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Sri Lanka : vivre jour après jour dans l’angoisse et l’incertitude

21-05-2012 Éclairage

« La disparition est bien plus terrible que la mort. Quand une personne meurt, quand je sais qu’un tel est mort, l’histoire se termine là et, d’une manière ou d'une autre, c’est un chapitre que je peux clore. Mais lorsqu’une personne disparaît, c'est une souffrance éternelle. » Extrait d’une pièce jouée devant la Commission enseignements et réconciliation (LLRC), 12 novembre 2010.

Tout pays qui émerge d’un conflit prolongé, et Sri Lanka ne fait pas exception, est confronté à la difficile tâche de soulager les souffrances des familles qui sont sans nouvelles d’un proche disparu pendant les hostilités. Au Népal, lorsque le conflit armé a pris fin en 2006, on a dénombré quelque 17 000 morts et 3 100 personnes disparues signalées au CICR par leur famille. Aujourd’hui, le sort de bon nombre d’entre elles a pu être élucidé, mais plus de 1 400 noms figurent toujours sur la liste des personnes portées disparues tenue par le CICR.

La grande majorité des personnes disparues au Népal – comme partout ailleurs dans le monde – sont des hommes. Ils laissent derrière eux des épouses qui se retrouvent à vivre dans un état d’angoisse et d’incertitude permanentes.

Laxmi Devi Khadka a passé plus de neuf ans sans savoir ce qu'il était advenu de son mari. En 2003, des hommes armés sont venus chez elle à Bardiya, dans le sud du Népal, et ont emmené son mari, déclarant vouloir parler avec lui quelques instants. On ne l’a plus jamais revu. « Aussi mince soit-il, j’ai encore un peu d’espoir tant que je n’aurai pas vu son corps de mes propres yeux », dit-elle. Dans le district de Bardiya, on a enregistré davantage de cas de disparition que dans tout autre district du Népal. L’arbre devant la maison de Laxmi est là pour lui rappeler chaque jour son mari. Elle l’a planté l’année où il a disparu. Aujourd’hui, il s’élève imposant au-dessus de la maison.

Pauline Boss est professeur et clinicienne pour le programme de formation doctorale « Mariage et thérapie familiale » à l’Université du Minnesota ; auparavant, elle a été professeur associé en psychologie à la faculté de médecine de l'Université d'Harvard.

[Ces] personnes sont physiquement absentes, mais demeurent psychologiquement présentes.

Elle explique ce concept de perte : « [Ces] personnes sont physiquement absentes, mais demeurent psychologiquement présentes. Même si elles sont mortes, leurs restes n’ont jamais été retrouvés. Les membres de la famille sont préoccupés par le sort de la personne disparue et ne parviennent à penser à rien d’autre, même des années plus tard. »

Au-delà de l’angoisse de ne pas savoir ce qu’il est advenu de son mari, Laxmi – comme toutes les familles des personnes portées disparues ailleurs dans le monde – fait face à une multitude de problèmes pratiques : des difficultés d’ordre économique, puisque c’est souvent le soutien de famille qui a disparu, mais aussi de nombreux problèmes légaux et administratifs. Elle explique : « Mon mari avait un petit lopin de terre à son nom. Or, pour transférer la propriété du terrain, il faut un certificat de décès. Et comme je ne peux pas être certaine que mon mari est mort, je ne peux pas non plus obtenir un tel certificat. »

Laxmi n’est que l’une des milliers de femmes que le CICR a rencontrées dans le cadre des activités qu’il mène dans les zones de conflit, notamment en ex-Yougoslavie, au Népal, au Timor oriental, au Guatemala et au Pérou. « Ces familles veulent toutes connaître le sort de leurs proches disparus, pour ne pas devoir vivre dans une incertitude permanente », explique Zurab Burduli, délégué du CICR chargé des activités de recherche à Sri Lanka. « Tant qu’elles ne reçoivent pas des informations crédibles sur le sort de leurs êtres chers et le lieu où ils se trouvent, elles oscillent constamment entre espoir et désespoir. »

Des personnes disparaissent dans presque toutes les situations de conflit armé et de violence interne. Dans les contextes où le CICR est présent, il s’emploie depuis des dizaines d’années à prévenir les disparitions, à rétablir les liens familiaux lorsqu’ils ont été brisés, et à retrouver la trace des personnes portées disparues. En vertu du mandat unique qui lui a été conféré et de son rôle reconnu en tant qu’intermédiaire humanitaire neutre, le CICR a, dans beaucoup de situations, enregistré de nombreux cas de personnes disparues. La plupart de ces disparitions ont été signalées par des membres de la famille. Dans nombre de pays, le CICR travaille en collaboration avec les autorités pour collecter et gérer les données sur les personnes portées disparues.

Souvent, le CICR n’est cependant pas le seul organisme à suivre les cas des personnes portées disparues ; il arrive fréquemment en effet que les familles endeuillées s’adressent à différentes institutions nationales et organisations.

De fait, à la suite d’un conflit armé, de nombreux pays font tout leur possible pour répondre aux besoins et aux préoccupations multiples qui accablent quotidiennement les proches des personnes disparues.

Il est nécessaire de mettre en place un mécanisme national approprié permettant d’assurer une bonne coordination au niveau des autorités compétentes, des institutions et des informations disponibles, afin de prendre toutes les mesures possibles pour retrouver la trace des personnes portées disparues et soutenir leurs familles.

Actuellement, de tels mécanismes existent dans plusieurs pays, notamment au Kosovo, en Bosnie-Herzégovine, à Chypre et en Afrique du Sud. Ce que l’on attend de ces outils, c’est qu’ils permettent à des femmes comme Laxmi Devi Khadka de mener à terme une recherche qui aura duré près d’une décennie et de trouver enfin un peu de réconfort.


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