, c'est à titre exceptionnel et faute de mieux ; qu'il n'est pas pour autant le mandataire particulier de cette Puissance ; qu'il est chargé par l'ensemble des Parties contractantes de concourir loyalement à l'application de la Convention envers les adversaires de cette Puissance. Ce rappel était-il indispensable ? Sans effet sur un substitut qui voudrait être de mauvaise foi, ne risque-t-il pas d'apparaître, aux yeux du substitut de bonne foi, comme une suspicion blessante ? Nous pensons plutôt que, moins qu'une admonestation au substitut, il est une arme donnée à celui-ci pour exiger de la Puissance détentrice les moyens et l'indépendance nécessaires à l'accomplissement de sa tâche, avec l'impartialité demandée par la Convention.
    Quant aux « garanties suffisantes » exigées ici, nous renvoyons à ce qui a été dit plus haut à propos de l'alinéa premier (12). C'est une condition dont la Puissance détentrice sera, dans la pratique, seule juge. Seule juge et par conséquent seule responsable d'une application insuffisante de la Convention, provenant du manque de capacité ou d'impartialité du substitut invité ou agréé par elle à la place d'un autre plus qualifié.


    Alinéa 5. - Dérogations prohibées

    Cet alinéa, ajouté aux projets du Comité international de la Croix-Rouge par la Conférence de Stockholm, mais pour la IIIe Convention seulement, a été étendu par la Conférence diplomatique aux quatre Conventions. Il tend à assurer le contrôle neutre en toutes circonstances, et même lorsqu'une Partie au conflit est tombée sous la domination de l'autre. Une Puissance occupante momentanément ou définitivement victorieuse [p.137] ne pourrait plus, à l'avenir, éluder les dispositions de l'article 10 en organisant, d'accord avec le Gouvernement adverse tombé sous son influence ou créé par elle, un système de substitut spécial qui, étant à ses ordres, livrerait en fait les blessés, les malades et le personnel sanitaire à sa merci, et rendrait tout contrôle illusoire. Tant qu'elle détient des personnes protégées, la Puissance détentrice ne peut exciper valablement d'aucun arrangement avec son adversaire. Elle est tenue ou de continuer à accepter l'intervention de la Puissance protectrice ou, s'il n'y a plus de Puissance protectrice, de pourvoir à son remplacement conformément aux dispositions de l'article 10.


    L'alinéa 6 se suffit à lui-même. Il se passe de commentaire.


    Conclusion

    Il serait vain de le nier, l'article 10 laisse à désirer. En dépit d'un visible effort de logique, il reste encore incomplet, confus. Comment en serait-il autrement, d'ailleurs, puisque la matière était si difficile, les situations envisagées si confuses elles-mêmes ? Ses dispositions permettent peut-être des interprétations divergentes. Ne cherchons pas ici à les imaginer. Recherchons plutôt ce qu'il en ressort de positif.
    Comme les deux articles qui le précèdent , l'article 10 est un complément, un renforcement de l'article premier . La Convention doit être respectée ' en toutes circonstances '. Cette exigence est tellement impérieuse que l'engagement total des Parties au conflit n'est pas suffisant. Il faut encore un contrôle de l'extérieur, indépendant, impartial, efficace. Et si cela même est impossible, on ouvre encore la porte à une dernière chance.
    Une seule chose compte : le principe énoncé par l'article 12 , dont toutes les autres dispositions de la Convention ne sont que les servantes. Mais elle compte tellement que même la guerre - c'est la signification de la Convention - ne peut [p.138] rien contre elle. Alors, si plusieurs interprétations de l'article 10 sont possibles, une seule est bonne : celle qui permet le mieux de faire de l'article 12 une réalité.
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    Notes: (1) [(1) p.124] Voir pp. 93 sq.;

    (2) [(1) p.125] Voir ' Rapport du Comité international
    de la Croix-Rouge sur son activité pendant la
    seconde guerre mondiale ' - Vol. I, chap. XIII,
    pp. 537 sq.;

    (3) [(2) p.125] Ibid. Vol. I, chap. VII, pp. 363 sq.;

    (4) [(1) p.126] Voir ' Rapport sur les travaux de la
    Conférence d'experts gouvernementaux ', pp. 277 à
    315;

    (5) [(2) p.126] Voir Actes, II-B, articles 8/9/9/9 du
    Projet de Stockholm;

    (6) [(1) p.127] Voir Actes, II-B, p. 63;

    (7) [(1) p.128] Voir Actes, II-B, ad art. 7A,
    notamment pp. 27, 125 et 488;

    (8) [(2) p.128] Dix délégations ont formulé des
    réserves sur ce point lors de la signature. Les
    réserves ne prenant effet - si elles sont
    maintenues - que par la ratification des Conventions,
    nous citons ici celles de la Tchécoslovaquie et de
    la Yougoslavie qui, à ce jour, ont ratifié la
    Convention. Elles sont rédigées en termes
    identiques :
    « Le Gouvernement de la République tchécoslovaque
    (le Gouvernement de la République Populaire de
    Yougoslavie) ne considérera pas comme légale une
    demande de la Puissance détentrice tendant à ce
    qu'un Etat neutre ou un organisme international ou un
    organisme humanitaire assume les fonctions dévolues
    par la présente Convention aux Puissances
    protectrices envers les blessés, malades et
    naufragés, ou les membres du personnel sanitaire et
    religieux, si le Gouvernement dont ils sont
    ressortissants n'y donne pas son consentement. »;

    (9) [(1) p.129] Voir Actes, II-B, notamment p. 347;

    (10) [(1) p.130] Voir p. 120;

    (11) [(1) p.132] Voir p. 128;

    (12) [(1) p.137] Voir p. 130.