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Menacé en 1945, le CICR a survécu grâce à la Guerre froide et au courage de ses délégués

25-09-2007 Article, Le Temps

Catherine Rey-Schyrr s'est penchée sur l'histoire du CICR de 1945 à 1955: une période accidentée où l'organisation a payé cher son impuissance face à la barbarie nazie. Avant de se redresser. Article paru le 17 août 2007 dans le quotidien suisse « Le Temps ».

     

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Catherine Rey-Schyrr      
        Plus de douze mille employés, un budget annuel qui frise le milliard: le CICR est aujourd'hui un mastodonte de l'humanitaire. C'est aussi une institution qui écrit son histoire. Accidentée: au lendemain de la dernière guerre mondiale, son avenir est compromis, rappelle Catherine Rey-Schyrr, qui s'est penchée sur cette période clé ( Catherine Rey-Schyrr, De Yalta à Dien Bien Phu, Georg, 2007 ).
 

«Le CICR a pu mener une action efficace auprès des prisonniers de guerre et des populations civiles sur le front occidental. Mais il n'a pas eu accès aux prisonniers russes, ni aux Allemands détenus en Union soviétique, car ce dernier pays n'était pas signataire de la Convention de Genève de 1929 sur les prisonniers de guerre. Il n'a quasiment rien pu entreprendre non plus pour les déportés et, surtout, on lui reproche son silence face à l'extermination des juifs.
 

Tous ces échecs sont enregistrés dans des domaines où le CICR n'avait pas de compétence juridique. Mais cela ne l'exonère pas de la responsabilité morale qui découle de son droit d'initiative humanitaire. Et ils sont vus avec d'autant moins d'indulgence que les vainqueurs l'englobent dans la réprobation qu'ils vouent à la politique de neutralité suisse, jugée trop complaisante envers l'Allemagne nazie.
 

L'hostilité à son égard est renforcée par ses premières actions: les prisonniers de guerre allemands et les populations civiles déplacées en masse des territoires européens libérés, qu'il s'efforce de secourir, ne suscitent guère de sympathie. Enfin, le fait que ses cadres se recrutent dans l'establishment helvétique n'arrange rien. Max Huber, président vénéré de l'institution, est par exemple membre jusqu'en 1944 du conseil d'administration d'Alusuisse, qui a employé des travailleurs forcés en Allemagne...» 

  Le Temps : de qui proviennent ces critiques ?
 

  Catherine Rey-Schyrr: Les plus virulentes sont émises par l'Union soviétique. Mais les Etats-Unis sont à peine plus indulgents. Et, en 1946, le comte Folke Bernadotte, président de la Croix-Rouge suéd oise, propose l'internationalisation du CICR. Pour tout arranger, les finances de ce dernier sont dans un état catastrophique. Pendant la guerre, outre les fonds mis à disposition par la Suisse, il avait vécu des sommes que les Etats en guerre lui versaient en fonction des services rendus à leurs ressortissants. Après la guerre, seuls à avoir besoin de ses services, les vaincus n'ont plus de moyens à mettre à sa disposition. La Confédération comble une partie du déficit, mais exige une cure d'amaigrissement. Au début de 1945, le CICR employait plus de 3000 personnes. En 1948, ils n'étaient pas 400, 227 en 1955. 

     

  Comment le CICR redresse-t-il la situation ?
 

Dès le début de la Guerre froide, en 1947, il est englobé de fait dans le camp occidental, où sa position et son rôle ne sont plus remis en question. Le revers de la médaille est qu'il ne sera jamais accepté, malgré tous ses efforts, comme un intermédiaire neutre par les pays de l'Est. Cela va entraver sa capacité d'agir du côté communiste dans tous les conflits où prédomine l'affrontement entre blocs, de la guerre civile grecque à l'Indochine. Mais il parvient très tôt à faire la preuve de son utilité sur d'autres terrains: au Cachemire au moment de la partition de l'Inde et du Pakistan en 1947, pendant la guerre d'indépendance indonésienne. Et surtout en Palestine.
 

Son engagement commence dès l'affaire de l'Exodus, ce bateau d'émigrés juifs renvoyés par les Britanniques en 1947. Sans doute tient-il particulièrement à faire quelque chose pour les juifs, sur le destin desquels il a été si impuissant pendant la guerre.
 

Quand les troubles éclatent entre juifs et Arabes fin 1947, les autorités britanniques lui demandent de les aider à mainten ir en activité des hôpitaux désertés par le personnel médical, en grande majorité juif. Il développe ensuite son action d'intermédiaire neutre auprès de toutes les parties au conflit et en faveur de toutes les victimes, organisant même des zones de sécurité à Jérusalem. 

  Ce sont des formes d'action nouvelles ?
 

Oui, pour une part en tout cas. Elles sont menées par des délégués prêts à prendre des risques et qui savent inspirer la confiance à leurs partenaires. On les voit s'engager entre les lignes de front pour relever des morts ou secourir des blessés, une activité inédite pour eux: dans les conflits classiques où ils étaient engagés jusque-là, ce sont les services sanitaires des armées qui se chargeaient de ce travail. Et dangereuse: plusieurs personnes seront blessées, et un délégué perdra un bras. 

  Quand la situation se stabilise-t-elle ?
 

C'est un long processus. En 1948, un nouveau président, Paul Ruegger, est désigné. Il inaugure un nouveau style de gestion, plus engagée et plus proche de l'opérationnel. Il se rend personnellement sur le terrain et se soucie très tôt d'ouvrir l'activité du CICR sur les conflits extra-européens, notamment en Asie, en Afrique du Nord et en Amérique latine.
 

Par ailleurs, le conflit mondial a mis en évidence la nécessité d'élargir le champ d'application des Conventions de Genève. De nouvelles conventions sont adoptées en 1949. Elles formalisent la protection des civils et entérinent le rôle du CICR. Ce dernier peut désormais intervenir pour la protection de toutes les victimes d'un conflit et quel que soit son type, international ou interne. 

  Le CICR d'aujourd'hui garde-t-il quelque chose de l'esprit des délégués de l'immédiat après-guerre ?
 

Son action s'est professionnalisée. Beaucoup de choses dépendaient de leur initiative, leur engagement personnel et leurs compétences étaient déterminants. Aujourd'hui, la formation, l'encadrement, les moyens de communication et les procédures laissent une part moins grande à l'improvisation, mais assurent la qualité. Reste la prise de risque personnelle: avec les nouveaux conflits, le danger est omniprésent, impossible à éliminer complètement. 




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