• Envoyer
  • Imprimer

Éditorial - RICR mars 2010 No 877

31-03-2010 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 877, de Toni Pfanner

Au cours des siècles, notre perception des principaux protagonistes des conflits armés s’est formée sur la base de stéréotypes présentant les hommes comme les agresseurs et les femmes comme les témoins passifs et pacifiques. L’opinion publique et les médias reflètent communément cette victimisation des femmes, en les dépeignant généralement comme des victimes soi-disant passives des affrontements. Ces portraits poignants destinés à susciter la compassion se heurtent à une réalité qui est tout autre, car les femmes jouent aussi un rôle actif pendant et après les hostilités, en tant que personnalités politiques, combattantes, responsables d’organisations non gouvernementales, de groupes sociaux ou politiques, ou en faisant campagne pour la paix.

Si les femmes assument surtout des rôles d'appui, les combattantes peuvent aussi être extrêmement utiles aux groupes armés. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la mobilisation des femmes soviétiques a légitimé la participation active des femmes à la guerre à un niveau sans précédent et, aujourd’hui, les femmes sont intégrées aux forces armées, en particulier dans le monde occidental. Les femmes ont toujours participé, à divers degrés, aux luttes armées, principalement quand il s'agissait de guerres civiles qui mobilisaient de larges pans de la population ou de guerres dont dépendait la survie de la nation.

Peu à peu, les dichotomies « militaire/civil », « public/privé », « ligne de front/arrière », « victimes/coupables » et « société en guerre/société d’après-guerre » s'évaporent. Et alors que la frontière entre les militaires et les civils devenait floue, il en est allé de même de la distinction entre l’homme combattant et la femme innocente. Par ce que les femmes paraissent inoffensives et éveillent moins les soupçons, ce sont elles qu'on choisit parfois pour transporter des munitions, récolter des renseignements, être déployées pour aller au combat ou commettre un attentat-suicide. Le génocide au Rwanda en 1994 en est un bon exemple ; de nombreuses femmes y ont en effet joué un rôle important en tant qu'auteurs des violences. Cette réalité souligne le rôle joué par les femmes dans l’alimentation des conflits et leur capacité à faire preuve d'une cruauté innommable. De tels exemples, qui sont récurrents dans l’histoire, réfutent le mythe selon lequel les femmes ne sont rien d’autre que des victimes innocentes et vulnérables des conflits.

Ce qui est clair, c’est qu’il est simpliste de juger de la vulnérabilité sur la base de stéréotypes. Dans toutes les situations de conflit, une évaluation approfondie devrait être conduite en vue d'identifier le groupe social le plus vulnérable et les raisons de sa vulnérabilité. Les femmes ne constituent pas un groupe homogène et, comme nous l’avons vu plus haut, elles vivent la guerre de multiples façons – en tant que victimes, combattantes ou artisanes de la paix. Aux descriptions stéréotypées des femmes, ce numéro de la Revue oppose une approche qui vise à mieux faire comprendre la pluralité des rôles, des responsabilités et des défis qui influencent la manière dont les femmes vivent les conflits armés et leurs conséquences.

***

Les conflits armés – et en particulier les conflits internes – ont des conséquences dévastatrices sur la population civile. Par le passé, les femmes se sentaient en sécurité – elles avaient l'impression qu'en tant que femmes, et surtout en tant que mères, elles seraient épargnées par les excès de la guerre. Les conflits récents montrent que bien trop souvent cette perception n’a rien à voir avec la réalité. Au contraire, les victimes civiles sont souvent choisies délibérément, et en de nombreuses occasions des femmes ont été prises pour cibles précisément parce qu'elles étaient des femmes.

Les conflits et les déplacements ont un impact particulier sur les femmes : ils les exposent à des menaces et à des dangers spécifiques et engendrent des transformations sociales qui les forcent à assumer de nouveaux rôles et responsabilités. Bien entendu, hommes, femmes, garçons et filles ne font pas face aux mêmes risques. En temps de guerre, la majorité des personnes tuées, détenues ou victimes de « disparitions » forcées sont des hommes, alors que les femmes sont de plus en plus prises pour cibles civiles et exposées à des violences sexuelles.

Les violences sexuelles sont parmi les violations du droit les plus fréquentes et les plus traumatisantes que les femmes puissent subir en temps de guerre ; elles touchent au cœur même de la dignité humaine et de l’intégrité physique. En violant des femmes, les porteurs d’armes arrivent à humilier et démoraliser la communauté qui n’a pas été capable de les protéger. Le viol peut être utilisé comme une stratégie délibérée visant à déstabiliser les familles et les communautés, dont l'intégrité est perçue comme intrinsèquement liée à la « vertu » des femmes. Les agressions de ce type causent d’immenses souffrances physiques et psychologiques et peuvent aussi conduire les victimes à être abandonnées par leur famille ou rejetées par leur communauté.

Bien que les violences sexuelles dans les zones de conflit soient aussi anciennes que la guerre elle-même, la communauté internationale ne leur accorde une véritable attention que depuis les années 90. Par le passé, l’enlèvement généralisé de femmes à des fins sexuelles était l’objectif même des guerres : les femmes en étaient le trophée. De nos jours, le droit international humani taire prohibe expressément la violence sexuelle, l'englobant dans l’interdiction de « causer intentionnellement de grandes souffrances ou de porter des atteintes graves à l'intégrité physique ou à la santé », et les violences sexuelles figurent sur la liste des crimes individuels dans les statuts des tribunaux pénaux internationaux. Les crimes que constituent les violences sexuelles ont donc été mis davantage en lumière et se sont vu accorder une plus grande importance dans les poursuites engagées au titre du droit humanitaire. La violence sexuelle est interdite, qu’elle soit exercée contre des hommes, des femmes, des filles ou des garçons. Toute violation de cette règle ou des instructions données aux porteurs d’armes doit être dûment sanctionnée. Il est possible de prévenir le viol ; c'est un fait qu'il faut reconnaître et les mesures qui s'imposent doivent être prises.

Les femmes peuvent vivre la guerre de manières très diverses : la guerre peut être synonyme de séparation, de décès d’êtres chers, de perte des moyens de subsistance, d'un risque accru de déplacement forcé, de privations, de violences sexuelles, de blessures physiques ou de mort. Dans le monde entier, les femmes prises dans les conflits continuent de faire preuve d’un courage, d’une ingéniosité et d’une capacité à aller de l'avant qui sont remarquables, alors qu'elles doivent faire face aux effets de la guerre et aux difficultés considérables qu’elle représente pour leur capacité à survivre et à se protéger, elles et leurs familles. L'action humanitaire d'aujourd'hui reflète de plus en plus cette prise de conscience accrue du rôle unique que jouent les femmes en temps de guerre. La responsabilité d’atténuer les souffrances des femmes dans les situations de conflit doit incomber tant aux organisations humanitaires qu’aux États, et les femmes doivent être associées plus étroitement à tout ce qui se fait en leur nom. L’adéquation des actions repose sur la compréhension de l’ impact que les conflits armés ont sur les femmes et des vulnérabilités particulières avec lesquelles elles sont aux prises. Il est essentiel que les équipes œuvrant sur le terrain soient composées à la fois d’hommes et de femmes, de sorte qu’elles aient accès également aux femmes de statut social inférieur, qui peuvent être tenues à l'écart de la sphère publique. En comprenant la réalité que vivent les femmes, les organisations et les travailleurs humanitaires pourront apporter une réponse mieux adaptée à leurs besoins et améliorer leur situation.

***

Une attention particulière est également accordée à la place des femmes au sein de la société, aux caractéristiques qu’une société ou une culture définit comme masculines ou féminines et aux interactions existant entre les femmes et une société ou une culture en guerre. L'étude des « sexospécificités » inclut rarement les hommes, sauf pour ce qui concerne leur rôle traditionnel de combattants ; ainsi, les questions « sexospécifiques » sont souvent synonymes de questions propres aux femmes. Le droit international humanitaire établit cependant une égalité de protection pour tous les êtres humains et interdit toute distinction négative fondée sur le sexe ; il a donc pour objectif d’être parfaitement neutre. Les femmes bénéficient de la protection générale qu'offre cette branche du droit. Tout comme le reste de la population civile, les femmes doivent être protégées des intimidations et des mauvais traitements. Toutefois, le droit international humanitaire prévoit aussi un régime de protection spécial pour les femmes, qui porte principalement sur leurs besoins en matière de santé et d’hygiène et sur leur rôle de mères. Le droit des droits de l’homme et le droit des réfugiés offrent une protection supplémentaire aux femmes dans les situations de violence.

Le défi consiste à garantir la mise en œuvre et le respect des règles existantes. Les mécanismes vi sant à faire respecter les droits et réparer les violations revêtent une importance cruciale. Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté plusieurs résolutions sur la protection des femmes dans les situations de conflit armé. En outre, les récents développements incarnés par les tribunaux pénaux internationaux et les poursuites contre des personnes accusées de crimes de guerre représentent un important pas en avant dans la lutte contre l’impunité, et peuvent avoir un effet dissuasif, empêchant que de tels actes abominables se reproduisent à l’avenir.

Des efforts constants doivent être faits pour promouvoir la connaissance et le respect par le plus grand nombre des obligations qu fixe le droit international humanitaire, en utilisant tous les moyens disponibles. La responsabilité d’améliorer le sort des femmes en temps de guerre doit être l'affaire de tous. En effet, pour répondre de façon adéquate aux besoins des femmes, il est essentiel de mettre en œuvre le droit en prenant en compte les sexospécificités – en accord avec les différentes expériences, perceptions, compétences, caractéristiques et vulnérabilités des hommes et des femmes.

  Toni Pfanner  

  Rédacteur en chef  

La version originale anglaise a été publiée dans International Review of the Red Cross , Vol. 92, N° 877, mars 2010, pp. 5-7.