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Népal : aider les familles à faire face à l’incertitude qui entoure la disparition d’un proche

30-07-2012 Éclairage

Lors du conflit au Népal, des centaines de personnes ont disparu. Depuis, leurs familles vivent dans l’incertitude ; elles s’accrochent à l’espoir que leurs proches sont peut-être encore en vie et veulent à tout prix savoir ce qu’il en est réellement.

La vie de nombreuses familles népalaises a changé du jour au lendemain lorsque le fils, le mari ou le père a disparu pendant le conflit qui a duré de 1996 à 2006. La plupart des familles sont toujours sans nouvelles. Elles font alors face à un dilemme : elles ont le sentiment que leurs proches sont morts, mais elles s’accrochent à l’espoir qu’ils sont peut-être encore en vie. Comme le dit un homme : « Nous n’avons pas vu leurs corps, mais ils ne sont pas rentrés à la maison. Certains disent qu’ils sont toujours en vie, mais rien n’est sûr. »

Sita*, 38 ans, ne sait toujours pas ce qu’il est advenu de son mari, après qu’il a eu disparu en 2002, à l’âge de 30 ans, la laissant seule avec deux jeunes enfants. C’était un membre très actif d’un parti politique. Après être sorti de chez lui comme tous les matins pour vaquer à ses activités politiques, il a disparu, et personne ne l’a plus jamais revu. Depuis, Sita et ses enfants attendent qu’il revienne. C’est elle qui subvient désormais aux besoins de la famille, et elle fait de son mieux pour élever ses enfants. Elle n’a pas de véritables sources de revenu ni suffisamment de terres cultivables, mais elle doit trouver un moyen d’envoyer ses enfants à l’école.

La plupart des femmes dont le mari a disparu lors du conflit sont stigmatisées au sein de leur propre communauté. « J’étais méprisée, victime de discrimination et même rejetée par certains membres de la communauté, se souvient Sita. J’ai été contrainte de m’isoler. » Elle a alors sombré dans le désespoir, a souffert d’insomnie et faisait des cauchemars. « Je passais des journées entières à pleurer. J’étais angoissée, j’imaginais ce qui avait pu arriver à mon mari. Je ne savais pas ce qu’il adviendrait de mes enfants. C’était très difficile. »

Le cas de Sita n’est pas unique. Les épouses des hommes disparus doivent faire face aux contraintes culturelles d’une société fermement ancrée dans la tradition, la religion et la culture : sans mari, elles perdent leur rôle au sein de la famille et sont considérées comme une bouche de plus à nourrir ; elles ne peuvent pas non plus revendiquer les biens de leur mari. Dans la communauté, les autres femmes les voient comme une menace, et les hommes les considèrent comme sexuellement disponibles. Étant donné que personne ne sait si leurs maris sont morts ou vivants, les femmes dans cette situation ne peuvent pas suivre les traditions. Il s’agit notamment de savoir si elles devraient s’habiller et se comporter comme des veuves, si elles doivent pratiquer les rites que les veuves sont censées accomplir et si elles peuvent participer à des cérémonies telles que les mariages, auxquelles les veuves ne sont pas admises – on considère en effet que ces dernières portent malheur lors d’événements heureux.

« Nous étions rejetées et stigmatisées. Nous n’osions même pas nous présenter devant d’autres membres de la communauté, se rappelle Sita. Nous passions le plus clair de notre temps seules, rongées par le chagrin et l’angoisse. » En général, l’entourage ne comprend pas leur comportement et est incapable de les aider ; la communauté les laisse dans leur isolement, et personne n’est là pour les soutenir. « J’étais sur le point de tout abandonner, mes enfants, ma belle-famille, tout, poursuit Sita. Mais j’ai été aidée par certains proches, comme ma belle-mère. Grâce à eux, j’ai finalement décidé de rester et de m’occuper de mes enfants en attendant de savoir ce qu’il était arrivé à mon mari. » Ses deux enfants sont maintenant des adolescents et ils vont à l’école. Ils sont sa grande fierté et lui apportent beaucoup de réconfort.

Pour aider les familles des personnes disparues à dépasser leur souffrance et l’incertitude qui entoure la perte de leurs proches, le CICR a lancé en 2010 un programme de soutien psychosocial appelé Hateymalo (« prenez-vous par la main »). Ce programme, qui associe des partenaires locaux, a d’abord été mis en œuvre dans 16 districts. Les familles reçoivent un soutien psychologique, socio-culturel, économique, juridique et administratif.

En juin 2011, Sita a décidé de rejoindre le programme après avoir assisté à une séance d’information organisée par des conseillers formés par le CICR. Elle était très sceptique au début, mais aujourd’hui elle est fière d’y participer. « Hateymalo nous a appris à parler de la situation dans laquelle nous nous trouvons, à exprimer nos souffrances, à parler et à trouver des solutions, dit-elle. Le soutien juridique, administratif et économique dont nous bénéficions nous a permis de repartir dans la vie. Nos réunions régulières sont si utiles dans notre processus de guérison que nous comptons maintenant les jours jusqu’à la prochaine réunion. » Selon Yubaraj Adhikari, qui gère le programme de soutien psychosocial à Katmandou, plus de 700 familles de personnes disparues ont bénéficié à ce jour de ce service. Le CICR prévoit d’étendre le programme pour couvrir 25 districts supplémentaires d’ici à 2013, en faveur de 550 autres familles.

Les familles attendent toujours de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches disparus, mais la plupart de celles qui participent au programme Hateymalo peuvent maintenant mieux faire face à la situation et sont un peu plus optimistes quant à leur avenir. « Ma situation s’est considérablement améliorée avec ce programme : les gens qui faisaient preuve de discrimination à mon égard, et qui me rejetaient, maintenant me respectent. Mes enfants vont à l’école et ils m’aident à cultiver mon champ. Je suis très fière d’eux et j’ai confiance en l’avenir », conclut Sita avec un petit sourire.

Les participants au programme Hateymalo dans le district de Banke ont érigé il y a peu des monuments à la mémoire de leurs proches disparus, avec l’aide de partenaires parmi lesquels le CICR et leur communauté.

* Prénom fictif.


Photos

District de Banke, Népal. Sita parle avec les collaborateurs du CICR qui viennent la soutenir. 

District de Banke, Népal. Sita parle avec les collaborateurs du CICR qui viennent la soutenir.
© CICR

District de Banke, Népal. Yubaraj Adhikari (responsable du programme de soutien psychosocial du CICR) sert d’interprète entre Sita et les collaborateurs du CICR. 

District de Banke, Népal. Yubaraj Adhikari (responsable du programme de soutien psychosocial du CICR) sert d’interprète entre Sita et les collaborateurs du CICR.
© CICR

District de Banke, Népal. Sita et ses deux enfants, tout sourire à la fin de notre rencontre. 

District de Banke, Népal. Sita et ses deux enfants, tout sourire à la fin de notre rencontre.
© CICR