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Premiers secours : pas de formule magique mais de la volonté, du savoir-faire... et un bout de tissu

02-09-2013 Éclairage

Dans l'État du Jammu-et-Cachemire, en Inde, des médecins délaissent provisoirement leur travail à l'hôpital pour se perfectionner aux techniques de premiers secours aux victimes de la route, avec le soutien des autorités sanitaires et du CICR.

« Le sentiment qu’on éprouve de sa grande insuffisance, dans des circonstances si extraordinaires et si solennelles, est une indicible souffrance ».
Henry Dunant, 1859, bataille de Solferino

Au moment où la doctoresse Bindu Chauhan sortait de l'hôpital, une violente détonation s'est produite.

La scène dont elle a alors été témoin la hante depuis huit ans. Tout était éclaboussé de sang. Des lambeaux de vêtements et des membres arrachés jonchaient le sol. Tout autour d'elle se trouvaient des corps blessés par des éclats.

« J'ai vu deux blessés agoniser sous mes yeux, alors que je me tenais là debout, spectatrice muette des blessures et des douleurs endurées par les victimes de l'explosion. Je ne me suis jamais sentie aussi désemparée », se souvient la doctoresse, qui exerce à l'hôpital de district de Kathua, dans l’État du Jammu-et-Cachemire.

Ce qui l’a le plus marquée, ce n’est pas tant la vue de cette scène que « la grande insuffisance » qu’elle a ressentie, comme Henry Dunant 150 ans plus tôt.

Ce sentiment l'a poussée à suivre cette année une formation de six jours sur les premiers secours aux blessés et les mesures de stabilisation, à laquelle ont participé également 40 de ses confrères du Jammu-et-Cachemire. Le cours portait sur la conduite à tenir en présence de victimes d'accidents de la route ou de situations de violence comme celle dont elle avait été témoin. On y apprenait à soigner notamment les hémorragies, les fractures et les brûlures avec des moyens limités. Le but était aussi de faire en sorte que les participants forment ensuite à leur tour le plus de personnes possible.

Le docteur Masood, un autre participant au cours, est convaincu que la formation aura des retombées plus larges.

Mais les médecins ont-ils vraiment besoin d'une formation au secourisme ?

Bindu Chauhan pense que, pour beaucoup d'entre eux, les médecins ne savent pas faire face aux urgences en dehors d'un hôpital bien équipé. Ceux qui n'ont pas été formés aux premiers secours se trouvent souvent dans l'incapacité de dispenser les soins appropriés dans ces situations. Aussi la doctoresse recommande-t-elle que, « dans une région comme celle du Jammu-et-Cachemire, où l'insécurité est la seule certitude, tous les médecins aient des connaissances élémentaires de secourisme ».

Le médecin qui a assuré la formation en Inde, le Dr Éric Bernes, responsable, au siège du CICR, de la coordination des soins d'urgence de pré-hospitalisation, ajoute que les connaissances médicales constituent parfois un obstacle parce qu'elles sont rattachées à un environnement de travail spécifique où l’on a toujours à portée de main des collègues et du matériel médical. Les premiers secours incitent les médecins à revoir les bases et à revisiter leur capacité à faire face aux urgences, sans disposer des moyens habituels et en se faisant aider des personnes présentes sur les lieux. « Tout ce dont on a besoin, c'est de ses mains, de son cerveau et de bonne volonté », explique Éric Bernes. Dans la formation, il ne s'agit pas juste, selon lui, de redécouvrir un savoir-faire, mais de revoir l’attitude humanitaire, d’apprendre à parler aux blessés et aux gens qui se trouvent là, et d’apporter un soutien psychologique pendant les premiers soins.

Du personnel qualifié pour les urgences

Les autorités sanitaires du Jammu-et-Cachemire, conscientes de la nécessité d'avoir du personnel qualifié pour les urgences, ont mis en place une approche globale des soins aux blessés. Le but est de renforcer la capacité des intervenants à sauver des vies, depuis le lieu d’un accident jusqu’à l'hôpital. Cette initiative de renforcement des capacités à faire face aux urgences a pris de l’ampleur en 2011, lorsque la Direction des services sanitaires a engagé une série d'actions de formation pour le personnel médical, auxquelles le CICR a apporté son concours technique. La formation du personnel médical n'était toutefois pas le but ultime de cette initiative, et ces deux dernières années, les médecins qui ont reçu cette formation ont eux-mêmes formé plus de 4 000 personnes (principalement parmi le personnel hospitalier) susceptibles d'être les premières à intervenir sur les lieux d'un accident ou d’une situation de violence. Parmi les premiers intervenants figurent souvent aussi des journalistes, des ambulanciers, des soldats, des volontaires de la Croix-Rouge, des jeunes et des membres de la communauté.

Les secouristes sont formés à soigner les blessés avec les moyens du bord, ce qui, d'après Éric Bernes, « les dispose à agir pour tenter de sauver des vies dans des situations difficiles et leur attire ainsi le respect de la communauté ; ils peuvent alors mobiliser les membres de la communauté ou du moins obtenir leur appui ».

La gestion des urgences ne s’arrête pas cependant aux abords de la route. Le patient doit être suivi du lieu de l'accident jusqu’à l'hôpital. Pour les experts et les praticiens, les premiers secours sont une première étape essentielle pour sauver des vies, la traumatologie en salle des urgences étant la seconde.

Deux chirurgiens de la police qui ont participé à la formation ont expliqué au CICR qu'ils prenaient souvent en charge des patients dans les hôpitaux de la police qui auraient pu être sauvés ou mieux soignés s'ils avaient reçu des soins d'urgence adaptés. D'un autre côté, lorsque qu'un blessé arrive aux urgences, il est essentiel d’établir un diagnostic adéquat et de suivre les procédures thérapeutiques qui conviennent afin de réduire la mortalité, comme l’explique la doctoresse Asa Molde, chirurgienne consultante pour le CICR.

Cours de traumatologie d’urgence

Soucieuse de veiller à la complémentarité des premiers secours et du traitement médical, la Direction des services sanitaires du Jammu-et-Cachemire et le CICR ont organisé conjointement un cours de traumatologie d’urgence destiné au personnel médical appelé à prendre en charge des blessés.

Il s’agit d’un cours de perfectionnement sur le soutien des fonctions vitales et la prise en charge des traumatismes qui permet au médecin de définir une méthode simple, systématique et concise pour la prise en charge précoce des patients souffrant de traumatismes dans les services d’urgence. En avril 2013, 20 médecins du Jammu-et-Cachemire, parmi lesquels des médecins anesthésistes et des chirurgiens orthopédistes, ont suivi une formation théorique et pratique à Srinagar sur la prise en charge des voies aériennes et de la ventilation, ainsi que sur le traitement des traumatismes du crâne, de la colonne vertébrale et des membres, notamment. La partie théorique a été suivie d’exercices de simulation.

« Ce qui est extraordinaire dans ce cours, c’est la méthode participative et l’utilisation optimale de ressources limitées », commente le docteur Iqbal Ahmad, médecin anesthésiste qui a suivi la formation. Quant à la doctoresse Tabassum, chirurgienne orthopédiste, le cours lui a permis de mettre en place un protocole systématique pour l’examen des patients. « De cette manière, nous ne risquons pas de laisser passer des blessures qui pourraient s’avérer fatales si elles ne sont pas diagnostiquées et traitées à temps », explique-t-elle.

Le professeur Pampori, directeur de la faculté publique de médecine qui a organisé à Srinagar, cette année, une formation de base sur les fonctions vitales et les techniques de stabilisation, pense que des formations comme celle-ci ne feront pas que « renforcer les capacités des participants, mais permettront aussi une collaboration mutuellement bénéfique entre la faculté et le CICR, qui favorisera la coopération future ».

C’est le secourisme – sous l’impulsion de son précurseur, Henry Dunant – qui, il y a 150 ans, sur le champ de bataille de Solferino, a donné naissance à ce qui est devenu la « Croix-Rouge ». Chaque blessé guéri et chaque vie sauvée grâce à ces formations nous fait remonter aux sources. Nous gardons ainsi en mémoire la raison d’être du secourisme et l’engagement constant avec lequel les secouristes contribuent à sauver des vies dans les situations d’urgence, par une action humanitaire neutre et impartiale.


Photos

Srinagar, Jammu-et-Cachemire (Inde). Des médecins simulant la prise en charge d’un blessé. 

Srinagar, Jammu-et-Cachemire (Inde). Des médecins simulant la prise en charge d’un blessé.
© ICRC / Farhana Javid

Srinagar, Jammu-et-Cachemire (Inde). Participants à un exercice de simulation. 

Srinagar, Jammu-et-Cachemire (Inde). Participants à un exercice de simulation.
© ICRC / Arshid Amin Khan