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Éditorial - RICR juin 2005 No 858

30-06-2005 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 858

La guerre civile qui sévit au Népal a atteint le lieu de naissance de Bouddha. Des soldats patrouillent dans Lumbini, et l'ancien royaume du prince Gautama est à présent en proie aux hostilités. Prononcées il y a 2 600 ans, ses paroles de sagesse sur la violence et la souffrance et sur la possibilité de les dominer, toujours valables aujourd'hui, ne sont guère écoutées dans le pays. Dans d'autres lieux saints, comme Jérusalem, même les symboles de la foi religieuse engendrent la violence.

La religion joue un rôle majeur dans les conflits, mais elle n'est pas le seul et unique facteur ni même probablement le plus important. En dernière analyse, les guerres sont dues principalement à la cupidité et non pas aux griefs, et les conflits armés résultent donc davantage de la combinaison de convoitises économiques et d'inaptitudes politiques que de doléances religieuses. Cependant, celles-ci sont significatives et constituent souvent un élément marquant de toutes les étapes des conflits. La religion est utilisée pour légitimer les conflits et sert de base de recrutement, mais également pour appeler à la modération, résoudre un conflit ou dans un processus de réconciliation.

La religion est donc ambivalente : elle peut être à la fois constructive (surmonter l'hostilité) et destructrice (alimenter la violence). Elle a réuni des nations et les a séparées. Elle est absolue, inconditionnelle et souvent autoritaire, et les guerres saintes ont été menées avec une cruauté impudente mais pieuse. Il a été reproché aux religions monothéistes en particulier de pouvoir encourager la tentation de recourir à la violence. Les mouvements fondamentalistes prétendent à une seule et unique interprétati on religieuse, absolutiste, qu'ils relient à des objectifs politiques. Et les différences religieuses sont facilement exploitables à des fins de domination.

 

 

Comme le sociologue allemand Max Weber auparavant, beaucoup pensaient il y a quarante ans que religion et époque moderne étaient incompatibles et qu'elles s'excluaient mutuellement. L'idée était que le processus de laïcité et de distanciation par rapport aux institutions religieuses s'accélérait et finirait donc par aboutir à la disparition des religions. Dans l'Inde ancienne, les relations entre les États étaient déjà fondées sur des principes de laïcité, indépendamment de la religion, de la race et de l'appartenance ethnique. La question de la laïcité ne se posait pas non plus en Chine, où le taoïsme et le confucianisme sont probablement davantage un mode de vie et un ensemble d'enseignements philosophiques sur les êtres humains, leurs valeurs et leurs institutions, qu'une religion. De même, dans d'autres parties du monde il n'existe pas de religion autochtone.

Une séparation clairement définie entre institutions politiques et organismes religieux s'est développée durant des siècles de conflit entre les papes et les empereurs, ce qui est propre à l'Europe occidentale et à l'Amérique du Nord. Dans les religions monothéistes comme le judaïsme, le christianisme et l'islam, les relations entre religion et politique ont toujours été quelque peu problématiques. La distinction entre les aspects universels, éternellement valables de la religion et leur expression temporelle spécifique dans la vie quotidienne n'est pas nouvelle. Les tensions qui existent entre la croyance absolue dans le divin et la nature historique de l'existence humaine sont on ne peut plus naturelles, bien que de toute évidence elles deviennent particulièrement critiques lorsque les organismes religieux ont des aspirations politiques.

Un système laïc ne suppose pas a priori l'existence d'une société dépourvue de religion. Même dans les sociétés laïques, la religion continue d'être à de nombreux égards une source essentielle de réponses probantes et simples aux questions complexes d'aujourd'hui. Dans les communautés musulmanes en particulier, on se tourne habituellement vers la religion pour avoir une solution aux problèmes actuels, et une identité commune s'est développée autour de la religion, qui a un rôle prédominant. Pour beaucoup de musulmans, le fait de conserver l'héritage religieux et les valeurs religieuses atteste de la modernité de l'islam. Ce point de vue est largement perçu comme une réaction à la laïcité et aux nations laïques, où la barbarie, l'ignorance et l'impiété l'emporteraient. Le rejet des points de vue laïcs influe sur l'acceptation ou la non-acceptation à la fois du droit international, droit humanitaire y compris, et de l'action humanitaire.

 

 

À la grande question posée dans le chef-d'œuvre de Goethe « Dis-moi donc, quelle religion as-tu ?... », Faust répond de manière énigmatique : « Tous les cœurs sous le soleil, le répètent en tous lieux, chacun en son langage, pourquoi ne le dirais-je pas dans le mien ? » Les efforts déployés pour trouver une définition de la religion qui fasse autorité ont échoué en droit international, bien qu'il y soit fait référence dans plusieurs traités acceptés dans toutes les parties du monde. Une définition complète pourrait entraîner l'apparition d'une orthodoxie qui bannirait la liberté religieuse et, trop limitée ou au contraire trop exhaustive, risquerait d'encourager l'intolérance. La diversité des croyances religieuses et la controverse qui les entoure ont encore compliqué la recherche d'une définition universelle.

Le droit international est élaboré de manière à avoir une portée universelle, conçu pour réglementer les relations entre des populations différentes, chacune avec sa religion, son histoire, sa culture, sa législation et sa langue. Appeler l'attention sur le droit religieux peut affaiblir le caractère universel et laïc du droit international. Nombre de juristes internationaux, conscients du fait que les valeurs occidentales ne sont pas nécessairement partagées par les autres cultures, ne sont guère disposés à discuter de religion par crainte d'exclure les personnes dont les croyances peuvent être très différentes des leurs. Ils estiment qu'une approche scientifique du droit exclue la religion et que le droit ne peut être réellement « moderne » et « rationnel » que s'il est totalement séparé des croyances religieuses.

Le droit des nations des temps anciens a été abandonné parce qu'il était considéré religieux. La religion intervenait incontestablement dans tous les aspects des relations internationales. Dans l'antiquité, le serment, le plus religieux des devoirs contraignants, entraînait l'intervention du dieu ou des dieux protecteurs contre la partie qui ne respectait pas son engagement. On craignait la punition divine du Tout-Puissant ou des dieux en colère. Les règles de conduite de l'État n'étaient cependant jamais entièrement religieuses mais conditionnées par le pragmatisme et la faisabilité : les sanctions sociales et les punitions étaient exécutées par le biais de rituels et dans le cadre des institutions et il était prévu une sanction fondée sur la raison consistant à présenter une argumentation et une rhéto rique juridiques. La religion, les coutumes et les raisonnements juridiques avaient plus ou moins de poids selon les différentes périodes de l'histoire du droit.

 

 

L'importance du droit religieux, voire sa prépondérance sur le droit international est spécialement soulignée dans la tradition musulmane et mérite donc une attention toute particulière. Le droit islamique est un des grands systèmes juridiques du monde ; il a été et est toujours un des piliers de la civilisation musulmane, et la littérature juridique musulmane est abondante. Le statut du droit musulman ( chari'a ) et de la jurisprudence musulmane (fiqh) est au centre du débat entre les idéologues islamistes et leurs adversaires. Comme le droit règlemente tous les aspects de la vie de chaque musulman et de chaque musulmane, où qu'ils soient, les compétences personnelles l'emportent sur les compétences territoriales, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du territoire musulman. Sur la base des versets du Coran et des hadiths (traditions et paroles vénérées du prophète Mahomet) portant sur ce point, les règles régissant la conduite des hostilités durant l'expansion de l'Empire islamique ont été formulées par des juristes théologiens dès l'émigration du Prophète de La Mecque. Dans les recueils des différentes écoles doctrinales de droit islamique, ces règles se trouvent sous les rubriques jihad et siyar . Cette dernière régit les relations des États musulmans avec les autres États, en particulier en temps de guerre, et même dans les conflits armés qui ont lieu à l'intérieur du monde musulman. Ces règles font partie de la législation interne et sont obligatoires pour les États islamiques.

Sur la cinquantaine d'États dans le monde qui ont une population musulmane majoritaire, quinze ont proclamé l'islam comme religion d'État et cinq sont spécifiquement désignés par le terme de républiques islamiques. La culture et la civilisation islamiques dépassent les frontières géographiques et créent un puissant héritage partagé par les pays musulmans, avec la chari'a comme dénominateur commun. Aujourd'hui, les États du monde musulman ont adhéré aux instruments actuels du droit international humanitaire, et le principe du pacta sunt servanda est fermement ancré dans le droit islamique. Tous les États musulmans insistent sur leur engagement à l'égard du droit islamique et se réfèrent souvent aux « principes » et aux « valeurs» de l'islam pour en souligner la convergence avec le droit international humanitaire. Pour les mouvements islamiques, qu'ils soient modérés ou radicaux, la chari'a est un ensemble de règles indivisible et cohérent ; aucune influence étrangère ne doit altérer le caractère divin du droit islamique. Même les modérés conviennent qu'ils sont seulement inspirés par d'autres systèmes juridiques, et ce, sans s'éloigner du droit et de la jurisprudence islamique. Dans la présente édition de la Revue , nous publions un article donnant un point de vue autorisé de la fiqh, ou jurisprudence islamique, sur l'islam et le droit international. Selon un spécialiste musulman, cela démontre que le droit international humanitaire a « 1 400 ans ». Il atteste l'importante contribution du droit musulman au droit international humanitaire actuel et fournit une feuille de route pour le dialogue entre différentes civilisations.

 

 

Les règles qui régissent les relations entre États sur le plan de la diplomatie, de la paix et de la guerre figuraient dans toutes les sources des différentes religions et civilisations. Dans le présent numéro de la Revue, plusieurs articles sur l'islam, le judaïsme et l'hindouisme et leurs relations avec le droit international et le droit de la guerre montrent que les valeurs énoncées dans le droit international humanitaire contemporain sont communes à toutes les religions. Les idées centrales de l'ordre minimal confucianiste, par exemple, comportent de nombreuses « préférences humaines » ou valeurs et règles que l'on pourrait qualifier aujourd'hui de règles de droit humanitaire. En ce qui concerne le christianisme, des indications très semblables sont données dans le Sermon sur la montagne. Aussi bien la religion que le droit international humanitaire mentionnent la distinction qu'il convient d'établir entre combattants et civils, la nécessité de respecter la proportionnalité et l'obligation d'aider les victimes, et ce, bien que les termes et les modi operandi ne soient pas identiques.

Cependant, il existe des différences. En particulier, la séparation nette entre les règles qui régissent la légalité ou la légitimité de la guerre et celles qui déterminent la conduite de la guerre, c'est-à-dire que la distinction entre le jus ad bellum et le jus in bello , est absente de l'ancien droit religieux ou inspiré des religions. Toutefois, bien que la religion ait joué un rôle central dans l'Inde ancienne par des règles de conduite personnelle, il est à noter que ces règles étaient universelles quant à leur ap plication indépendamment de la religion ou de la civilisation des parties concernées, qu'il s'agisse de croyants ou de non-croyants ou qu'une guerre ait été considérée juste ou injuste. Les conclusions sur ce qui est « juste » ou « injuste » sont fonction de valeurs qu'il est rarement possible de prouver scientifiquement. Le degré de sensibilité à l'importance des différentes religions, dans le cadre des prises de décisions juridiques également, aidera la communauté internationale à conserver son équilibre sur la corde raide tendue entre l'indifférence et la bigoterie.

 

 

La religion demeure aussi largement taboue dans l'action humanitaire. Celle-ci, sur le plan international, consiste en grande partie en un travail interculturel, où la dimension religieuse est un facteur important. La religion est une puissante force socioculturelle en termes de motivation, de participation et de durabilité dans le domaine humanitaire. L'acte charitable est un principe profondément enraciné dans toutes les grandes religions, et les actions humanitaires représentent une part essentielle de la pratique religieuse. Même les groupes de jeunes laïcs engagés dans l'aide humanitaire appliquent de véritables valeurs religieuses sans pour autant les considérer comme telles. Le CICR, qui a lancé l'assistance laïque moderne, se voulait non confessionnel dès le début, mais a néanmoins été influencé par le calvinisme protestant de ses fondateurs. De plus, les ONG confessionnelles – appartenant officiellement à un groupe religieux ou celles dont l'engagement envers une éthique et des valeurs religieuses est plus informel - sont des acteurs importants dans le domaine humanitaire.

Le droit international humanitaire ne définit pas l'assistance humanitaire comme laïque. D'après le jugement prononcé par la Cour internationale de justice dans « l'affaire du Nicaragua », l'aide humanitaire doit seulement répondre aux critères d'impartialité et de non- discrimination pour ne pas être considérée comme une intervention indue. Les interprétations traditionnelles des règles coraniques qui régissent la distribution de la zakat (aumône légale) ont limité celle-ci aux bénéficiaires musulmans, mais plusieurs organisations humanitaires musulmanes ont adopté une interprétation plus libérale, qui insiste sur les deux critères susmentionnés.

La question la plus importante à laquelle sont confrontées les organisations de croyants dans leur mission est la controverse sur l'éventuelle incitation, par leur travail ou bien le prosélytisme direct, à convertir les personnes à leur foi. L'Afrique subsaharienne est en train de devenir en grande partie une zone de concurrence entre prosélytisme chrétien et prosélytisme musulman par le biais de l'aide, s'agissant du principal continent où les conversions religieuses à grande échelle sont susceptibles d'être réalisables. Dans les zones de conflit comme l'Afghanistan et l'ex-Yougoslavie, les agences d'aide musulmanes ont rivalisé avec les agences d'aide occidentales pour exercer leur influence, mais aussi entre elles sur la base d'interprétations divergentes de l'islam et d'intérêts nationaux opposés.

La manifestation croissante et intensifiée de la religion en politique, et inversement, fait partie de l'environnement des opérations du CICR et même les emblèmes du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge font l'objet d'une interprétation religieuse, en particulier dans les opérations interculturelles. Les organisations humanitaires ainsi que les agences gouvernementales donatrices doivent apprendre à traiter la question de l'ambivalence du f acteur religieux. La combinaison croissante de la politique, de la religion et du travail humanitaire a même contribué à l'apparition de mouvements violents, et certaines organisations humanitaires ont été soupçonnées de soutenir le terrorisme. La doctrine du jihad a été invoquée à la fois au nom de l'autodéfense et de la bonne cause, humanitaire y compris. Les musulmans attribuent depuis longtemps au système d'aide occidentale un programme caché, et les organisations chrétiennes fondamentalistes ont en effet souvent des sections humanitaires.

Les codes de conduite des organisations internationales non gouvernementales rejettent tout lien entre aide humanitaire et prosélytisme religieux. L'aide humanitaire doit être accordée selon les besoins des individus, des familles et des communautés. En dépit du droit des ONG d'adopter une croyance religieuse, l'aide ne doit jamais dépendre de l'adhésion des bénéficiaires à ces croyances, et la promesse, la fourniture ou la distribution de l'aide ne doit pas être liée à l'adoption ou l'acceptation d'une croyance religieuse particulière. Ces règles n'excluent pas le principe de « proximité culturelle » ou aide communautaire. Les compétences socioculturelles sont devenues une des qualifications clés requises aux fins de toute action humanitaire. Mais cette dernière est centrée sur la dignité humaine et le bien-être de tous, principaux objectifs également de toutes les religions.

  Toni Pfanner  

   Rédacteur en chef  

* La version anglaise de l'éditorial a été publiée dans le volume 87, numéro 858, juin 2005, pp. 237-241, de la Revue internationale de la Croix-Rouge.