• Envoyer
  • Imprimer

Entre journalisme et action humanitaire, une distance salutaire s'impose en Syrie

05-12-2012 Éclairage

Les acteurs humanitaires et les médias entretiennent depuis longtemps une relation de codépendance consistant à échanger, dans un intérêt mutuel, des informations contre une présence médiatique. Mais certaines situations ne leur imposent-elles pas de prendre leurs distances ? En Syrie, le stéréotype des organisations humanitaires qui facilitent des accès aux journalistes et mettent à leur disposition des moyens de transport et des informations contre une couverture médiatique qui suscitera l'émotion tend à s'effondrer. Des experts qui ont tenu un débat au Frontline Club de Londres sur la question de la communication humanitaire estiment que dans le contexte syrien, il serait plus prudent et plus pratique que les deux familles exercent leurs activités de façon indépendante.

Parmi les idées exposées lors du débat, il ressort notamment qu’en Syrie, les organisations humanitaires ne peuvent, dans la pratique, apporter qu'une aide limitée aux journalistes étrangers, car la fourniture de l'assistance est déjà entravée par les problèmes de sécurité, des obstacles administratifs et la méfiance de l'État. Dans les zones sous contrôle de l'opposition armée, où les ONG ont une plus grande marge de manœuvre mais doivent aussi se faire plus discrètes, les journalistes doivent faire preuve d’une prudence extrême – le risque étant que les hôpitaux de campagne clandestins ne soient localisés et attaqués, ou que les réseaux d'introduction clandestine de médicaments ne soient démantelés.

« Je n'ai jamais aussi peu parlé aux journalistes de toute ma carrière », indique Ben Parker, chef du bureau de Damas qui coordonne les opérations de secours de l'ONU en Syrie. Ancien journaliste et pionnier des opérations de secours déployées au Soudan et en Afrique de l’Est, il explique qu'en règle générale, les acteurs humanitaires ont besoin des médias pour les aider à lever des fonds, sensibiliser l'opinion publique à une crise, et prôner une solution à une situation critique. Mais pour lui, ces trois arguments ne s'appliquent pas dans le contexte syrien. En effet, personne ne sait quelle solution prôner ; cette crise fait déjà la une de tous les journaux ; et l'émotion ne suffit pas à balayer les préoccupations politiques des grands donateurs.

De même, poursuit Ben Parker, les institutions des Nations Unies ont généralement l'habitude d’utiliser les médias pour défendre les intérêts des personnes ayant besoin d'aide, mais dans le contexte syrien, les militants, les citoyens et les médias locaux parviennent déjà à faire entendre leur voix. Et alors qu'habituellement, les organismes internationaux désireux d'obtenir une couverture médiatique de leurs interventions dans une situation de catastrophe ou de conflit auraient tendance à inviter les journalistes à se joindre aux convois et aux distributions de secours, de telles stratégies ne fonctionnent pas en Syrie – un État dont la position sur l'assistance internationale est profondément ambiguë, et qui est totalement surveillé de l’intérieur. Ben Parker explique : « L'ONU ne peut pas aider les journalistes là-bas. Nous vous contaminerions. »

Responsable de la section internationale de Channel 4 et ancienne travailleuse humanitaire, Lindsey Hilsum est généralement peu encline à considérer une crise d'un point de vue humanitaire. Mais le contexte syrien a bousculé cette habitude. Au vu des milliers de morts et de blessés et des 1,2 million de Syriens qui ont fui à travers le pays, une intervention humanitaire était vitale. « L'aide fait cruellement défaut, indique-t-elle. Et contrairement à mon habitude, je suis préoccupée à l'idée de révéler des informations qui pourraient porter préjudice à des personnes et à des organisations qui s'emploient à fournir une aide. »

Hicham Hassan, responsable de la coordination des informations publiques sur l'action que déploie le CICR en Syrie depuis le début de la crise en mars 2011, explique que l'institution communique beaucoup, compte tenu de son rôle central sur le terrain. Le CICR est l'une des rares organisations en mesure d'envoyer des équipes internationales en Syrie pour fournir une assistance aux victimes du conflit. Hicham Hassan précise que le CICR est venu en aide à plus d'un million de personnes au cours des neuf premiers mois, ce qui est insignifiant compte tenu des besoins croissants. En outre, il ne faut pas croire que la diffusion d'informations sur l'intervention humanitaire signifie que les colis alimentaires et les kits de chirurgie de guerre sont une solution au conflit. Mais « les gens manquent de tout », affirme-t-il. Le premier besoin, ce sont les soins médicaux adéquats. « Si nous le pouvons, c'est sur ce volet que nous voudrions concentrer notre action. »

Melissa Fleming, porte-parole du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), estime que le sort tragique des personnes qui fuient la Syrie doit continuer d’inciter les journalistes à jouer leur rôle traditionnel de sensibilisation de l'opinion. D'ici à la fin de l’année, des pays voisins – la Jordanie, la Turquie, le Liban et l’Irak – auront accueilli 700 000 personnes, qui devront affronter l’hiver dans des camps ou des immeubles bondés. « Ils sont en sécurité, c'est déjà ça, mais ils sont tous traumatisés, précise-t-elle. Nous sommes très reconnaissants aux journalistes de parler d’eux. »

D’après Melissa Fleming, le lien qui continue d’unir les médias et le mouvement humanitaire dans le conflit syrien, c'est le sort de la population. Cette idée est reprise par Lyse Doucet, principale correspondante internationale de BBC World, qui a réalisé de nombreux reportages depuis la Syrie : « En temps de guerre, nous devons être du côté du peuple. » Tel est le défi que doivent relever les observateurs, qui, dans une Syrie déchirée par la violence, s'efforcent de rester impartiaux, mais pas indifférents.


Photos

Ben Parker (ONU), Hicham Hassan (CICR), Lindsey Hilsum (Channel 4) et Lyse Doucet (BBC) au débat du Frontline Club. 

Londres, Royaume-Uni.
Ben Parker (ONU), Hicham Hassan (CICR), Lindsey Hilsum (Channel 4) et Lyse Doucet (BBC) au débat du Frontline Club.
© CICR / L. Sturdy

Ben Parker (ONU) et Hicham Hassan (CICR) exposent leurs idées au Frontline Club. 

Londres, Royaume-Uni.
Londres (Royaume-Uni). Ben Parker (ONU) et Hicham Hassan (CICR) exposent leurs idées au Frontline Club.
© CICR / L. Sturdy

Hicham Hassan (CICR) prend la parole au Frontline Club. 

Londres, Royaume-Uni.
Hicham Hassan (CICR) prend la parole au Frontline Club.
© CICR / L. Sturdy