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Colombie: disparitions

18-04-2012 Éclairage

Les disparitions sont cause de souffrances permanentes pour les familles qui continuent de chercher leurs proches. Les cas qui n’ont pas encore été élucidés, la persistance du problème et l’abandon dans lequel vivent de nombreuses familles sont sources de grande préoccupation. Extrait du rapport des activités du CICR en Colombie en 2011.

 

© Revista Semana / D. Reina

Des personnes disparues, il n’y a aucune trace, mais il y a une histoire. Derrière chaque disparu, il y a l’incertitude, l’inquiétude d’une famille qui n’a de cesse de rechercher un proche, qui souffre en silence, en permanence, d’une douleur qui ne s’apaise que lorsque la famille réussit à savoir ce qu’il est advenu de lui.

On ne connaît pas le nombre exact de personnes disparues en Colombie, mais l’on sait qu’il est bien plus élevé que les 51 000 cas documentés dans le registre national géré par l’État. Avec les cas qui s’accumulent, le problème a pris une grande ampleur : chaque année, de nouveaux noms sont ajoutés sur la longue liste des personnes portées disparues, dont les premiers cas ont été enregistrés il y a plus d’un demi-siècle. 

Il existe dans le pays deux situations distinctes dans lesquelles des familles vont déclarer un proche comme disparu : la disparition forcée en relation avec un conflit armé ou d’autres situations de violence (quand il y a eu intention de faire disparaître une personne), et celle qui a lieu pour des raisons administratives, par manque d’information ou par omission. Cette dernière catégorie comprend les personnes tombées au combat ou dans d’autres situations de violence, sans qu’il n’y ait eu intention manifeste de les faire disparaître. Dans certains cas, les corps peuvent même avoir été abandonnés sur le champ de bataille à la fin des combats. De la même façon, en raison de manquement aux règles lors des procédures d’enlèvement, d’identification et d’enterrement des corps, nombre de personnes ont été ensevelies comme « NN » (sans nom), sans aucune sorte d’indication, dans des ossuaires ou des fosses communes de cimetières du pays, ce qui prolonge les recherches et l’incertitude dans laquelle se trouvent les familles.

Si des progrès importants ont été accomplis ces dernières années dans les domaines de la recherche et de l’identification des personnes portées disparues (accords interinstitutionnels, protocoles et procédures harmonisés, entre autres choses), la quantité de cas qui n’ont pas encore été élucidés, la persistance du problème et l’abandon dans lequel vivent de nombreuses familles sont sources de grande préoccupation.

De même que la personne disparue est directement victime de la violation, ses proches, qui souffrent de la perte et entreprennent des recherches, sont également des victimes. D’autant plus en Colombie, où il existe une autre circonstance aggravante pour les familles : la difficulté de naviguer dans les méandres des procédures judiciaire et médicolégale dans le but de retrouver un proche disparu. Dans de nombreux cas, les familles connaissent mal les procédures à suivre et les droits qui sont les leurs, ou elles se perdent dans les démarches administratives.

Au-delà du manque d’information, il y a aussi la peur de porter plainte, tant par méfiance que parce que la menace continue de peser ; en effet, les recherches ont lieu tandis que le conflit armé se poursuit et que de nouvelles disparitions se produisent. Ainsi, les disparitions ne font pas toutes l’objet d’une plainte, et les familles sont alors privées de la possibilité de bénéficier d’un soutien approprié de la part de l’État pour élucider le sort de leurs proches. Les familles des personnes disparues ont le droit de connaître la vérité sur ce qu’il advenu de leurs êtres aimés.

 

Paroles de victimes

C’est une très grande douleur, très grande.

« Mon fils a disparu depuis le 6 février 2006. Il avait 18 ans. Il est sorti de la maison à six heures du soir : "Je vais faire une commission et je reviens", m’a-t-il dit. Vers dix heures du soir il n’était toujours pas là, et je me suis couchée, j’étais fatiguée. Je me suis levée à cinq heures passées. J’ai l’habitude de toujours jeter un œil dans la chambre de mes enfants. Quand je me levée, je ne l’ai pas vu : Dario n’était pas rentré !

« Nous avons commencé par le chercher dans les postes de police. Je suis allée au cabinet du procureur et j’ai exposé mon cas. Aujourd’hui encore, je continue de le chercher. Moi, ce que je veux, c’est que justice soit faite et que la vérité éclate, je veux savoir ce qui s’est passé. C’est une très grande douleur, très grande. Autant s’occuper d’eux quand ils sont petits pour après devoir les rechercher. Je ne fais que demander à Dieu de me donner la force. Si au moins je savais qu’il était mort, si au moins il réapparaissait. Vous, vous ne savez pas ce que c’est que de dormir tous les jours avec cette incertitude, de rentrer tous les jours du travail et de ne pas le voir. »

Margarita, mère d’un jeune disparu

Je veux qu’ils m’aident à le retrouver, qu’il soit mort ou vif.

« Mon fils aîné a disparu. Il est parti avec trois copains vendre des cadres photos en verre à La Guajira. C’était le 7 octobre 2004, et depuis, je ne sais rien de lui. Moi, je ne voulais pas porter plainte parce que je gardais l’espoir de le retrouver vivant, parce que ce n’était pas un délinquant. J’ai porté plainte au bout de deux ans, vu que je ne trouvais trace de lui nulle part, que j’avais frappé à toutes les portes, que je l’avais cherché partout. Moi, de toute façon, je garde bon espoir, mais parfois je désespère. Je suis lasse de porter des papiers à droite, à gauche, des preuves d’ADN par-ci, d’autres choses par-là. Mon seul souhait est de retrouver mon fils vivant, mais s’il est mort, je veux récupérer les restes pour leur donner une sépulture chrétienne. Je veux qu’ils m’aident à le retrouver, qu’il soit mort ou vif. C’était mon soutien de famille, pour manger, pour m’habiller, pour tout. Aujourd’hui je m’en sors : je fais frire des petits pains, je vends de la soupe. Si on cherche quelqu’un pour repasser, je repasse. C’est comme ça depuis qu’il a disparu, mais comment ça va se terminer ? »

Dora, mère d’un jeune disparu

Réponse humanitaire du CICR

 

Par le dialogue confidentiel qu’il entretient avec les acteurs armés, l’accompagnement et l’orientation qu’il fournit aux familles, et les services de conseil qu’il assure en permanence auprès des autorités compétentes, le CICR contribue à élucider le sort des personnes portées disparues et à empêcher que de nouveaux cas se produisent.

Au fil des années, le CICR a documenté plus de 5 160 cas de disparition, dont 138 nouveaux cas en 2011 seulement. Au cours de cette même année, il a présenté, une fois ou à plusieurs reprises, 82 cas de disparition aux responsables présumés de ces actes, afin de savoir ce qu’il était advenu des victimes.

En outre, le CICR a accompagné et orienté plus de 170 familles dans les procédures de recherche et d’identification, et il a aidé certaines d’entre elles à payer les frais de transport jusqu’au site d’exhumation ou jusqu’au lieu où leur étaient remis les restes de leurs êtres chers. L’accompagnement de ces familles comprend un soutien psychologique, une orientation vers les services fournis par l’État et des mesures visant à faciliter les relations avec les autorités médicolégales et judiciaires. Dans six cas de disparition que le CICR suivait de près, les corps ont finalement pu être remis aux familles.

Soutien apporté aux institutions publiques

Afin d’améliorer l’efficacité des procédures d’identification, le CICR a convoqué deux réunions de médecins légistes au niveau national. À ces réunions, des idées ont été échangées en vue de l’élaboration de recommandations pratiques destinées à apporter une réponse plus rapide aux demandes d’identification et à promouvoir le dialogue entre les familles et les autorités locales. De plus, le CICR a organisé un séminaire réunissant 26 procureurs afin de leur faire part de ces résultats et d’insister sur l’importance de diversifier les méthodes d’identification, au-delà des preuves d’ADN.

Le fait que beaucoup de corps ont été enterrés dans différents cimetières régionaux du pays complique les procédures d’identification. Dans la plupart des cas, les cimetières situés dans des zones éloignées ne sont pas administrés par des responsables, et les fonctionnaires chargés des enterrements ne respectent pas les protocoles d’inhumation. Les morts sont enterrés dans des ossuaires ou des fosses communes, qu’ils aient été identifiés (mais non réclamés) ou qu’ils n’aient pas été identifiés. Dans la municipalité d’Olaya Herrera (Nariño), le CICR a, avec l’aide de la commune, contribué au processus d’identification de restes humains enterrés dans des fosses communes et, à l’heure actuelle, il soutient la réhabilitation de la morgue et de locaux destinés aux « NN » (sans nom), ainsi que la construction de chambres froides pour la conservation des corps.

 

Voir aussi :

Le drame des morts sans nom enterrés dans les cimetières

 

- Rapport Colombie 2011