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Halte à la violence contre les soins de santé : c’est une question de vie ou de mort

11-05-2012 Article

Les faits mettent de plus en plus en évidence le manque de respect qui touche la fourniture des soins de santé en temps de conflit. Or cette vulnérabilité toujours plus aiguë a, à terme, un coût humain choquant. Maïté Pahud est une infirmière CICR qui travaille depuis 25 ans dans des zones de conflit. Cet article est paru pour la première fois dans l'International Nursing Review' le 2 mars 2012.

Âgé d’à peine 25 ans, un homme habillé en civil gît inerte sur le sol d’une salle d’urgences, dans un pays africain dévasté par la guerre civile. Grièvement blessé à la poitrine, il a perdu beaucoup de sang et a besoin d’être secouru au plus vite. Mais c’est sans compter avec ce médecin très renommé dans la région qui le bourre de coups de pied dans le ventre. Je tente de m’interposer, mais le médecin continue à s’époumoner, criant haut et fort que les membres de l’opposition comme cet individu ne méritent pas qu’on les soigne. Je parviens à envelopper le jeune homme dans une couverture et à le tirer dans le couloir, où il ne tarde pas à rendre l’âme. Ce souvenir me hante en permanence. Cela me désespère de voir que même des membres du personnel médical s’opposent à ce que des blessés et des malades reçoivent des soins en toute impartialité.

Ces sont des incidents comme celui-là qui font que ma vie professionnelle comme infirmière restera marquée à tout jamais par les années que j’ai passées dans différentes régions du globe en proie à des conflits, au service du CICR. Des années durant lesquelles j’ai pu constater comment une vie peut être anéantie lorsque l’insécurité empêche des personnes d’accéder aux soins dont elles ont besoin, en particulier là où le système de santé, déjà précaire en soi, s’est effondré par suite d’un conflit armé ou de la violence.

Ayant travaillé dans des régions ravagées par la guerre en Afghanistan, au Soudan, en Somalie, au Congo et en Colombie, j’ai pu me rendre de compte à de nombreuses occasions des difficultés auxquelles la population est confrontée lorsque les soins de santé sont inexistants, du fait par exemple que des médecins, des infirmiers ou des secouristes ont été la cible directe d’attaques. Il m’est aussi arrivé de voir des enfants mourir des suites de maladies très courantes et faciles à prévenir, faute de vaccins, ou parce que les personnels de santé avaient été tués, ou les stocks de matériel médical retenus ou détruits par des groupes armées ou par les autorités.

En 2004, alors que je travaillais dans une région extrêmement pauvre contrôlée par un groupe armé, une épidémie de rougeole s’est soudainement déclarée. En temps normal, cette maladie infantile peut être facilement enrayée si les enfants sont vaccinés à temps. Le vaccin contre la rougeole est l’un des moins chers au monde ; une dose revient à environ 25 centimes. À cette occasion, le groupe armé n’avait malheureusement pas autorisé nos équipes de santé à accéder aux villages où la maladie était apparue. Lorsque, quelques semaines plus tard, on nous a enfin permis de nous rendre sur place, nous n’avons pu qu’assister au désespoir des familles qui pleuraient la mort de centaines d’enfants.

D’autres problèmes se posent aussi lorsque des personnes fuyant des zones de combat sont contraintes de se déplacer et qu’elles cherchent refuge dans des environnements naturels hostiles tels que déserts ou régions volcaniques, ou dans des zones urbaines insalubres et peu sûres. Nous observons alors fréquemment des flambées de maladies comme le choléra, qui se révèlent très difficiles à juguler, et ce, pour des raisons très diverses : pénurie d’eau, de vivres ou de médicaments, absence de personnel médical qualifié, structures de santé désorganisées, ou encore conditions d’accès difficiles.

Ailleurs, ce sont des blessés et des malades – combattants, détenus ou civils–, qui sont abandonnés à leur sort parce que les personnels de santé ont fui et que les hôpitaux ont été gravement endommagés, pillés, ou qu’ils sont tombés aux mains des forces armées. Il arrive aussi que des porteurs d’armes, combattants ou civils, fassent irruption dans les hôpitaux ou les centres de santé à la recherche d’ennemis blessés, qu’ils menacent le personnel des établissements et volent les médicaments, rendant toute fourniture de soins de santé impossible. Il n’est pas rare non plus que des agents de santé refusent de prodiguer des soins, au mépris de la déontologie de leur profession, ou alors parce qu’ils subissent des menaces extérieures.

En situation de conflit armé, il est aussi fréquent que des personnes parvenant à se procurer un véhicule pour se faire transporter vers l’établissement médical le plus proche succombent à leurs blessures ou à leur maladie, parce qu’elles sont retenues à des postes de contrôle, officiels ou non. On voit aussi des patients ou des professionnels de la santé se faire tuer de sang-froid, juste parce qu’ils sont soupçonnés d’appartenir à la partie adverse. Il m’est ainsi arrivé de voir des patients disparaître durant leur hospitalisation, pour les mêmes raisons.

Les faits mettent de plus en plus en évidence le manque de respect qui touche la fourniture des soins de santé en temps de conflit. Or cette vulnérabilité toujours plus aiguë a, à terme, un coût humain choquant. Des civils, des combattants et autres porteurs d’armes meurent aujourd’hui des suites de leurs blessures ou de leur maladie, du simple fait qu’ils ne peuvent avoir accès à temps à des soins de santé efficaces, l’environnement dans lequel ils se trouvent étant trop dangereux pour qu’une telle assistance puisse leur être fournie.

La violence qui compromet la fourniture de services de soins de santé, en violation du droit fondamental aux soins de santé et au respect de la dignité humaine, est l’un des défis majeurs auxquels le monde fait face aujourd’hui. Encore trop souvent méconnu, ce problème concerne pourtant des millions de personnes.

Le CICR a récemment lancé une initiative quadriennale visant à rendre plus sûre la fourniture des soins de santé lors de conflits armés ou d’autres situations d’urgence. Cette initiative amènera des membres de la communauté médicale, des militaires, des représentants des États, des membres du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, ainsi que d’autres acteurs, à réfléchir ensemble aux mesures juridiques et pratiques à prendre pour mettre fin à l’insécurité qui, bien trop souvent, empêche les gens de recevoir des soins de santé.

En tant que membres du personnel infirmier, nous sommes presque quotidiennement confrontés à la souffrance humaine, en particulier lorsque nous travaillons dans des situations de violence armée. Nous représentons ainsi un élément essentiel de la solution, et nous sommes bien placés pour identifier des mesures capables d’aider les gens à accéder aux soins de santé en toute sécurité.

Maïté Pahud est infirmière diplômée ; elle est titulaire d’une maîtrise en santé publique et en économie de la santé, ainsi que d’un doctorat en sciences de la santé. Elle travaille depuis 25 ans dans des zones de guerre pour le CICR, et dans des pays en développement pour Médecins sans frontières Suisse, Save the Children UK et l’association française Médecins pour tous les hommes.


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