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Protection des civils : les enseignements tirés des crises en Libye et en Côte d'Ivoire

10-05-2011 Article, de Yves Daccord

Pourquoi les efforts de protection et d'assistance aux civils déployés par les humanitaires ont-ils rencontré tant d'obstacles, malgré les déclarations et résolutions des instances politiques sur la protection des civils? Yves Daccord, directeur général du CICR, estime qu'une part essentielle de ces difficultés tient à la politisation et la militarisation croissantes de l'aide humanitaire.

     

     
   
    Yves Daccord, directeur général du CICR. 
         

Ces derniers mois, le Conseil de sécurité des Nations Unies a autorisé deux interventions militaires, l'une en Libye et l'autre en Côte d'Ivoire. Dans les deux cas, sa décision a été motivée par son souci de protéger les populations et d'éviter la mort de civils.

 
"L'aide doit être priorisée et distribuée sur la base des besoins humanitaires exclusivement et non selon des objectifs politiques, militaires ou économiques." 
Le 10 mai, le Conseil de sécurité s'est réunit à New York afin précisément de discuter de la protection des civils. Or, l'écart entre les progrès accomplis sur le plan politique, militaire et stratégique et la réalité humanitaire sur le terrain n'a probablement jamais été aussi important.

Malgré – ou à cause de – ces initiatives visant à protéger les civils, il est devenu plus difficile encore de fournir une aide humanitaire impartiale et neutre à la population touchée par ces conflits armés. En Libye comme en Côte d'Ivoire, la communauté humanitaire internationale a été mise à rude épreuve.

La situation humanitaire en Libye est déplorable et continue d'empirer, en particulier dans la ville assiégée de Misrata, où l'approvisionnement en eau, les soins de santé et les autres services essentiels sont gravement perturbés – quand ils fonctionnent encore. Les hôpitaux sont complètement débordés. Pour la deuxième fois en quelques semaines, le bombardement d'un navire transportant de l'aide humanitaire qui évacuait des personnes de Misrata a entraîné davantage de morts et de souffrances.

À Ajdabiya comme dans d'autres villes qui sont le théâtre de combats, des dizaines de milliers de personnes ont dû fuir de chez elles. L'insécurité croissante et le danger que représentent les munitions non explosées les empêchent de rentrer. Dans de nombreuses régions, principalement à Tripoli et dans l'ouest de la Libye, les organisations humanitaires ont eu d'énormes difficultés d'accès et très peu ont réussi à mener une action efficace et à venir en aide à la population.

Dans le même temps, la situation humanitaire dans l'ouest de la Côte d'Ivoire, à la frontière avec le Libéria, demeure critique. Des villages entiers ont été dévastés par le conflit, et les communautés locales comme les personnes déplacées ont un besoin urgent de nourriture, d'eau, d'abris et de soins médicaux. De nombreux hôpitaux et centres de santé ayant été détruits et pillés, les médicaments et fournitures médicales manquent cruellement. Pourtant, la réponse humanitaire s'est avérée totalement inadaptée. Dans cette partie du pays, le Comité international de la Croix-Rouge et la Société nationale de la Croix-Rouge figurent parmi les rares organisations humanitaires à pouvoir accéder sans escorte militaire aux personnes à secourir.

Après tant de belles déclarations et résolutions sur la protection des civils émanant des instances politiques, pourquoi les efforts de protection et d'assistance aux civils déployés par les humanitaires sur le terrain ont-ils rencontré tant d'obstacles ?

Au-delà du manque total de respect du droit international humanitaire de la part des acteurs étatiques et non étatiques, qui est au cœur des innombrables souffrances dont nous sommes témoins, une part essentielle de ces difficultés tient à la politisation et la militarisation croissantes de l'aide humanitaire. L'aide est notamment utilisée par les États en tant qu'outil de gestion des conflits et comme moyen au service de leurs propres intérêts. Qu'il s'agisse de la Libye ou de la Côte d'Ivoire, il peut être difficile, du moins pour le grand public, de faire la distinction entre les agendas politiques, militaires et humanitaires des principaux acteurs internationaux. C'est le cas d'autant plus lorsqu'une mission intégrée des Nations Unies joue en même temps un rôle militaire et humanitaire et qu'elle devient partie au conflit, comme ce fut le cas en Côte d'Ivoire. Une telle confusion des rôles finit par compliquer et entraver l'aide humanitaire impartiale aux personnes touchées par un conflit – de quelque côté qu'elles soient. C'est vrai non seulement pour l'aide apportée par les agences des Nations Unies et leurs partenaires, mais aussi pour celle des autres organisations humanitaires.

 
"Toutes les organisations humanitaires, y compris le CICR, devraient commencer par évaluer leurs capacités et leurs limites, et s'engager véritablement à faire coïncider leurs belles déclarations et leurs nobles intentions avec la réalité sur le terrain. Il en va de la vie d'innombrables hommes, femmes et enfants." 
Les actions et le comportement des acteurs humanitaires sont aussi en cause. Bien que de nombreuses organisations se targuent d'adhérer aux principes fondamentaux non seulement d'impartialité (le minimum possible), mais aussi de neutralité et d'indépendance, bien peu s'y conforment réellement dans la pratique. Le moment venu, les principes ont tendance à laisser la place au pragmatisme. L'aide qui repose sur de véritables principes humanitaires se trouve de ce fait entravée.

Étant donné le grand nombre d'acteurs qui veulent intervenir dans le domaine de la protection, une coordination efficace et utile passe plus par le respect de certains principes de base que par des mécanismes et des procédures toujours plus sophistiqués. Nous devons tous, par souci de transparence et de responsabilité, être réalistes et clairs quant aux capacités que nous pouvons mobiliser en cas d'urgence, en faisant notamment savoir où nous avons un accès humanitaire et où nous n'en avons pas, et en expliquant où nous conduisons nous-mêmes nos activités et ce que nous faisons via des partenaires. Dans les cas où nous déléguons des activités à des partenaires, dans quelle mesure effectuons-nous un suivi de ces activités ? Est-ce que nous « externalisons » des risques que nous ne sommes pas disposés à courir nous-mêmes ?

La protection des civils – sous toutes ses formes – est un défi énorme. États, acteurs non étatiques, donateurs et organisat ions humanitaires, chacun a son rôle à jouer. Il est trop facile d'attribuer la responsabilité de l'échec aux autres. 

Les États et les acteurs non étatiques doivent faire preuve de volonté politique et de bonne foi pour que le droit soit appliqué dans la pratique. Ils doivent prendre au sérieux leur obligation de protéger les civils. L'aide doit être priorisée et distribuée sur la base des besoins humanitaires exclusivement et non selon des objectifs politiques, militaires ou économiques. Toutes les organisations humanitaires, y compris le CICR, devraient commencer par évaluer en toute honnêteté leurs capacités et leurs limites, et s'engager véritablement à faire coïncider leurs belles déclarations et leurs nobles intentions avec la réalité sur le terrain. Il en va de la vie d'innombrables hommes, femmes et enfants pris au piège des conflits armés.




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