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Irak : récits de visites à des proches détenus

04-03-2014 Éclairage

En Irak, où l’insécurité, les grandes distances et le manque de moyens peuvent empêcher les gens de rendre visite à un proche détenu, le CICR intervient souvent pour apporter assistance. Ces visites donnent lieu à de nombreux récits. Ci-après quelques-uns d'entre eux.

     

Rencontre avec leur père

Dix années d'attente

Halima et son fils

Le rêve d'Adel

Kathwar a de la chance

 

En 2013, 118 personnes ont visité des membres de leur famille dans des lieux de détention irakiens dans le cadre d'un programme géré par le CICR en coopération avec les autorités pénitentiaires. Le seul fait de savoir que ces visites étaient possibles leur insufflait la force d’endurer au quotidien les difficultés et les souffrances dues à l'absence de leurs fils, de leurs pères et grands-pères.

 

« Tout ce que je veux, ce sont des câlins »

 


Sakna Mohammad à rendu visite à son fils détenu, Abdul Sattar, en compagnie de ses deux petits-enfants et leur mère, Nassiriya. Sur la photo Abdul est avec ses enfants et une déléguée du CICR./© ICRC S. Baqer

Sakna Mohammad a 65 ans. Elle est venue de Mossoul, province du nord de l’Irak voir son fils, Abdul Sattar, détenu depuis quatre ans dans la prison de Nassiriya, dans le sud du pays. Ses petits-enfants, Ali et Hala, ont fait le voyage avec elle pour rencontrer leur père pour la première fois en un an et demi.

« Je n’ai pas réussi à dormir la nuit dernière. Je pensais tout le temps que j’allais revoir mon père et ne savais pas dans quel état je le trouverais. J'ai préparé mes vêtements et me suis réveillée tôt pour être bien coiffée et belle lorsque je verrai mon père. Je me dépêchais car nous allions partir voir mon père. Quand je l'ai vu, je me suis précipitée vers lui. C'est tout ce que nous voulions, mon frère et moi », dit Hala.

« Voir mon père m'a vraiment fait plaisir. Ce furent les plus belles heures de ma vie. Mon père m'a posé des questions sur ce que je faisais à l’école. Il m'a demandé de prendre soin de ma grand-mère, de ma mère et de ma sœur, car j’étais maintenant le seul homme à la maison », dit Ali.

La visite a eu lieu à un moment opportun, juste avant le début de l'année scolaire. « Les mots de mon père et ses encouragements vont m'aider à bien travailler à l'école », dit Ali.

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« Dix années d’attente….et des larmes de joie »

 


Hamdiya* serre dans ses bras son mari, détenu à la prison de Fort Suse, après de dix ans de célébration./© ICRC S. Baqer

Pendant plus d’une dizaine d’années, Hamdiya* n’a pas pu faire ce voyage d’une durée de dix heures pour voir son mari, détenu à la prison de Fort Suse. Enfin, la visite allait avoir lieu…

Hamdiya a cinq filles et deux fils. Après l’arrestation de son mari, en octobre 2003, des mois se sont écoulés sans aucune nouvelle de lui jusqu'au jour où elle reçoit un matin un « message Croix-Rouge » l’informant que son mari est en prison. Le pays est plongé dans la tourmente, et se rendre de la ville de Samawa, dans le sud du pays, vers le nord dans la province de Soulaymaniyah risque d’être dangereux et compliqué, surtout pour une femme voyageant seule. De plus, le coût de ce voyage serait un lourd fardeau pour une femme qui travaille dur comme couturière pour faire vivre sa famille.

Cette visite est devenue possible avec le soutien du CICR. Hamdiya a même pu venir avec une de ses filles, Reem* et un de ses fils, Hamoudi *.

Les larmes coulaient sur le visage de Hamdiya alors qu’elle essayait de décrire ses sentiments avant la visite : « Je suis si heureuse de le revoir, il ne faut pas que la souffrance de mes enfants et la mienne gâchent ce moment. »

Reem, 21 ans, était si bouleversée qu'elle était incapable de parler. Elle se contentait de sangloter sans pouvoir se contrôler. Impossible de savoir si ses larmes anticipaient les instants heureux à venir ou étaient dues à la crainte que tant de bonheur ne puisse être réel. Petit Hamoudi, dix ans, pleurait lui aussi.

Après avoir passé juste deux heures avec l'homme qu'ils étaient venus voir, leurs visages étaient rayonnants.

« Les sentiments et les émotions vécus ces dix dernières années se sont intensifiés durant les moments passés avec mon père. Aucun mot ne peut décrire ce que j’ai ressenti », dit Reem.

Pour Hamoudi, la visite était un moment très spécial car il n'avait encore jamais vu son père.

« Je lui ai parlé de mon école et du football et du FC Barcelone », explique-t-il.

Hamoudi a ajouté que le football était sa passion et qu’il était un grand fan du FC Barcelone. Quand il lui a été demandé si son père partageait son amour pour Barcelone, il a répondu : « oui, mon père partage cet amour ... et tout le monde dans ma famille, sauf mon frère aîné. »

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« Tout ce que je veux, c’est être sûre qu’Ahmed va bien »

 


Halima Jawad s'est rendue à la prison de Nassiriya pour visiter son fils. Elle était accompagnée de sa belle-fille et de ses deux petits-fils, Ali et Hamid. Ali est sur les genoux de son père, Hamid assis auprès de lui./© ICRC S. Baqer

Lorsque Halima, 60 ans, est arrivée à la prison de Nassiriya pour rendre visite à son fils Ahmed, elle était accompagnée par la femme d’Ahmed et ses deux enfants, Ali, 6 ans, et Hamid, 8 ans.

Halima avait l'air fatiguée et inquiète. Son voyage, de la province de Kirkouk à la ville de Nassiriya, fut long et plein d'appréhension.

Halima n'avait pas vu son fils depuis plus d'une année. Elle n’avait même pas entendu sa voix au téléphone pendant quatre mois. « Après cela, nous avons perdu le contact », dit-elle.

« Quand mon fils a été arrêté, j’ai pris en charge sa famille. Même si je suis aujourd’hui une vieille femme, je fais le ménage dans les minoteries géantes de la ville pour gagner de l’argent. Tout ce que je veux maintenant, c'est être sûre qu’Ahmed va bien et voir son visage. J'ai peur de mourir avant de le voir. J’entends mon cœur battre alors que je vous parle », dit Halima à l'entrée de la prison.

La femme d’Ahmed a expliqué que ses deux enfants étaient impatients de voir leur père : « D'ailleurs, nous avons vraiment besoin de son soutien, il nous manque beaucoup. »

Après la visite, les larmes des deux femmes montraient clairement à quel point Ahmed leur manquait.

« Ce fut une visite pleine d'émotions. Mes deux petits-enfants se sont précipités dans les bras de leur père, l’ont étreint et commencé à tout lui raconter sur leurs aventures. Ahmed m'a posé des questions sur chacun d'eux, et même sur leur travail à l'école », dit la femme d'Ahmed.

 

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« Je souhaite manger à la même table que mon père »

 


Adel* serre son père dans ses bras, à la prison de Fort Suse. © ICRC/H. Mustafa

 

Adel * n'avait que 11 ans lorsque son père fut enfermé dans une prison de Bagdad. Peu de temps après, sa mère est morte. Il est aujourd’hui le membre le plus âgé de la famille et est chargé de s'occuper de ses deux jeunes frères et de sa sœur.

Pour Adel, qui a vécu à Basra, ce n'était pas trop difficile de rendre visite à son père lorsqu’il était détenu à Bagdad. Mais son père a été transféré beaucoup plus loin, à la prison de Fort Suse, à 35 km au nord-ouest de Soulaymaniyah, au nord de l'Irak. Un journalier comme Adel ne pouvait guère se permettre de voyager si loin. De plus, il lui faudrait voyager seul dans des zones dangereuses.

Néanmoins, il a réussi à atteindre la prison de Fort Suse. Il y a rencontré des gens qui, comme lui, rendaient visite à des proches détenus, avec l'aide du CICR. Pour la quasi-totalité d'entre eux, c'était la première fois qu’ils se rendaient à la prison de Fort Suse. Tous luttaient au jour le jour, éloignés des êtres qui leur sont chers.

Pour Adel, un jeune homme de 21 ans, son souhait pour l’avenir était très modeste :

« Je voudrais à nouveau manger à la même table que mon père, vivre avec lui sous le même toit. Je souhaite ces petites choses dont j’ai été privé pendant près de la moitié de ma vie. »

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« Je me suis sentie très heureuse aujourd’hui »

 


Amana Farhan et sa fille Kawthar reçoivent de l'aide pour les frais de logement et de transport de la part du CICR.

 

Amana, 45 ans, originaire de Hawija dans la province de Kirkouk, dans le nord de l'Irak, n'a pas vu son mari depuis deux ans. Elle est mère de cinq enfants, son premier fils souffre d'une maladie cardiaque, et elle a dû faire vivre seule sa famille, acceptant n’importe quel travail qu'elle pouvait trouver comme journalier.

Elle vient d’arriver à la prison de Nassiriya, dans le sud de l'Irak, pour revoir son mari. Et la visite allait être très spéciale parce que Kawthar, sa fille de dix ans l’accompagnait.

« Ma mère ne me prenait jamais avec elle pour voir mon père, car elle ne pouvait pas payer le voyage pour nous deux », dit Kawthar. « Je n’ai pas arrêté de pleurer très fort et elle a finalement accepté de me prendre avec elle. »

Kawthar était effrayée et confuse, c’est la première fois qu’elle entrait dans la prison.

« Je ne savais pas où nous devions aller, mais une femme bienveillante du CICR nous a adressé la parole, et cela nous a rassurées. Puis, elle nous a aidé à trouver mon père », dit-elle.

« Quand je l'ai vu, je n’en croyais pas mes yeux. J'ai couru et me suis blottie contre lui. Je pleurais et riais en même temps. Mon père m'a demandé comment allaient tous mes frères. Je l'ai embrassé au nom de tous mes frères. Je l’ai embrassé tout au long de la visite, alors qu'il tenait la main de ma mère. Je me suis sentie très heureuse aujourd'hui. »

« Grâce à Dieu, j'ai pu voir mon mari », dit Amana. « Je retournerai auprès de mes enfants en leur donnant de bonnes nouvelles de leur père. Cela a été possible grâce au CICR. Je n'avais jamais pensé pouvoir venir à Nassiriya et voir mon mari, car je n’en n’avais pas les moyens. Vous êtes vraiment des anges. »

 

 

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* Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat des personnes