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Fédération de Russie : le programme de visites à domicile de la Croix-Rouge dans le Caucase du Nord

17-07-2012 Éclairage

Avec le soutien du CICR, la Croix-Rouge russe mène un programme de visites à domicile au Daghestan, en Ingouchie et en Tchétchénie. Rien qu’en 2011, des infirmières ont rendu visite à plus de 1 100 personnes âgées malades et solitaires. Leila Satueva, du bureau du CICR à Grozny, nous parle de ce programme et de ses bénéficiaires.

Presque tous les jours, je passe par le marché en rentrant chez moi, me frayant un chemin entre la multitude des vendeurs et des acheteurs, dans le tohu-bohu ordinaire. Des étals de babioles et de jouets chinois proposent de drôles de petits chiens à pile qui se mettent à bouger et à japper quand on presse sur un bouton. Le vendeur pose par terre un fond de carton où il exhibe un de ses petits chiens pour attirer le chaland. Un jouet, c’est tout.

Mais hier, quand j’ai entendu ce bruit familier, mon cœur s’est serré et j’ai été submergée par un sentiment de tristesse et d’impuissance. Une scène vécue cinq jours plus tôt m’est revenue à l’esprit. « Viens mon chou, viens » murmurait Mariya Ivanovna. Elle était debout devant sa petite table, sur laquelle sautillait un de ces petits chiens ; elle le caressait et lui parlait comme s’il était vivant. Je me suis soudainement rendu compte de l’extrême solitude de cette femme.

À 87 ans, Mariya Ivanovna vit complètement seule. Ce jour-là, j’accompagne Masar, une infirmière visiteuse de la section tchétchène de la Croix-Rouge russe, pendant une de ses tournées. Nous rendons visite à Dina, sa voisine, lorsque Mariya Ivanovna passe chez elle. Les deux femmes sont bénéficiaires du programme de visites à domicile, et Masar va les voir deux fois par semaine. Pendant les deux heures que dure sa visite, elle apporte de l’eau, aide aux tâches ménagères et fait les courses. Elle prend aussi leur tension artérielle et leur achète des médicaments. Mais ce que les vieilles dames apprécient le plus, c’est de pouvoir parler à quelqu’un.

Masar a rencontré les deux femmes en 1996. « C’était pendant la première guerre de Tchétchénie, raconte Dina. Le personnel de la Croix-Rouge faisait le tour des sous-sols, à la recherche des gens qui s’abritaient des bombes. C’est comme ça qu’ils nous ont trouvées, nous ont enregistrées et ont commencé à nous aider. » Masar éclate de rire en repensant à ce moment : « EIles étaient noires de crasse ! » « Et comment, s’exclame Dina, nous ne nous étions pas lavées depuis six mois ! » Près de 16 ans ont passé, mais l’infirmière les suit toujours. Elle s’occupe de huit autres femmes, chacune avec son caractère et une histoire de vie qui lui est propre. La seule chose qu’elles ont en commun, c’est la solitude et un certain désarroi touchant. Dina est très sociable et dynamique, tandis que Mariya Ivanovna a tendance à s’enfermer dans la solitude et le mutisme, attendant qu’on lui pose une question pour parler. Quand elles ont des visites et qu’elles voient du monde, c’est la fête.

Ce jour-là, nous ne pouvons tout simplement pas partir sans aller voir l’appartement de Mariya Ivanovna, qui se trouve au même étage que celui de Dina. Elle nous montre son modeste mobilier, les médicaments qu’elle prend. Elle raconte qu’elle appelle souvent Masar en dehors de ses horaires de travail, car sa tension est très instable. Elle s’approche ensuite de sa table, en silence. Elle met en marche son petit chien à pile et commence à lui parler. C’est là que j’ai cette impression bizarre. Avant, on discutait et on riait, mais tout à coup la dure réalité nous rattrape et les mots deviennent superflus. La preuve que Saint-Exupéry avait raison quand il disait : « Il n'est qu'un luxe véritable, et c'est celui des relations humaines. »

Nous allons ensuite voir Petimat avec une autre infirmière. Cette grand-mère attendait impatiemment notre visite. À notre arrivée, elle s’affaire et nous offre les meilleurs sièges et ce qu’elle a de meilleur à manger. Elle parle un russe parfait et nous raconte qu’elle a travaillé comme interprète russe-tchétchène au Kazakhstan, où de nombreux Tchétchènes ont été déportés. Les trois fils de Petimat sont morts. L’un emporté par la maladie, les deux autres tués pendant les combats en Tchétchénie. Elle a élevé les enfants de l’un des ses fils, et elle vit à présent avec eux. À 83 ans, Petimat est toujours indépendante et pleine d’énergie, et elle semble disposer de réserves de bonté inépuisables. Pendant notre conversation elle sourit, mais elle répète : « S’il vous plaît, ne m’abandonnez pas. »

Les infirmières de la Croix-Rouge russe rendent visite à 826 femmes comme celles-ci dans différentes régions de Tchétchénie. Certaines sont très âgées. D’autres, bien que plus jeunes, souffrent de solitude physique et psychologique. D’autres encore sont malades ou sans nouvelles de membres de leur famille disparus en relation avec le conflit ou la violence.

Grâce au programme de visites à domicile de la Croix-Rouge, ces femmes voient que quelqu’un se soucie d’elles, les considère comme des personnes. Et que quelqu’un est là, prêt à les aider.


Photos

Grozny, Tchétchénie. Mariya Ivanovna parle à son chien à pile. Masar, l’infirmière du service des visites à domicile de la Croix-Rouge russe, est assise auprès d’elle. 

Grozny, Tchétchénie. Mariya Ivanovna parle à son chien à pile. Masar, l’infirmière du service des visites à domicile de la Croix-Rouge russe, est assise auprès d’elle.
© CICR

Tchétchénie. Petimat, une bénéficiaire du programme de visites à domicile de la Croix-Rouge russe. 

Tchétchénie. Petimat, une bénéficiaire du programme de visites à domicile de la Croix-Rouge russe.
© CICR