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Rapport Colombie 2011 - situation humanitaire

18-04-2012 Éclairage

Les Colombiens ont souffert en 2011 des conséquences d’un conflit armé qui dure depuis près de 50 ans. Ce rapport est un appel pour une application scrupuleuse des normes humanitaires.

2011 : un appel à respecter les règles humanitaires

Les Colombiens ont souffert en 2011 des conséquences d’un conflit armé qui dure depuis près de 50 ans. C’est le conflit le plus long de l’hémisphère occidental. Ses effets sont aussi aigus et importants aujourd’hui que par le passé. C’est pourquoi l’appel lancé pour que soient respectées et rigoureusement appliquées les règles humanitaires que nous décrivons dans chaque partie du présent rapport est une demande toujours actuelle, nécessaire et pertinente.

En 2011, le CICR, en tant que témoin direct de la dureté et des horreurs du conflit armé et d’autres situations de violence dans différentes zones du pays, a documenté plus de 760 cas de violation du droit international humanitaire (DIH) et d’autres règles fondamentales visant à protéger les personnes. Ces cas révèlent une augmentation préoccupante des déplacements de population, des actes de violence sexuelle, des attaques dirigées contre des biens de caractère civil et des dommages causés aux biens civils.

 

Les chiffres du CICR, présentés dans chacun des chapitres suivants, ne sont qu’un reflet de la situation qui règne dans la vingtaine de zones du pays où l’institution concentre ses activités humanitaires, mais ils pourraient être révélateurs de tendances nationales.

En 2011, les départements où le CICR a enregistré une recrudescence des hostilités et des conséquences qui en résultent pour les victimes ont été ceux de Cauca, Nariño, Antioquia, Córdoba, Putumayo, Caquetá, Meta, Guaviare et, durant les derniers mois de l’année, de Norte de Santander. En outre, dans des villes comme Medellín, Buenaventura et Tumaco, les conséquences du conflit armé coexistent avec d’autres formes de violence organisée qui causent aussi des souffrances parmi la population civile.

Des départements comme Cauca, Nariño, Putumayo et Caquetá ont été le théâtre de combats, d’opérations militaires et d’attaques. On a également retrouvé cette dynamique dans des municipalités de la région du Catatumbo, dans le département de Norte de Santander. Au regard du droit international humanitaire, les parties au conflit sont tenues de respecter les principes de distinction, de précaution et de proportionnalité dans le but de réduire au minimum les souffrances infligées aux populations civiles et aux autres personnes protégées par le DIH – comme les malades, les blessés et les personnes ne participant plus aux combats –, ainsi que les dommages causés aux biens de caractère civil.

Outre ces zones, où se concentrent les combats, d’autres régions ont, en raison de la présence d’acteurs armés, été touchées par les conséquences indirectes d’un conflit qui dure depuis des années : difficultés d’accéder aux services essentiels comme les soins de santé, l’éducation, l’approvisionnement en eau et les transports ; stigmatisation de la population considérée comme ayant collaboré avec l’un ou l’autre groupe. Dans ces régions, on ne relève pas d’affrontements quotidiens, mais des infractions, telles que des homicides, des menaces et des violences sexuelles, sont commises dans le silence. Là-bas, la situation humanitaire s’aggrave plus du fait de l’oubli, de l’indifférence et de la faible présence des institutions sociales de l’État.

Malgré les efforts déployés par l’État pour contenir le problème, le renforcement des groupes armés émergents, dénommés par le gouvernement « Bacrim », dans des régions d’Antioquia, de Córdoba, du Chocó, de Nariño et de certains départements de la côte des Caraïbes, a contribué à la détérioration de la situation humanitaire. À cela s’ajoute la présence d’autres groupes en marge de la loi dans des villes comme Medellín et Buenaventura, qui a aggravé encore la situation.

Dans ces villes, des quartiers sont sous le contrôle de bandes armées, et il est difficile d’y pénétrer. C’est pourquoi au-delà des études sémantiques sur la distinction entre « conflit armé » et « autres situations de violence », ces dernières étant générées principalement par la criminalité organisée, les conséquences humanitaires de ces deux phénomènes sont pratiquement identiques pour la population : morts, déplacements, disparitions, violences sexuelles et utilisation d’enfants, entre autres choses.

La réponse humanitaire

Le présent rapport contient une description des principaux problèmes qui ont touché la population en 2011, dans différentes parties du pays où le CICR est présent. Y sont également exprimées les préoccupations concernant les personnes privées de liberté, relatives tant au bien-être des personnes aux mains de groupes armés qu’aux conditions de détention de celles qui se trouvent dans des centres de détention de l’État.

Outre le fait de décrire l’impact sur les victimes, le rapport contient des témoignages dignes de foi qui mettent en évidence le caractère chronique de la violence et font état de la réponse humanitaire apportée par le CICR pour atténuer les souffrances et restaurer la dignité des personnes.

Le travail humanitaire du CICR s’articule autour de trois axes principaux : la protection, à savoir les démarches entreprises auprès des auteurs présumés de violations directes du DIH dont le CICR a eu connaissance, le but étant de discuter de ces cas dans le cadre du dialogue confidentiel que l’institution entretient avec tous les acteurs armés ; l’assistance, c’est-à-dire la fourniture directe d’une aide et les activités menées afin de faciliter l’accès aux services de base pour les victimes et les communautés vivant dans les zones touchées par la violence ; et la prévention, par la promotion du respect et de l’application du DIH et d’autres règles humanitaires.

Le CICR ne pourrait pas mener ces activités sans le soutien de la Croix-Rouge colombienne, son partenaire stratégique dans le travail qu’il accomplit en Colombie. Avec la mise en commun de leurs capacités, il peut étendre le champ de son action et venir en aide à un plus grand nombre de personnes qui ont besoin d’assistance.

Enfin, chaque chapitre de ce rapport – avec ses références respectives au droit international humanitaire – contient un message explicite : l’appel lancé à tous les acteurs armés pour qu’ils atténuent les effets des hostilités et de la violence. Une exhortation à respecter la population civile, les personnes qui ont déposé les armes, les blessés et les malades ; en d’autres termes, à respecter les principes internationaux qui, depuis la fin du XIXe siècle, régissent la conduite des hostilités : les normes du droit international humanitaire.

 

Medellín : plus d’espaces humanitaires, plus de solutions

Dans l’objectif d’atténuer les conséquences engendrées par la violence dans les environnements urbains, le CICR a, en collaboration avec la Croix-Rouge colombienne et en coordination avec les autorités locales ainsi que des entités privées et communautaires, mis en œuvre en 2011, à Medellín, un projet de quatre ans intitulé « Más espacios humanitarios, más alternativas » (plus d’espaces humanitaires, plus de solutions).

Dans certains quartiers, la violence armée fait des dizaines de morts et de blessés, cause des déplacements intra-urbains et entraîne des restrictions à la circulation des personnes avec des cessez-le-feu imposés par des bandes armées. Il arrive que des personnes se retrouvent prises dans les feux croisés et souffrent par la suite de traumatismes psychologiques. Certains enfants terrorisés par le bruit des tirs refusent de sortir dans la cour de récréation. Les habitants de ces quartiers ont également du mal à accéder aux services médicaux, bien qu’ils vivent dans une ville reconnue pour la qualité de ses services.

Le projet du CICR et de la Société nationale, qui s’articule autour de plusieurs axes d’intervention, constitue une réponse globale et plurisectorielle au problème. Il comprend des activités de prévention de la violence dans les établissements scolaires, avec des cours sur la vie en commun, les premiers secours au niveau communautaire, et la santé sexuelle et procréative. Il porte aussi sur des activités d’assistance, avec des actions visant à améliorer l’accès aux soins de santé et à faciliter la création de revenus. Sont également menées des activités de protection destinées à promouvoir auprès des forces de l’ordre la mise en œuvre des normes régissant l’emploi de la force, l’arrestation et la détention, et à encourager les groupes armés, dans le cadre d’un dialogue confidentiel, à respecter la population et les infrastructures de base comme les centres médicaux, les établissements scolaires et les espaces publics. Enfin, le CICR visite les lieux de détention pour mineurs afin d’améliorer leurs conditions de détention et d’augmenter leurs chances de réinsertion dans la société.

Éditorial : l’autre Colombie sombre-t-elle dans l’oubli ?

Jordi Raich, chef de la délégation du CICR en Colombie 

Jordi Raich, chef de la délégation du CICR en Colombie
© CICR / B.Heger

 Il existe une Colombie à peine citée dans les titres de presse, où l’on ne peut se rendre que par canoë, à dos d’âne, à pied ou par des routes qui paraissent être des rivières asséchées. Une Colombie où il est difficile d’accéder aux services de santé, d’avoir de l’eau potable, de scolariser ses enfants. Cette Colombie est plus proche de nous que ce que nous croyons : ce sont beaucoup de ces zones à la périphérie des grandes villes. C’est la Colombie qui subit les pires conséquences du conflit armé et de la violence, conséquences toujours plus lointaines, toujours plus périphériques, mais bien réelles et qui touchent encore le territoire colombien.

Cette autre Colombie est l’antithèse de la première, celle de la croissance économique, du développement, de la consommation, de la sophistication. Les deux pays sont les deux côtés d’une même pièce de monnaie, ils coexistent sur un même territoire et représentent une grande contradiction, un grand contraste : il existe deux Colombies qui parfois ne se voient pas, qui se regardent à peine, qui souvent ne se reconnaissent pas.

 

En 2011, l'acceptation des activités humanitaires menée par le CICR lui a permis de travailler dans les zones de Colombie touchées par le conflit armé et autres formes de violence. 

En 2011, l'acceptation des activités humanitaires menée par le CICR lui a permis de travailler dans les zones de Colombie touchées par le conflit armé et autres formes de violence.
© ICRC / B. Heger

 Pour illustrer cette contradiction, quelques chiffres sur l’inégalité et la croissance économique suffisent. D’après certaines données de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), la Colombie arrive en deuxième place sur la liste des pays qui connaissent la plus mauvaise répartition des revenus. Par ailleurs, en 2011 la croissance économique du pays aurait dépassé les 5 %, un des plus forts taux de la région.

À la différence des années précédentes, les conséquences du conflit armé aujourd’hui ne se ressentent pas tant dans les grandes villes, où les préoccupations concernant la sécurité ont cédé la place aux débats autour de la croissance économique, des politiques de l’emploi et du système de transport en commun à adopter.

 

Les conséquences humanitaires du conflit en Colombie sont particulièrement graves dans les zones reculées, des zones dans lesquelles le CICR est présent. 

Les conséquences humanitaires du conflit en Colombie sont particulièrement graves dans les zones reculées, des zones dans lesquelles le CICR est présent.
© CICR / B. Heger

 

Au contraire, dans l’autre Colombie, le pays où le CICR concentre ses activités humanitaires, la guerre fait souvent partie du quotidien, que ce soit à cause des affrontements directs ou de la présence de groupes armés qui contrôlent les territoires. Là-bas, les préoccupations continuent de porter sur l’essentiel : qu’est-ce qu’on va manger, comment va-t-on soulager l’enfant s’il tombe malade, l’enseignante va-t-elle pouvoir arriver et donner cours, et comment rester neutre dans un conflit qui se déroule à la porte de la maison ? C’est cette autre Colombie qui est décrite dans le présent rapport.

En tant que témoins directs de nombreux problèmes d’ordre humanitaire dans différentes zones du pays, nous voulons montrer et rappeler que le conflit armé et l’existence d’autres formes de violence continuent de faire chaque jour de nouvelles victimes et qu’il est urgent de respecter les règles humanitaires.

Nous voulons partager notre inquiétude concernant une population et une situation qui prennent le chemin de l’oubli. Un oubli de plus en plus important, qui a de quoi inquiéter : réduction des ressources de la coopération internationale destinées à la prise en charge de ces victimes et absence de cette autre réalité dans le débat public au niveau national.

Le CICR salue l’effort fourni par le gouvernement pour faire adopter la loi sur les victimes et la restitution des terres, qui devrait apporter un soulagement aux milliers de familles. Nous pensons que c’est un premier pas pour éviter l’oubli et nous suivons la mise en œuvre de ce texte avec intérêt, fermement résolus à faire en sorte, dans la mesure de nos possibilités, que les victimes obtiennent réparation.

Nous croyons aussi qu’il est important de réussir à ce que l’autre Colombie participe davantage à l’élaboration de propositions visant à mettre fin à des décennies de violence ; certaines de ces propositions commencent d’ailleurs à se dessiner dans l’arène publique. Si l’on ne prend pas en compte, dans toute son ampleur, cette réalité faite de contrastes, il sera très difficile de reconnaître comme il se doit les victimes du conflit et de parvenir à des solutions à long terme.

Nous vous invitons à lire le présent rapport avec sérénité, à vous plonger dans les témoignages des victimes de cette autre Colombie, dans les chiffres sur l’impact des différents problèmes humanitaires et sur l’action, les réponses du CICR pour atténuer les souffrances des personnes.

Jordi Raich
Chef de la délégation du CICR en Colombie