Colombie : la région du Bas-Caguan souffre de la maladie de l'oubli
08-09-2011 Éclairage
La région du Caguan, dans le département de Caqueta, est connue pour les pourparlers de paix qui y ont été engagés par le passé. Aujourd'hui, la population qui vit au bord du fleuve du même nom est livrée à elle-même au milieu d'une zone de conflit armé, où les soins de santé font cruellement défaut.
Jeison a commencé à sentir une douleur paralysante à la suite d'une morsure de serpent. Jorge souffre de douleurs aux poumons et de maux liés à son grand âge. Marta se plaint d'une légère douleur à son cinquième mois de grossesse, et Gloria* a peut-être un cancer du col de l'utérus.
Tous les quatre souffrent de la même maladie : celle de l'oubli. Ils vivent en effet dans des villages reculés du Bas-Caguan (Peñas Rojas, El Guamo, Santo Domingo et Monserrate), dont certains se trouvent à plus de huit heures de bateau de Cartagena del Chaira (département de Caqueta).
Dans cette région, les postes de santé n'ont ni ressources, ni personnel. Les habitants, pour la plupart des paysans de condition modeste, n'ont pas les moyens d'acheter des médicaments, et l'aller simple en bateau jusqu'à l'hôpital le plus proche coûte en moyenne 120 000 pesos. Ici, les habitants ont coutume de dire que, dans la région du Caguan, les malades doivent « se soigner avec des plantes, faire une collecte si leur état de santé s'aggrave et, presque toujours, se résigner ».
Actuellement, les principaux services de santé auxquels les villageois ont accès sont les unités de santé mobiles du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui passent dans la région tous les quatre mois. Il y a quatre ans, les médecins de l'hôpital de Cartagena del Chaira ont renoncé à se rendre dans les zones du Bas et Moyen-Caguan pour soigner les malades, à la suite de graves infractions commises contre les personnels de santé.
Il faudrait idéalement qu'à moyen terme, l'équipe médicale de l'hôpital retourne dans la région pour dispenser des soins à la population locale. Pour cela, il est indispensable d'instaurer un climat de confiance et d'acceptation, d'obtenir des garanties de sécurité et de pouvoir compter sur la volonté des autorités départementales et nationales.
La situation des communautés du Bas-Caguan met en évidence les problèmes qui entravent l'accès des civils aux soins de santé et à d'autres services essentiels dans les zones de conflit armé, à savoir l'isolement, la stigmatisation et la réticence du personnel médical à se rendre dans ces zones en raison d'attaques perpétrées contre la mission médicale par le passé. À cela s'ajoutent la corruption et le manque de ressources, qui mettent à mal l'ensemble du système de santé national.
Morsure de serpent
Âgé de 13 ans, Jeison se souvient parfaitement du jour où le serpent l'a mordu : la douleur était telle qu'il avait le bras gauche paralysé. Il était en train de chasser près du fleuve en compagnie de son père quand, en repoussant du bras une branche d'arbre, il a senti la morsure d'une canangucha, un serpent « vert et jaune dessous, avec trois crochets ».
Comme il n'y avait aucun médecin dans la région ce jour-là, Rubén, son papa, a extrait le venin en lui comprimant le bras, puis l'a emmené chez « un monsieur qui parle aux animaux ». On lui a alors administré un médicament traditionnel appelé « miel de boruga ». Quelques jours plus tard, Jeison s'est rendu à l'unité de santé mobile à Monserrate, le premier village du Bas-Caguan en aval de Cartagena del Chaira, pour faire examiner sa blessure. Francisco, un des médecins de l'unité, a expliqué au garçon qu'il avait eu de la chance que Rubén ait réagi si vite.
D'autres personnes du Bas-Caguan n'ont pas eu la chance de Jeison. Selon un chef communautaire, les habitants de Remolinos (un village entre le Bas et le Medio-Caguan) demandent depuis très longtemps au gouvernement un canot de sauvetage qui puisse servir d'ambulance pour transférer les blessés et les malades. « Chez nous, des personnes sont mortes à la suite d'une morsure de serpent, ajoute-t-il. Quand quelque chose de grave arrive, on doit faire une collecte et partir au plus vite à Cartagena. »
Maladies chroniques et respiratoires
Les douleurs de Jorge, 77 ans, sont dues à une mauvaise toux : « Je n'arrête pas de tousser, le jour comme la nuit, précise-t-il. En plus, une mule m'a donné un coup de sabot, j'ai mal à la taille et ma vue baisse. »
Le vieil homme est venu à l'unité de santé depuis El Convenio, un village situé à une heure du centre de Monserrate. Cela fait une année qu'il n'a pas vu de médecin. C'est Pamela, un médecin de l'unité, qui l'examine. Son état de santé n'est pas bon : il souffre d'une maladie pulmonaire obstructive chronique.
Le cas de Jorge n'est pas rare : les maladies respiratoires sont parmi les problèmes de santé les plus courants au sein de la population du Caguan. Durant les mois d'hiver, ce sont surtout les enfants et les personnes âgées qui en souffrent.
Un accouchement dans la douleur
Dans la région du Caguan, les grossesses précoces sont un autre problème de santé majeur pour les femmes, qui n'ont pas la possibilité d'effectuer des contrôles prénataux et qui prennent de grands risques lorsqu'elles accouchent avec l'aide de sages-femmes traditionnelles.
À 32 ans, Marta est enceinte de son cinquième enfant. « Quand j'ai accouché de mon petit dernier, les douleurs ont commencé un samedi, raconte-t-elle. La sage-femme était à peine arrivée que mon bébé naissait. Elle a coupé le cordon ombilical à l'aide d'un rasoir jetable neuf, puis l'a ligaturé. » L'enfant qu'elle attend naîtra en novembre, et il est presque certain qu'elle accouchera de nouveau avec l'aide d'une sage-femme traditionnelle.
L'histoire de Gloria, 49 ans, est plus compliquée. Elle s'est rendue à l'unité de santé pour connaître les résultats d'un frottis réalisé il y a quatre mois. Or, les nouvelles ne semblent pas bonnes. Pamela lui explique qu'elle doit aller à Florencia, parce que son frottis révèle une anomalie : « Il montre une grave lésion dans le col de l'utérus. »
Le CICR lui donnera l'argent dont elle a besoin pour le transport et les trois jours de voyage. Il l'aidera également à payer la consultation médicale, mais ne pourra pas la soutenir durant le reste du traitement. Il est toujours angoissant d'apprendre qu'on est peut-être atteint d'un cancer, mais recevoir cette nouvelle dans la région du Caguan, où il est difficile d'avoir accès à un hôpital ou de voir un médecin, est autrement plus inquiétant. Le courage dont fait preuve Gloria est celui d'une femme qui a déjà enduré de nombreuses épreuves : « En pleurant, on ne résout rien, déclare-t-elle. Il faut prendre les choses calmement. »
Heureusement, Gloria est affiliée à la sécurité sociale et pourra avoir accès à un traitement à Florencia. Ce n'est pas le cas de la plupart des villageois de la région. Le dilemme sera de collecter l'argent nécessaire pour le voyage – six heures de bateau, puis trois heures de route – chaque fois qu'elle doit voir un médecin. L'oubli et l'isolement sont véritablement les maux les plus graves dont souffre le Caguan. La région semble appartenir à un autre pays, un pays lointain et étrange pour les citadins, qui n'a rien à voir avec ce que connaissent la plupart des Colombiens.
* Nom d'emprunt
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