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Éditorial - RICR décembre 2005 No 860

31-12-2005 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 860, de Toni Pfanner

Ce que nous devons aux anciens Romains dans le domaine de la communication ne se limite pas à la racine latine communicare. Allant bien au-delà de la communication interpersonnelle, les Romains ont imaginé ce qui pourrait être décrit comme le premier système de communication, et cela pour centraliser le contrôle en rassemblant les informations sur les faits survenus dans leurs nombreuses provinces étendues et les faire connaître.

La communication est un processus d’échange d’informations, généralement conforme à un ensemble de normes acceptées de part et d’autre. Dans les situations de conflit armé et de violence collective, ces normes sont souvent faussées, et l’échange d’informations devient une guerre de l’information. Ce qu’il est convenu d’appeler la «guerre des mots» ne suit pas les règles habituelles de l’échange d’informations, et la réception et l’interprétation des messages, ainsi que les réponses qui y sont apportées, sont soumises à l’influence d’un contexte marqué par les controverses. Le message même de l’expéditeur est présenté comme une information et celui de l’adversaire comme de la propagande. Les évènements sont manipulés et les opinions influencées par l’accès aux instruments de communication ou le contrôle de ces derniers. Et cela est aggravé par la guerre des images et des symboles, souvent plus décisifs que les mots, voire que les victoires sur le champ de bataille militaire. De fait, la guerre –sur le front de la communication également– peut être menée à différents niveaux et sous différentes formes. Dans la plupart des guerres asymétriques actuelles, les orientations en matière d’organisation de la communication, les moyens et les méthodes de communication sont tout aussi inégaux, bien que le but poursuivi demeure inchangé : il s’agit d’influencer l’opinion et les comportements. Les divers publics comprennent des membres du groupe intérieur comme du groupe extérieur –selon la terminologie de la psychologie sociale–, et la communication de masse est tout aussi importante pour générer la haine que pour forger la solidarité. Les gouvernements, les parties belligérantes et les acteurs humanitaires ont trouvé d’innombrables manières d’utiliser la communication en temps de guerre.

 

 

À mesure que la technologie a évolué, le protocole de communication a dû lui aussi se développer et même le point de vue des gens sur la communication est en train de changer. Le tam-tam et les signaux de fumée ont été remplacés par l’imprimerie, les films, la radio, la télévision et les télécommunications analogiques et numériques, et cela, bien que la fracture numérique entre pays pauvres et pays riches n’ait pas disparu. Ces phénomènes nouveaux transforment souvent la guerre en un spectacle médiatique, et la façon dont les autorités politiques et militaires font de la propagande a changé pour tenir compte de la pression exercée sur les médias et de la mondialisation de ces derniers. La publication de photographies, et même de caricatures, a montré à plusieurs reprises que les médias ont le pouvoir de déclencher des troubles, voire des conflits armés, ou de modifier le cours d’une guerre. Durant la guerre des Boers, Winston Churchill écrivait pour le British Morning Post,alors qu’il était lieutenant dans le régiment de cavalerie sud-africaine. Même alors, il y a plus d’un siècle, ses révélations sur la mauvaise gestion britannique ont contribué à mettre fin au conflit. La qualité du reportage de guerre, les conditions dans lesquelles il a lieu, la politique des parties belligérantes en matière d’information et ses répercussions mettent en évidence des stratégies de contrôle de l’information et la nécessité permanente d’établir des standards relatifs au reportage pendant la guerre et sur la guerre. L’accès d’organisations non étatiques, y compris d’organisations terroristes, et même de particuliers, aux réseaux de communication pose de nouvelles questions quant à la conduite des médias et au rapport entre communication et conflit armé. Mais les guerres ne se résument jamais à un simple s pectacle médiatique : elles sont réelles, elles tuent, mutilent, terrorisent, et, parmi les victimes, nombreux sont les journalistes qui ont payé un lourd tribut pour faire la lumière sur des points obscurs.

 

 

De même, les organisations humanitaires ont un rôle important dans les conflits armés d’aujourd’hui et influent, elles aussi, sur la situation qui prévaut sur le champ de bataille, et sur l’opinion publique. Leurs stratégies de communication publique varient selon leur mandat et les principes qu’elles appliquent. Les organisations humanitaires qui mettent l’accent sur une aide impartiale aux victimes de conflits armés ne communiquent pas de la même manière que celles qui mettent en avant la solidarité avec un groupe particulier ou qui dépendent entièrementde leur donateur. Cela entraîne une grande diversité de points de vue humanitaires et se répercute sur l’interaction avec les donateurs et les militaires, ainsi que sur la situation sécuritaire sur le terrain.

Le CICR s’emploie à intégrer la communication dans le processus de prise de décision, au siège comme dans chaque contexte sur le terrain. L’institution est manifestement guidée par son mandat, sa mission, ses principes et sa politique opérationnels, qui sont différents de ceux de la plupart des autres organisations humanitaires. Dans un environnement en constante évolution, le CICR recherche le soutien lui permettant d’accéder aux victimes, de mener à bien son travail, d’obtenir l’appui diplomatique et financier nécessaire pour effectuer ce travail et garantir la sécurité de ses délégués. Le but essentiel de la communication n’est pas seulement de transmettre avec efficacité les messages de l’organisation. Il est tout aussi nécessaire de comprendre les questions qui préoccupent les divers publics, et la manière dont ceux-ci perçoivent ces questions, que d’informer ces publics. Le CICR a recours à toute une série de stratégies et de ressources de communication, en fonction de leur complémentarité et leur impact potentiel, depuis la tenue de réunions avec les groupes armés locaux jusqu’à l’utilisation d’outils de communication de masse. Il y a une restriction à cela: ces efforts de communication doivent uniquement viser à améliorer le sort des victimes actuelles et futures des conflits armés et des situations de violence, à agir comme un «entrepreneur de solidarité», comme le dit un des auteurs. Cela peut aussi impliquer de s’abstenir de communiquer des informations si l’intérêt des victimes l’exige, afin que le CICR puisse jouer son rôle dans les situations de conflit armé, rôle qui est différent de celui des journalistes.

Toni Pfanner

Rédacteur en chef