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Éditorial - RICR décembre 2007 No 868

31-12-2007 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 868, de Toni Pfanner

Dans sa nouvelle intitulée « l’héritage esthétique de la guerre », l’auteur irakien Hassan Mutlaq écrit : « L'expérience de la guerre m'a appris aussi (…) que ce que nous écrivons et nous disons ne parvient pas à exprimer l'immensité de la douleur, le choc de se trouver exposé à cette guerre, face à face avec la mort (...). »

 

 

L’Irak actuel correspond à l’ancienne Mésopotamie, berceau des civilisations et foyer de la célèbre culture sumérienne. Il y a un peu plus d’un millénaire, les califes abbassides dominaient l’une des plus grandes civilisations du monde où florissaient les arts, les sciences et les lettres. Il y a 30 ans encore, l’Irak était l’un des pays les plus riches de la région, son économie était prospère, sa population instruite et son système de soins de santé stable. Actuellement, le pays est largement dévasté. Dans les décennies à venir, l’Irak aura à payer le lourd tribut de la violence prolongée et du déclin économique. Même si le nombre de victimes occasionnées par le conflit commencé en 2003 peut être contesté, quelle que soit l’exactitude des chiffres, il ne fait aucun doute que des dizaines de milliers de personnes au moins ont été tuées et un nombre beaucoup plus élevé de personnes ont été blessées. La population a été terrorisée par les attaques perpétrées sans discrimination et par la prolifération de gangs criminels se livrant à des enlèvements, à des extorsions, à des vols et au pillage généralisé des biens publics. Par conséque nt – et outre les effets directs de ces actes de terreur – les services de base (par exemple, soins de santé, éducation et services sociaux) ne sont guère fiables et bon nombre d’Irakiens vivent dans une pauvreté extrême. Il n’est donc pas surprenant qu'environ un Irakien sur cinq ait été déplacé à l’intérieur du pays ou ait fui le pays.

 

 

En Irak, le débat sur la légalité de l’invasion par les forces de coalition sous la direction des États-Unis a été vite relégué au second plan, cédant la place aux questions sur le comportement des parties belligérantes. Relativement brève, la campagne militaire a apporté la chute du régime de Saddam Hussein, mais elle a aussi soulevé des questions sur la légalité de la conduite des hostilités et en particulier sur la question délicate du dommage collatéral, la souffrance infligée à la population civile et la destruction de l’infrastructure du pays. Ensuite, les problèmes relatifs au droit d’occupation ont surgi sur le devant de la scène et, par une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, les forces de sécurité se sont vues conférer le pouvoir de changer les lois irakiennes, de mettre en place un nouveau gouvernement et de déclarer la fin de l’occupation.

L’insurrection brutale et les actes violents de sabotage qui s’ensuivirent ont bafoué les principes d’humanité les plus fondamentaux. Une guerre asymétrique entre forces de coalition et résistance armée s’est rapidement propagée dans les villes, culminant avec la bataille pour Fallujah en 2004. Les images insupportables des sévices qu’ont enduré les prisonniers irakiens aux mains des soldats américains à Abou Ghraib ont privé les Américains de la reconnaissance d’une certaine grandeur d’âme dont ils voulaient se prévaloir, même si l’affaire d’Abou Ghraib est peu de chose au regard des atrocités commises par d’autres parties p renantes à la guerre.

Pour la plupart des Arabes, les images d’Abou Ghraib ont confirmé ce qui, à leurs yeux, est un schéma général à la fois de déshumanisation institué par les forces américaines et d’outrage à leur égard et envers l’Islam. La photographie d’une Américaine tenant en laisse un homme arabe nu, tel un chien, véhiculait le symbole du cynisme et de l’hypocrisie des envahisseurs qui étaient considérés comme dépourvus de tout respect à l’égard de ceux qu’ils prétendaient avoir libérés. Le sentiment général que les droits fondamentaux avaient été bafoués a renforcé la radicalisation de la société irakienne autrefois libérale. Cela a aussi donné aux djihadistes des motifs pour considérer l’occupation en tant que casus belli . La lutte contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan dans les années 1980 avait été justifiée par des motifs similaires et elle avait fourni un prétexte pour libérer le territoire islamique des « intrus non croyants ». Cette radicalisation a donné à Al-Qaïda l’occasion de mettre en place des cellules en Irak, dont bon nombre de cellules locales. Les actes de violence les plus terribles, comme la décapitation des otages, ont progressivement diminué, les Irakiens ordinaires se détournant des groupes responsables de tels actes. La plupart des atrocités commises de nos jours, notamment les attentats suicide avec leurs effets épouvantables, ne sont pas revendiquées.

 

 

Par son histoire, la Mésopotamie fut un creuset ethnique et la société irakienne d’aujourd’hui reflète l’héritage des différentes ethnies, tribus, cultures, religions et confessions qui se sont entremêlées pendant des siècles. L’invasion de l’Irak n’a pas seulement entraîné l’effondrement d’un régime autocratique, elle a changé les paramètres de la société irakienne. Après les bombardements à Samara en février 2006, la violence a été principalement caractérisée par sa nature confessionnelle, en particulier dans la capitale et au-delà. Les sunnites sont partis ou ont été contraints de partir vers les zones sunnites, les chiites vers les zones chiites. Les Kurdes ont fui vers des provinces plus calmes dans le nord et d’autres groupes de minorités, tels les Chrétiens, ont cherché refuge dans diverses parties de la province de Ninewah. Au cours de ce processus, certains ont perdu la totalité de leurs biens mais en revanche se sentaient plus sûrs. Une grande partie de Bagdad et de ses environs a été fractionnée par des lignes sectaires et des groupes armés radicaux continuent de consolider leurs positions le long de ces lignes, résistant au contrôle du gouvernement et souvent luttant entre eux. En dépit de sentiments conflictuels, de nombreux Irakiens considèrent aujourd’hui que les forces armées des États-Unis constituent, du moins temporairement, un rempart entre eux et une guerre civile encore plus sanglante ou un conflit régional, à un moment où le soutien national aux États-Unis pour la guerre en Irak semble s’évaporer.

 

 

Les grandes questions auxquelles doit faire face l’actuel gouvernement irakien, démocratiquement élu, sont souvent examinées dans la perspective des aspects confessionnels, ethniques ou tribaux. Les compromis nécessaires concernant la réconciliation nationale et la révision constitutionnelle, le partage des recettes pétrolières, les affaires provinciales, l’avenir de Kirkouk, les mesures de sécurité et la gouvernance – y compris la prestation de services de base et la lutte contre la corruption – sont toujours entravés par la polarisation de la société irakienne. Néanmoins, les forces de cohésion sont également présentes. Les Kurdes, malgré leur intention de conserver leur statut sp écial, sont intéressés à ce que l’Irak reste uni et tempèrent leurs appels à l’indépendance. De même, les demandes d’indépendance de la partie méridionale chiite de l’Irak ont pratiquement cessé. Bon nombre de sunnites, autrefois opposés au gouvernement, ont montré – du moins temporairement – la volonté de s’accommoder aux nouvelles réalités politiques de l’Irak.

 

 

Toutefois, la division entre sunnites et chiites et, plus encore, la division entre Kurdes et Arabes menacent la cohésion du pays. Les voisins de l’Irak sont accablés par l’afflux de réfugiés irakiens et craignent que la situation en Irak n’affecte leur propre stabilité. Les États à majorité sunnite voient avec circonspection l’influence iranienne s’étendre sur un Irak à domination chiite, alors que la grande autonomie des Kurdes dans le nord est une source de préoccupation pour la Turquie, la Syrie et l’Iran. Si cette situation persiste, elle risque d’attiser encore la tension internationale. Un éclatement de l’Irak – que la grande majorité des sunnites et chiites ne verrait pas d’un œil favorable – donnerait à la guerre une toute autre dimension et aurait des répercussions graves sur le plan international et des effets considérables sur le plan humanitaire. En effet, le conflit en Irak est toujours d’actualité et aucune fin ne semble se dessiner pour apaiser l’immense souffrance que ce conflit a engendrée dans le pays.

 

 

Le 27 octobre 2003, le bâtiment du CICR à Bagdad a été la cible d’un attentat suicide qui a tué onze personnes. Les délégués du CICR savaient tous qu’une explosion avait soufflé le siège de l’Organisation des Nations Unies dans la capitale irakienne deux mois plus tôt, tuant le Représentant spécial de l’ONU, Sergio Vieira d e Mello, et bon nombre d’autres. Il est clair que personne, à Bagdad, n’était à l’abri d’attentats horribles commis par des personnes qui ne font aucune distinction entre combattants et civils mais qui, au contraire, ont pris pour cible de leur violence des personnes innocentes. Malgré toutes les mises en garde, l’attaque contre le CICR à Bagdad a porté un coup terrible à l’institution, ce qui l’a contraint à regarder de plus près l’environnement socio-politique dans lequel elle travaille, à revoir son rôle et son aptitude à fonctionner dans un contexte si instable, ainsi qu’à réexaminer sa capacité à répondre aux besoins là où une aide humanitaire impartiale ne semble pas toujours être la bienvenue.

Dans cette situation tragique, dangereuse et complexe, les organisations internationales humanitaires – dont le CICR – font de leur mieux pour atténuer la souffrance des victimes : les blessés et leurs familles, les détenus, les otages, les personnes portées disparues et les personnes déplacées, sans parler de la population tout entière qui a été privée des services essentiels. L’insécurité et le fait de prendre directement pour cibles et de tuer des travailleurs humanitaires ont entraîné une baisse générale des activités humanitaires. De ce fait, les Irakiens se sentent, sans nul doute, plus abandonnés que jamais par la communauté internationale, exposés à une violence qui semble sans fin.

La sécurité est essentielle pour que l’assistance humanitaire puisse être dispensée. Aucune organisation ne peut envoyer son personnel pour des missions suicide, même avec les meilleures raisons. Aucune institution ne peut accepter comme acquis un tel manquement à son devoir. Il existe de toute évidence un déficit de sécurité à combler pour que les travailleurs humanitaires puissent continuer leur action. Face à cette violence armée, la contre mesure la plus évidente est la protection armée. Cette solution peut être un choix valable pour certains, mais il est incontesta ble que la protection armée pose plus de questions et de problèmes qu’elle n’en résout. Le CICR ne peut accepter la protection armée de la part des parties au conflit – notamment des forces multinationales – elle serait interprétée comme partisane et susceptible d’être perçue comme une violation du principe de neutralité.

Le CICR a concentré ses efforts sur des activités en relation avec la détention, ce qui lui permet de suivre de près la situation de dizaines de milliers de personnes arrêtées pour des motifs liés à un conflit. L’institution a déployé des expatriés dans les zones les plus sûres, en particulier dans les parties kurdes du nord de l’Irak, mais elle ne peut apporter une assistance aux personnes se trouvant dans les zones les plus dangereuses que par des « opérations de surveillance à distance ». Même si – avec l’aide de ses collaborateurs irakiens – le CICR achemine des secours de première nécessité pour assurer un approvisionnement en eau, des services sanitaires de base, des soins de santé minimum et quelque assistance dans les camps pour déplacés, l’insécurité générale dans de grandes parties de l’Irak ne lui a pas permis de mettre en œuvre des programmes plus importants pour les communautés dans le besoin.

Animées par un esprit d’altruisme et de solidarité, les communautés irakiennes et les organisations humanitaires irakiennes ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour répondre aux besoins des populations. Leur action a été capitale pour atténuer les souffrances. Le Croissant-Rouge de l’Irak, par ses branches locales et son vaste réseau de volontaires, reste le seul organisme capable d'agir dans tout le pays. Il n’est toutefois pas à l’abri d’attaques : en effet, en décembre 2006, 30 collaborateurs ont été enlevés au bureau de la Société nationale à Bagdad et 13 d’entre eux sont toujours portés disparus. De même, les communautés locales apportent leur soutien aux personnes déplacées par des comités informels mis en place aut our des mosquées. En fait – et c’est là une caractéristique remarquable de la réponse que certains donnent aux besoins pressants d’autres personnes – l’énorme poids porté par des organisations non gouvernementales locales est devenu un aspect majeur du paradigme irakien. Pourtant, le dévouement illimité du grand nombre de volontaires irakiens qui s’engagent dans une action risquée est souvent saboté par le poison d’un environnement corrompu. De plus, alors que le gouvernement central a d’immenses difficultés à affirmer son autorité dans tout le pays, des groupes radicaux divers ont été en mesure de se positionner à la fois comme protecteurs et dispensateurs de services dans les communautés vulnérables sous leur contrôle. En plus, il est extrêmement difficile de contrôler les dépenses et de garantir l’efficacité des programmes dans les circonstances actuelles.

Dans un pays aussi divisé, avec des lignes de front changeantes et périlleuses, la neutralité de l’action humanitaire est contestée, souvent même rejetée. Il a été impossible de garantir l’acheminement de l’aide, bien qu’impartiale et répondant fortement aux besoins véritables et urgents. En partant donc de l’hypothèse qu’il vaut mieux aider quelquefois quelques personnes plutôt que de n’aider jamais personne, l’aide a été transférée là où les limites ethniques et confessionnelles imposées par l’environnement politique le permettaient. Et pourtant, une action humanitaire impartiale – menée librement– serait en mesure de mettre un terme à la division, de construire des ponts et de rétablir un peu d’humanité, ce à quoi tous les Irakiens aspirent.

Il se peut qu’un des moyens de revenir à un Irak stable, qui servirait de manière égale les besoins de tous, serait que l’action humanitaire impartiale soit acceptée unanimement par tous. Une telle action, qui n’établit aucune distinction entre les victimes, pourrait favoriser la réconciliation et servir à contrer l’idée pernicieuse selon laquelle il faut in évitablement sacrifier des vies humaines, idée qui ne peut qu’encourager une spirale de la haine et de la vengeance. Une légère accalmie s’est installée ces derniers mois avec la diminution de la violence dans certaines zones et il importe de saisir cette opportunité avant qu’il ne soit trop tard. Dans le même temps, l’action humanitaire peut et doit être complétée par des mesures politiques visant à empêcher que le pays ne glisse dans un conflit plus vaste dans lequel la région tout entière risque de sombrer.

 

 

La guerre en Irak présente des défis pour toutes les parties prenantes, notamment pour les acteurs humanitaires. Dans ce volume de la Revue , divers auteurs examinent l’environnement socio-politique et humanitaire en Irak, tel qu’il se présente aujourd’hui, et évaluent l’impact du conflit sur le droit humanitaire et l’action humanitaire. Il y a lieu d’espérer que les éclairages donnés par les divers auteurs sur ces questions contribueront à mieux appréhender la complexité de ce conflit et indiqueront des moyens permettant d’alléger la souffrance du peuple irakien.

  Toni Pfanner  

  Rédacteur en chef  

     

     

  Note :  

  La version anglaise de l'éditorial a été publiée dans: International Review of the Red Cross, Vol. 89, N° 868, décembre 2007, pp. 779-783.