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Éditorial - RICR juin 2009 No 874

30-06-2009 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 874, de Toni Pfanner

Les guerres génèrent peut-être des vainqueurs et des héros, mais elles provoquent aussi des souffrances et des sacrifices. Une victime, au sens étymologique du terme, est en fait une créature vivante offerte en sacrifice lors de rites religieux. La traduction allemande du terme victime, « Opfer », reflète cette idée de souffrance et de sacrifice, qui garde son importance même dans des conflits armés qui n'ont pas de connotation religieuse.

Contrairement à ce qui se passait au Moyen-Âge, où les guerres étaient bien définies, les conflits modernes – où la distinction entre combattants et civils est plus floue ou même délibérément ignorée – imposent souvent sacrifices et souffrances à toute la population. Les victimes de la guerre sont donc omniprésentes, de plus en plus reconnues, et souvent représentées par des organisations qui se font même concurrence pour attirer l’attention sur leur triste sort et dénoncer les injustices qu'elles subissent. Cela va encore plus loin : le sentiment d'appartenir à une communauté de victimes se fait jour dans les sociétés en proie à un conflit insoluble et devient un élément fondamental de la mémoire collective du conflit.

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Le terme de « victime de guerre » a plusieurs connotations et son utilisation comme identification peut avoir différentes implications, selon la personne qui l’utilise, le revendique, le rejette ou l’attribue à d’autres. Ses connotations négatives peuvent avoir un impact sur la ou les personnes concernées. De ce fait, ce terme devrait êtr e utilisé avec prudence et intelligence.

Par victime, on peut entendre toutes les personnes que le droit humanitaire cherche à protéger en cas de conflit armé international ou non international. N’importe qui peut être blessé physiquement ou mentalement, être privé de ses droits fondamentaux, souffrir émotionnellement ou perdre ses biens. L’aide humanitaire en faveur de toutes les victimes de la guerre, dans ce sens du terme, vise à atténuer autant que possible les effets dommageables des conflits ; l’assistance offerte par les organisations humanitaires compense souvent l’incapacité des parties au conflit à apporter une aide suffisante. Toutefois, le droit international définit la notion de victime de manière plus restrictive et ce terme ne s'applique alors qu'aux personnes qui subissent les conséquences d'un acte illégal en droit international. Cette acception du terme, par rapport à celle des organisations humanitaires, réduit considérablement l'éventail des victimes, car elle implique, par exemple, qu'une personne tuée alors que le principe de proportionnalité a été respecté (les fameux dommages collatéraux si souvent cités) ne serait pas une « victime ».

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Du point de vue humanitaire, ce qui compte dans les conflits armés et la violence, ce sont les êtres humains – les risques et les souffrances auxquelles ils sont exposés, leurs vulnérabilités, et les actions qui doivent être entreprises pour prévenir, atténuer et faire cesser ces souffrances. Pour le CICR, les victimes sont des personnes qui subissent les effets négatifs de la guerre et de la violence collective au sens large. Le terme de victime est donc employé dans une situation particulière, qui s’inscrit dans un contexte largement déterminé par le droit international et des facteurs politiques. L’histoire des Conventions de Genève de 1949 pour la protection des victimes de la guerre révèle un élargissement du cercle des victimes qui ont obtenu un statut particulier en droit international. Alors qu’initialement seul le personnel militaire mis hors de combat était protégé (et par extension les prisonniers de guerre), actuellement l'accent est mis sur les civils et la population civile dans son ensemble. Plus précisément, le droit humanitaire vise à protéger toutes les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités. Inversement, il montre qu'il y a encore d’autres victimes qui étaient (ou sont) exclues de ces Conventions.

Le CICR veut mettre toutes les victimes des conflits armés et de la violence collective au centre de son action de protection et d’assistance – indépendamment du cadre contextuel, juridique et politique dans lequel s’inscrit cette violence, ou de la catégorie à laquelle appartiennent les victimes. Il devrait reconnaître l'identité potentielle ou réelle d’une personne, derrière son étiquette institutionnelle de « victime », car c’est un pas important vers le respect de la dignité humaine de cette personne.

Toutefois, assumer une responsabilité croissante envers toutes les victimes et se faire leur porte-parole peut entrer en conflit avec les intérêts d'autres acteurs. C'est pourquoi le CICR doit trouver une voie médiane entre une approche axée sur la victime et une approche dictée par la situation. Il s’efforce d’y parvenir en menant une action humanitaire neutre et indépendante qui ne s’intéresse pas à l’origine et aux causes du conflit et qui ne s’inscrit pas dans un programme politique plus vaste.

  Toni Pfanner  

  Rédacteur en chef