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Irak : les visites familiales apportent sourires et espoir dans les prisons

13-02-2013 Éclairage

Après avoir appris qu'un certain nombre de personnes détenues à la prison de Chamchamal n'avaient pas reçu de visite de leur famille depuis de nombreuses années, le CICR a fait en sorte de faciliter ces visites familiales. Quatre personnes qui sont ainsi venues voir un proche détenu racontent comment cela s'est passé pour elles.

Chamchamal Prison

Au cours des visites régulières que le CICR effectue depuis 2008 dans la prison de Chamchamal, dans la partie kurde du nord de l'Irak, afin d'évaluer les conditions de détention et le traitement réservé aux détenus, l'institution a remarqué que certains détenus n'avaient pas reçu de visites de leurs proches depuis très longtemps, jusqu’à neuf ans dans certains cas.

Une déléguée du CICR accueille un homme et son fils qui sont venus rendre visite à un parent. 

Prison de Chamchamal, Irak.
Une déléguée du CICR accueille un homme et son fils qui sont venus rendre visite à un parent.
© ICRC / P. Krzysiek

La principale raison en est que beaucoup de familles vivent dans le centre et le sud de l'Irak, loin de la prison, et qu'elles n'ont pas les moyens de faire le voyage jusque-là.

En coopération avec les autorités carcérales, le CICR a pris l'initiative, en novembre 2012, d'aider les familles à venir voir des détenus de la prison de Chamchamal. Des proches de 85 détenus ont ainsi reçu une aide financière pour couvrir leurs frais de voyage et de logement.

Les visites ont été organisées le dimanche, lundi et mercredi de la deuxième et troisième semaines de novembre 2012. Les familles sont venues de 11 gouvernorats d'Irak.

Des familles de Bagdad quittent la prison de Chamchamal après avoir rendu visite à leurs proches. 

Des familles de Bagdad quittent la prison de Chamchamal après avoir rendu visite à leurs proches.
© ICRC / P. Krzysiek

Deux tentes ont été montées dans la cour de la prison pour accueillir les visites. Au départ, alors que les familles attendaient avec angoisse que les détenus sortent des cellules toutes proches, l'atmosphère était tendue. Mais à la vue des détenus arrivant l'un après l'autre, leur peur a laissé place à des larmes de joie. Le moment était venu de rattraper toutes ces années sans contact ou à peine... Les détenus et les visiteurs ont pris plaisir à échanger des nouvelles et des souvenirs, et à déjeuner ensemble.

Après plus de deux heures, le moment est venu pour les détenus et les familles de se séparer. Même si cela a été difficile, le fait de savoir qu'ils garderaient tant de beaux souvenirs les a réconfortés.

Toutes les familles sont reparties avec une histoire à raconter et des impressions à partager... En voici quelques-unes.

Je ne suis pas sûr de pouvoir le reconnaître

« Je ne suis pas sûr que je vais reconnaître mon neveu Ziad*. Je ne l'ai pas vu depuis huit ans », explique Raâd M'hissen. Cet homme d'âge moyen vient de Bagdad. Il est l'oncle d'un détenu. Pendant qu'il attend en dehors de la tente, Raâd est un peu nerveux. À chaque fois qu'un détenu approche, il fait quelques pas vers lui, le scrutant du regard pour essayer de reconnaître un visage familier qui, pense-t-il, doit avoir beaucoup changé en huit ans.

Raad M'hissen arrive à la prison de Chamchamal pour revoir enfin son neveu, après huit ans de séparation. Les sacs en plastique contiennent de la nourriture qu'il va partager avec lui lors de la visite. 

Raad M'hissen arrive à la prison de Chamchamal pour revoir enfin son neveu, après huit ans de séparation. Les sacs en plastique contiennent de la nourriture qu'il va partager avec lui lors de la visite.
© ICRC / P. Krzysiek

Mais dès qu'il aperçoit Ziad, son visage s'éclaire et il arbore un large sourire. Serrant son neveu dans ses bras, il est incapable de retenir ses larmes. « Il n'a pas vraiment changé, il est resté le même », raconte Raâd, surpris.

Raâd était venu à cette visite sans vraiment y croire. « Je suis venu tout seul car nous n'étions pas certains que la visite aurait lieu, confesse-t-il. Même pendant que j'étais en route pour Chamchamal, je m'attendais à devoir rentrer à Bagdad à tout moment, sans avoir pu voir Ziad. »

Les autres membres de la famille n'ont pas osé l'accompagner. Ils ont eu peur de se perdre en chemin. « Nous pensions aussi que nous n'arriverions pas à nous faire entendre des autorités carcérales », ajoute Raâd.

Mais toutes ces craintes se sont envolées dès qu'il a vu son neveu. En partant, Raâd dit en souriant : « Ma famille m'a demandé de lui donner des preuves, et je leur rapporte cette bonne nouvelle de ma visite à Ziad. »

Raâd se sent maintenant prêt à organiser des visites pour le reste de la famille. « Grâce à cette initiative du CICR, je suis venu pour une première visite et j'ai trouvé ça facile. Je reviendrai avec d'autres membres de la famille. »

 

* Pour des raisons de confidentialité, les noms ont été changés.

Je suis tellement soulagée de l'avoir revu

C'est un long voyage qu'a fait Boshra depuis Bagdad jusqu'à Chamchamal avec ses deux fils, Hissine de 14 ans et Mustafa de 6 ans, pour voir leur père. Cette mère de trois enfants n'a pas vu son mari Zahi* depuis un an et demi. « Je lui rendais régulièrement visite quand il était détenu à Bagdad, mais je ne l'avais pas revu depuis son transfert à Chamchamal », explique-t-elle.

Boshra et ses trois enfants pour la maison la tête après avoir visité un parent détenu à la prison de Chamchamal. 

Boshra et ses trois enfants pour la maison la tête après avoir visité un parent détenu à la prison de Chamchamal.
© ICRC / P. Krzysiek

Boshra n'avait pas assez d'argent pour faire le voyage. Elle travaille dur pour faire vivre sa famille. « Je fais du pain et je cuisine pour les travailleurs journaliers de notre quartier. Je n'en peux plus d'attendre la libération de Zahi. »

Mustafa et Hssine ne peuvent pas rester assis, ils ne tiennent pas en place. Ils se sont levés et ils attendent comme les adultes que leur père apparaisse. Pendant qu'il attend, Mustafa parle à d'autres détenus qui se trouvent derrière une barrière. Sans s'en rendre compte, il est aussi un rayon de soleil dans leur journée.

« Quand mon mari est parti, Mustafa était très petit et Hssine se souvient à peine de son père », explique Boshra. Dès qu'ils voient Zahi, tous deux se précipitent dans ses bras pour l'embrasser. Mustafa l'attrape par le cou et Hssine passe son petit bras autour de la taille de son père.

Pendant toute la visite, Zahi est entouré de ses deux garçons et de sa femme. Ils parlent, s'échangent les dernières nouvelles, et ils rient et mangent ensemble. Zahi est heureux de ce que le CICR a fait pour que sa famille puisse venir le voir.

Quand Boshra et ses fils quittent la prison, leur sourire est plus large et leur cœur plus léger. « Je suis tellement soulagée de l'avoir revu », confie Boshra sur le chemin du retour vers Bagdad.

* Pour des raisons de confidentialité, les noms ont été changés.

La visite a atténué notre souffrance

Ismahan n'a pas vu son fils Ahmed* depuis cinq ans. Elle est venue de Bagdad avec une de ses filles. « Mon mari a de gros problèmes de santé et il ne pouvait pas venir voir notre fils. Bien sûr qu'il aurait voulu être avec nous », confie Ismahan, dont les larmes commencent à couler sur ses joues.

Ismahan a rendu visite à son fils détenu à la prison de Chamchamal. Elle se retourne vers la porte de la prison, une dernière fois avant de repartir pour Bagdad.  

Ismahan a rendu visite à son fils détenu à la prison de Chamchamal. Elle se retourne vers la porte de la prison, une dernière fois avant de repartir pour Bagdad.
© ICRC / P. Krzysiek

Ahmed travaillait comme photographe pour des mariages et des cérémonies religieuses. Il était le seul soutien financier de la famille. Son absence a eu un énorme impact sur le reste de la famille, qui vit maintenant dans une pauvreté extrême et dépend largement de la charité des voisins pour joindre les deux bouts. Ahmed est marié, et il a deux filles qu'Ismahan n'a pas pu emmener à cause de la distance. « Les petites sont trop jeunes. Le voyage par la route est épuisant. Elles ne supporteraient pas », dit-elle.

Malgré son âge et sa santé fragile, et malgré la fatigue du voyage, Ismahan se montre volontaire et déterminée, le cœur plein d'amour et de bonté. Sur la route de Chamchamal, elle s'efforce d'être aussi forte et joyeuse que possible. Mais quand son fils entre dans la tente, elle ne parvient plus à contrôler ses émotions et des larmes de joie et de tristesse se mêlent à son sourire.

Avec toute la tendresse d'une mère, Ismahan vérifie si Ahmed a perdu du poids et s'il a l'air plus âgé que la dernière fois qu'elle l'a vu, il y a cinq ans. Elle s'assoit entre ses deux enfants. Elle ne cesse de regarder Ahmed comme pour tenter de graver chaque détail de ses traits et de son attitude dans sa mémoire.

Ahmed a du mal à dire ce qu'il a ressenti pendant cette visite. « Les pleurs de ma mère m'ont fait l'effet de balles reçues en plein cœur », raconte-t-il avec tristesse. Mais il ajoute aussitôt : « Je me sens comme quelqu'un qui était mort et qui est revenu à la vie. C'est comme une deuxième naissance. »

Même s'il ne peut s'empêcher de se montrer déçu que son père et ses filles n'aient pas pu venir le voir, il admet qu'au vu des circonstances, il leur était impossible de venir. Sa dernière remarque est positive : « La visite a atténué notre souffrance. »

 

* Pour des raisons de confidentialité, les noms ont été changés.

Je suis maintenant plein d'espoir

Majid a passé cinq ans à essayer de savoir où Mehdi*, son père, était détenu. « Mon père a disparu et nous n'avons plus eu aucune nouvelle. Un jour, j'ai entendu parler d'une organisation qui recherchait des personnes disparues et visitait les prisons, et je suis allé les voir. C'était le CICR, et c'est eux qui ont finalement retrouvé mon père. »

Majid quitte avec un grand sourire la prison de Chamchamal après avoir rendu visite à son père. 

Majid quitte avec un grand sourire la prison de Chamchamal après avoir rendu visite à son père.
© ICRC / P. Krzysiek

 

Même s'il a réussi à savoir où était son père, Majid était incapable d'aller le voir. Il n'avait pas assez d'argent pour se payer le voyage. Majid est le fils aîné de la famille. Il a quatre frères et neuf sœurs. « J'ai dû faire vivre tout le monde quand mon père s’est retrouvé en prison, explique-t-il. En plus de mes frères et sœurs, ma mère, qui est handicapée, vit aussi avec nous. »

Majid a 31 ans et il n'a pas de travail stable. Il travaille quand une occasion se présente. Souvent, il n'a pas d'autre choix que de rester à la maison.

« Mon plus jeune frère a huit ans. Il est né l'année où notre père a été condamné à la prison à vie. Il n'a jamais connu son père. Et comme notre père est parti, il m'appelle "papa" ou "tonton" », raconte-t-il d'une voix triste.

Malgré son jeune âge, Majid paraît dix ans de plus. De nombreuses responsabilités pèsent sur ses épaules. Sur le chemin de la prison de Chamchamal, il se dit que chaque pas qu'il fait le rapproche de son père. Devant la prison, il l'attend avec un sourire nerveux aux lèvres, grillant cigarette sur cigarette.

Quand son père arrive, ils restent tout un temps à se regarder l'un l'autre, sans dire un mot. Les retrouvailles sont empreintes de joie et de tristesse mêlées. Majid se détend enfin quand il doit s'occuper de son père pendant le déjeuner, pour s'assurer qu'il mange bien.

Majid repart de la prison de Chamchamal la tête pleine de pensées heureuses et de nouvelles à transmettre au reste de la famille. « Même maintenant, je n'arrive pas à croire que c'est réel, dit-il. C'est la première fois que je vois mon père après huit longues années de séparation. Je n'aurais pas été capable de trouver assez d'argent pour faire le voyage pour venir le voir. »

« Vous ne pouvez pas imaginer comme je suis heureux, ajoute-t-il, un large sourire aux lèvres. Cette visite a changé ma vie. Dans les moments de désespoir, j'ai pensé à me suicider, pour en finir avec toute cette pression. Surtout quand nous n'avions pas d'argent... Je suis maintenant plein d'espoir que l'avenir apporte des solutions à nos problèmes. »

 

* Pour des raisons de confidentialité, les noms ont été changés.