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Éditorial - RICR juin 2007 No 866

30-06-2007 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 866, de Toni Pfanner

Dans les tragédies classiques de l’Antiquité, la catastrophe résout l’intrigue narrative; elle en est le dénouement et clôt la pièce, en général par la mort d'un ou de plusieurs personnages principaux. Aristote la définit comme « une action douloureuse ou destructive, où des meurtres sont exécutés et des blessures et autres souffrances semblables sont représentées sur scène». C’est là que se trouve l’origine du mot « catastrophe », utilisé actuellement au sens d’événement brutal provoquant la mort et la destruction sur une grande échelle. Dans cette acception, tout conflit armé, tout désastre ayant une cause naturelle ou technologique est une catastrophe. Toutefois, les événements catastrophiques impliquent des changements subits et dramatiques.

 

 

Très souvent, les catastrophes naturelles, tels les ouragans, les tremblements de terre, les tornades, les inondations ou les incendies de forêt, étaient considérées comme des châtiments divins, contrairement aux catastrophes dues à des erreurs humaines, tels les accidents des transports ou les désastres environnementaux causés par des défaillances techniques ou, pire encore, imputables à des facteurs sociologiques à forte motivation humaine, en particulier dans les situations de conflit armé et de violence collective où s’affrontent des intérêts politiques, économiques et militaires. Mais on affirme de plus en plus que toutes les catastrophes sont d'origine humaine, car en prenant des mesures avant qu’un risque ne se con crétise, l'homme peut empêcher que celui-ci se transforme en catastrophe. La vulnérabilité humaine, due au manque de planification et de gestion des risques, à l’absence d’une gestion appropriée des situations d’urgence ou à l’imprévisibilité de l'événement, est la source de pertes en vies humaines, en ressources financières et en infrastructures. La gravité de ces pertes dépend de l’aptitude de la population à surmonter la catastrophe - de sa résilience.

La récente flambée de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) donne une idée de l’ampleur des effets que pourrait avoir une pandémie sur la santé et l’économie. Ceci ressort également des prédictions des experts relatives à la possible mutation du virus H5N1 de la grippe aviaire en une souche transmissible d’homme à homme. Toutefois, comme le montrent les études de cas, la gestion des risques et des catastrophes est possible, dans une large mesure, lors de catastrophes naturelles, même si des changements subits dans leur déroulement peuvent modifier certains paramètres.

 

 

Cette édition de la Revue s’intéresse tout particulièrement à la menace que représente un incident nucléaire, radiologique, biologique ou chimique (NRBC). Même si de telles armes ont été mises hors la loi ou que leur emploi, pour ce qui est des armes nucléaires, a été déclaré généralement incompatible avec le droit humanitaire, le fait qu’elles soient facilement disponibles rend leur usage assez probable. Tout le monde se souvient du bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagasaki à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque pour la première fois, une seule bombe pouvait faire des dizaines de milliers de victimes. Des armes chimiques ont également été utilisées, notamment lors de la guerre Iran-Irak dans les années 1980. Divers petits incidents, sans li en avec un conflit armé, révèlent que des armes NRBC pourraient être employées sur une plus grande échelle par des États et des groupes non étatiques, avec le risque de catastrophes que cela implique. Les conséquences et les besoins humanitaires découlant d’un tel usage sont différents dans chaque cas et dépendent aussi du type d'incident NRBC. Les problèmes les plus difficiles à gérer pour les États et tout spécialement pour les organisations humanitaires résulteraient de l’emploi d’armes atomiques, d’armes chimiques et d’agents très infectieux facilement transmissibles.

Les chances d’atténuer les effets d’une catastrophe sont grandement améliorées lorsque ceux qui pourraient en être les victimes élaborent des plans pour se préparer aux situations d’urgence et développent les capacités d’intervention appropriées. En cas d’incident majeur, de nombreux gouvernements font usage de leur droit à déclarer l’état d’urgence, ce qui leur donne des pouvoirs étendus sur la vie quotidienne de leurs citoyens et peut restreindre temporairement certains droits civils. De ce fait, les considérations de sécurité entrent souvent en conflit avec les considérations d'ordre humanitaire. La plupart des pays industrialisés ont des services internes ayant pour tâche d’aider à gérer les situations d’urgence, quelles qu’elles soient. Les principaux sont la police et les services de sécurité (et d’investigation), les services du feu (et de sauvetage) et les services médicaux d’urgence. Ils sont souvent gérés par le gouvernement, mais parfois, il s’agit aussi de sociétés privées ou d’organisations de volontaires.

 

 

Alors que certains pays occidentaux disposent de plans nationaux d'intervention d’urgence adéquats pour faire face à des événements catastrophiques, il est fort probable que ces plans manquent dans de nombreux autres pays. Les capaci tés locales étant souvent insuffisantes pour affronter une crise majeure, on doit alors avoir recours à l'aide internationale, ne serait-ce que pour garantir un minimum d'assistance aux victimes. La Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge diffuse des principes directeurs pour aider à organiser les secours. Dans les situations de conflit armé, et plus encore lors d’un incident NRBC, la priorité donnée à la sécurité et aux investigations peut momentanément entraver les secours. L’incertitude entourant la nature de l'incident, en particulier le moment et l’ampleur d'une telle attaque, peuvent empêcher d’apporter toute forme d’assistance effective aux victimes. De toute manière, une réponse internationale efficace, bénéficiant directement aux victimes d’attaques NRBC, ne serait pas possible de nos jours sans avoir recours à des moyens militaires. Certaines agences spécialisées des Nations Unies telles l'Agence internationale de l'énergie atomique, l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques et l'Organisation mondiale de la santé ont un savoir-faire et un équipement spécial limités pour remplir leur mission dans des zones contaminées. Toutefois, leur mandat ne comprend pas nécessairement l'aide directe aux victimes. D'autres organisations humanitaires n’ont pas, pour l’instant, les moyens de travailler dans des environnements contaminés.

 

 

Le CICR, ainsi que les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et leur Fédération, ne sont guère en mesure non plus de porter secours aux victimes éventuelles des armes NRBC dans le cadre d'une réponse internationale. En remplissant leur mission, qui est d'apporter protection et assistance aux victimes des conflits armés, les collaborateurs du CICR se sont parfois retrouvés dans une zone contaminée sans le sa voir, et cela pourrait se reproduire à l'avenir. En se trouvant dans une telle situation lors de conflits passés, le CICR a adapté son approche aux circonstances – essentiellement sans pouvoir venir en aide directement aux victimes des zones contaminées. Actuellement, il n’existe aucun plan permettant d’apporter une aide efficace aux victimes tout en minimisant les risques pour la santé et la sécurité du personnel humanitaire.

 

 

Bien sûr, personne n’aime envisager de tels scénarios catastrophiques. Néanmoins, il est de notre responsabilité de prendre les mesures nécessaires pour éviter les catastrophes et, si elles sont inévitables, de disposer des moyens permettant de réduire leurs effets et d'atténuer les souffrances des personnes touchées. Pour ce qui est des armes NRBC, toute opération pour faire face de manière adéquate à un incident, peu probable mais qui aurait un fort impact, exigerait d’énormes investissements à long terme dans divers domaines (politique, gestion, organisation, finances et, en particulier, ressources humaines). Ce sont des gros investissements pour cas d’urgence que la plupart des États peuvent difficilement financer. Par conséquent, il est important d’encourager la discussion pour voir comment les gouvernements pourraient, peut-être ensemble, contrer ces menaces pendant qu’elles ne sont encore que virtuelles.

  Toni Pfanner  

  Rédacteur en chef