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République démocratique du Congo : journal de terrain

22-06-2006 Éclairage

En mai, Jan Powell a travaillé deux semaines avec un caméraman afin de produire un film CICR pour la série « Vu du terrain ». Elle a tenu un journal où elle décrit les hauts et les bas du voyage ainsi que les difficultés du travail sur le terrain.

  Mercredi 9 mai – Genève  

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
L'équipe de tournage en action      
        Filmer dans la région orientale de la République démocratique du Congo (RDC) ne va pas être facile, comme on n’a pas cessé de me le dire depuis que j’ai accepté ce travail : chaleur, humidité, paludisme, distances considérables et, bien sûr, instabilité de la situation sécuritaire. Mais après avoir durant deux ans coproduit une série de films intitulée « Vu du terrain » pour le CICR à Genève, je ne veux pas laisser passer cette occasion.      
    ©CICR/Jan Powell      
   
Une aide pour reprendre le cours normal de la vie 
        Ces quelques jours vont être difficiles apparemment : il s’agit de filmer l’équipe du CICR qui achemine par camion des secours essentiels destinés à 9 000 familles indigentes du Nord-Kivu, dans l’extrême est du pays, une région durement touchée par le conflit armé et le banditisme. Plus tôt dans l’année, les villageois ont été pris entre les feux croisés des forces gouvernementales et des rebelles et ils ont dû s’enfuir pour sauver leur vie. De r etour chez eux, trois mois plus tard, ils trouvent leur maison et leurs biens pillés.

  Jeudi 11 mai – Nairobi  

À mon arrivée à l’aéroport de Nairobi après un long voyage qui a duré toute la nuit, je suis soulagée de trouver mes bagages intacts. C’est un moment de vérité – la première rencontre avec le caméraman. Nous allons être pour ainsi dire inséparables durant les deux prochaines semaines et la réussite de notre travail dépendra en grande partie de la façon dont nous nous entendrons.

Nous ne nous connaissons pas mais il est facile à repérer. Les chariots chargés de bagages sont révélateurs : deux grandes malles en métal, outre cinq sacs et fourre-tout et, bien sûr, la précieuse caméra dont Morris ne se sépare jamais. Voyager « léger » pour une équipe de prise de vues est en soi contradictoire.

À la délégation du CICR à Kinshasa, Saida, la responsable de la communication, vient à notre rencontre. Elle organise également un deuxième groupe de journalistes en RDC, qui sera chargé de rendre compte de la situation qui règne plus au sud.

  Vendredi 12 mai – Kinshasa  

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
Durant le tournage, dans la lointaine forêt du Nord-Kivu      
        Nous sommes 18 à embarquer à bord de l’avion du CICR, un minuscule Beecraft 19, à l’aéroport de Kinshasa, pour la prochaine étape du voyage. Fidèle, du bureau du CICR, est là pour aider à régler les formalités administratives. C’est manifestement un personnage connu, accueilli bruyamment par l'ensemble des gardes armés postés à l’entrée de l’aéroport. Fidèle prend mon passeport. Cela m'inquiète un peu d'autant que, la veille, j'ai dû donner mon billet de retour au bureau. On m’assure qu’il s’agit seulement d’une formalité de confirmation, mais je suis préoccupée à l’idée de ne pas avoir, peut-être, le temps de le reprendre à mon retour. Je n’ai pas l’habitude d'un soutien logistique aussi complet du CICR et dois apprendre à lui faire confiance.

Nous grimpons à bord du minuscule avion. Nous avons une heure de vol jusqu’au minuscule aéroport de Mbuji-Mayi, où l’avion fera le plein de carburant : cet aéroport est situé au centre de la région des mines de diamants du pays, d’où, peut-être, la présence sur la piste de nombreux gardes lourdement armés. Le pilote me conseille de ne pas prendre de photos – je perdrais certainement mon appareil si j’étais repérée. Morris se souvient gaiement qu’il avait failli être arrêté à cet endroit précis la dernière fois qu’il était venu. Je comprends l’allusion et range mon appareil.

Nous décollons en direction de Kindu : vu d’en haut, c’est un carré microscopique entouré d’une épaisse forêt. C’est la dernière escale avant Bukavu, dans l a province du Sud-Kivu, notre destination cette nuit. Après quatre jours de voyage ininterrompu, nous allons enfin pouvoir commencer notre mission.

  Samedi 13 mai – village de Sange, Sud-Kivu  

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
Centre de santé, Sange, Sud-Kivu. Programme du CICR de soutien aux victimes de viol  
        Elle semble si fragile, juchée sur le lit où je lui ai demandé de s’asseoir pour notre interview. Elle nous fait face, devant la fenêtre à barreaux, silhouette à contre-jour pour cacher son identité, sans quoi elle ne nous autoriserait pas à la filmer. Elle a les traits fins, des mains et des pieds menus. Tandis que ses doigts s’en prennent à la couverture, elle nous regarde fixement. On l’a persuadée de me parler – et il est évident qu’elle se pose des questions. Je ne peux pas dire que je lui en veux, pendant que nous regardons toutes deux Morris s’affairer à déballer son équipement : appareil, lampes, microphones et câbles emplissent rapidement la petite pièce où nous nous trouvons.

Je me sens indiscrète. Je sais que cette jeune fille – appelons-la Espérance – a été violée la semaine dernière. Les questions que j’ai en tête me semblent inappropriées et les clichés journalistiques inadéquats. Nous devons pourtant commencer. Nous parlons de choses et d’autres, de l’endroit où elle habite, de son petit garçon de 18 mois, avant d’aborder le sujet de l'interview. Il y a tout juste une semaine, un homme armé, un soldat, dit-elle, a fait irruption chez elle. Il l’a agressée et violée tout en la menaçant de son fusil. À l’arrivée des voisins qui avaient entendu ses cris, l’homme s’est enfui. Les voisins ont emmené Espérance chez eux mais quand son mari est rentré, il a refusé de la laisser revenir à la maison, l’accusant d’attirer la honte sur lui. Le seul autre endroit où elle pouvait aller, explique-t-elle, était chez sa mère. Mais celle-ci non plus ne voulait rien à voir avec elle.

C’est une histoire ordinaire dans la région orientale de la RDC, où les actes de violence sexuelle commis par des combattants armés sont très répandus. On considère que le viol apporte la honte sur la famille et on attend des victimes qu’elles gardent le secret et souffrent en silence – de cette façon, personne n’est déshonoré. Un agent de santé du CICR travaillant dans cette zone a recueilli Espérance et l’a conduite au poste de santé de Sange le matin de notre visite. Les installations y sont rudimentaires mais les jeunes filles comme Espérance bénéficient d’une aide concrète – la « pilule du lendemain » et un cocktail de médicaments pour la prévention du sida et des MST. Tout aussi important, c’est un lieu où l'on peut demeurer en sécurité et parler à d’autres personnes ayant subi des expériences similaires.

  Dimanche14 mai – de Bukavu à Goma  

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
La route de Bukavu à Sange      
        Notre aller-retour à Sange a été épuisant mais d’une beauté éblouissante : trois heures dans chaque sens sur des routes sales et boueuses, montant sur une pente raide qui s’élève jusqu’à 2 000 mètres. Le voyage nous a conduits près de la frontière rwandaise, à travers des zones connues pour abriter des bandits et des groupes armés. C’est frustrant de ne pas pouvoir s’arrêter et filmer en cours de route, mais Guilain, notre chauffeur, a l’ordre strict de nous ramener avant la nuit.

Le dimanche matin à 8 heures, nous sommes de nouveau en route.

Il a plu toute la nuit à Bukavu. La route est vite devenue un bourbier rouge, avec des ornières et des trous profonds et, cahotés et secoués, nous nous dirigeons vers le nord. La route grimpe et descend sur les rives du lac profondément découpées, comme de longs doigts s’étendant d’un promontoire jusque dans les eaux calmes. Cela ressemble à la côte méditerranéenne turque, à l’excepti on des plantations de bananes et des fleurs blanches exotiques en forme de trompettes qui bordent le lac.

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
L'inévitable crevaison ... 
        Bukavu est à environ 180 kilomètres de Goma. Nous voyageons depuis quatre heures quand le landcruiser ralentit, puis s’arrête. La route devant nous est bloquée par une petite barrière en bois et un groupe d’une cinquantaine de personnes nous observent tandis que nous nous approchons. Je calcule le temps qu’il nous faudra pour retourner à Bukavu, quand Guilain baisse sa vitre pour parler au chef du groupe – un homme d’une vingtaine d’années avec, sur le visage, une cicatrice à la Rambo.

Guilain distribue des cigarettes et éteint le moteur. Nous n’allons manifestement nulle part pour le moment. Ils parlent avec animation en swahili. Il apparaît que nous sommes bloqués par une sorte d’équipe non officielle de réparation de la route. La pluie a provoqué un glissement de boue qui a balayé la route devant nous – la seule et uniq ue route de ce côté de Bukavu qui mène à Goma. Nos bandits de grand chemin exigent de l’argent en échange de leurs efforts pour remettre la route en état – ce qui ne me semble pas déraisonnable, mais va peut-être à l’encontre des principes du CICR ?

Guilain s’efforce vaillamment de convaincre le groupe de nous laisser passer au nom du travail humanitaire que nous nous apprêtons ostensiblement à effectuer pour leur compatriotes : en vain. Les hommes semblent plus en colère et se mettent à consolider la barrière. Morris peste vigoureusement, chasse les enfants entourant la voiture et fait semblant de dormir – j’aimerais bien, moi aussi, simuler pareille indifférence. Au bout d’une heure, Guilain renonce à négocier. Cinq dollars changent de mains – nos bandits sont satisfaits et s’éloignent de la voiture pour défaire la barrière.

  Lundi 15 mai – de Goma à Kiberizi  

Nous avons l’impression d’avoir voyagé durant toute une semaine. En fait, c’est le cas. Avec seulement deux heures de tournage après tous nos efforts, c'est un soulagement d’arriver au village de Kibirizi, aux maisons dispersées, situé au centre de la province du Nord-Kivu. Le village est entouré de collines aux versants couverts d’épaisses forêts où viennent se réfugier les groupes armés qui refusent d’intégrer les forces armées de la RDC (FARDC). Kibirizi a été le théâtre de combats à peine trois mois plus tôt, et a alors été totalement pillé. Malgré la présence visible des patrouilles des FARDC, il y règne une certaine agitation.

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
La cuisine, la salle de bain et la buanderie dans la maison du CICR à Kibirizi.      
        Notre logement pour les trois jours suivants est une maison à deux étages, grossièrement recouverte d’un crépi, louée pour tout le mois ; l’équipe de terrain du CICR a fourni couvertures, ustensiles de cuisine, savon et vêtements à 9 000 familles du village et de la zone alentour. La maison offre un abri et un semblant de sécurité mais guère plus – il n’y a pas l’électricité et l’alimentation en eau n’est assurée que par un robinet dans la cour quelques heures par jour ; les toilettes consistent en une latrine inévitablement située à proximité de la hutte en bois servant de lavoir aux 20 personnes qui logent dans la maison. Morris installe vite sa douche solaire portable, la faisant chauffer sur l’herbe à l’extérieur de la maison – ce qui suscite l’intérêt de nos hôtes du CICR, plus aguerris semble-t-il.

J’ai hâte de commencer à filmer dès que possible après ces nombreux jours passés à voyager, tandis que, dans la maison, la priorité est de procéder aux distributions sans que la présence de la caméra n'en perturbe trop le déroulement. Avec Tanya, notre chef de groupe, nous convenons de filmer, tôt le lendemain matin, l’arrivée dans le village du convoi du CICR, avec son chargement de kits, et de réaliser aussi, plus tard dans la journée, des interviews avec l’équipe de terrain à l’œuvre.

À 18 h 30, il fait déjà nuit. Pendant quelques heures, un générateur permet de recharger les batteries et les radios portables VHF des membres de l’équipe CICR. À 21 heures, c'est un soulagement : le bruit du moteur du générateur est remplacé par la lueur des lampes à pétrole. Avec sa puissante lampe de chapeau qu'il a amenée avec lui, Morris s’est installé pour lire le journal de dimanche dernier. Assise à l’extérieur, dans la chaleur nocturne, j’écoutais les cris stridents et le bruissement des ailes de myriades d’insectes inconnus. J’espère, en les regardant entrer en volant par les fenêtres ouvertes, ne pas oublier de bien fermer la fermeture éclair de ma moustiquaire.

  Mardi 16 mai – Kibirizi  

À 4 heures du matin, je suis réveillée par une voix parlant dans un mégaphone : le premier appel à une foule qui se rassemble déjà sur le terrain de football, au centre du village. À 5 h 30, tous les occupants de la maison s'affairent. Après un petit-déjeuner composé des vestiges du repas de la nuit précédente, l’équipe de terrain va mettre en place les cordons qui délimiteront les allées, ainsi que des bureaux et des parasols, pour que les villageois puissent venir cocher leur nom et attendre patiemment en files que les camions du CICR déchargent leurs paquets.

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
File d'attente sous le soleil      
        Morris et moi rassemblons notre matériel et nous mettons à filmer le spectacle de l’aube rose s’élevant dans la brume au-dessus de la foule de têtes qui se regroupe – en fin de matinée, l’éblouissant soleil tropical projette des ombres trop contrastées pour nos images. À 7 h 30, notre véhicule revient en traversant le village à toute vitesse et en cahotant – le convoi de camions venant du dépôt de Butembo est déjà en route, plus tôt que prévu : nous devons le rattraper avant qu’il entre dans le village.      
    ©CICR/Jan Powell      
   
Le convoi du CICR entre dans le village 
        À 9 heures, nous sommes de retour au terrain de football ; avec l’humidité, le moindre mouvement rapide est désagréable. La foule patiente en files dans la chaleur ; les femmes bavardent, calment leur bébé, qu’elles portent sur le dos, tandis que des personnes âgées semblent désorientées et anxieuses – venues à pied de loin, elles doivent ensuite attendre longtemps et il leur faut encore subir des vérifications et des doubles vérifications d’identité. Elles sont pourtant si près du but : vont-elles enfin obtenir leur précieux paquet ? Mais ce jour-là, personne ne manque : 1 782 paquets ont été remis à 1 782 personnes, après enregistrement, vérification, recoupement. C’est impressionnant, voire tout simplement miraculeux.

Les colonnes de gens, chacun son paquet sur la tête, se sont dispersées. Il leur a été conseillé de rentrer chez eux par groupes, pour plus de sécurité. À 14 heures, le dernier camion est vidé, mais j’ai un autre chapitre à terminer dans mon reportage filmé : le portrait d’au moins une famille ramenant son précieux paquet chez elle. Nous avons déjà choisi notre famille, Issa et Aimée et leurs cinq enfants. Mais pour achever notre séquence, je dois les filmer en train de retourner chez eux – tâche qui s’avère difficile. Notre caméra attire énormément l’attention partout où nous allons. Nous avons à peine commencé à ouvrir le sac contenant la caméra qu'une foule d’enfants curieux se rassemble, et des adultes qui nous observent, souvent avec méfiance, les suivent. 

Les membres de notre famille vedette se montrent à la hauteur et se soumettent aux nouvelles prises, défaisant et refaisant le paquet de la Croix-Rouge pour de longs plans et pauses. Ils me racontent de nouveau comment ils se sont enfuis du village en pleine nuit. « Ma propre famille es t indemne, explique Issa, mais mon jeune frère a été tué en route. »

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
Georges, chauffeur et chef de cuisine, prépare du poisson pour le dîner      
        Nous terminons bien après l’heure du couvre-feu, mais je suis satisfaite que nous ayons pu filmer tout ce dont nous avions besoin. Lorsque nous rentrons dans la maison du CICR, l’ambiance est moins tendue – deux jours d’inactivité et trois jours en déplacement et, jusqu’alors, aucun « incident » – code pour « désaccords » – concernant la distribution des kits ou avec les hommes armés que nous savons présents non loin de là, dans les collines environnantes. Ce soir, l’équipe peut se détendre.

Le lendemain, la journée commencera tôt et nous devons visiter les baraquements des FARDC, situés à une demi-heure de route dans le parc national Virunga. Morris et moi espérons pouvoir faire les prises de vue nécessaires des soldats en action. Pour l’équipe de terrain, ce serait l’o ccasion d’entrer en contact avec les forces armées gouvernementales et de vérifier la situation sur le plan de la sécurité avant le voyage de retour.

     
    ©CICR/Jan Powell      
   
Enfin près du but!      
        Mardi 23 mai – Kinshasa

Aujourd’hui, je commence le long voyage de retour en Europe et Morris rentre à Nairobi. Notre mission accomplie, et 15 heures de rushs dans la boîte, nous avons le temps de réfléchir plutôt que de nous inquiéter au sujet des ombres portées ou des attroupements d’enfants gâchant la prise de vue. Alors que j’attends au milieu du chaos qu'est l’aéroport de Kinshasa, un sentiment de respect à l’égard de l’équipe du CICR en RDC m'envahit. Face à une situation de sécurité extrêmement fragile, les membres de l’équipe rétablissent un certain ordre et font renaître l’espoir dans les vies déchirées par le conflit armé – qu'il s'agisse de fournir des articles ménagers de première nécessité manquant à Kibirizi, ou d'aider les victimes de viol à Sange à reprendre goût à la vie. J’ai été frappée de constater que l’une des principales tâches du CICR est de ramener la routine et la normalité dans la vie de tous les jours. Mais le travail du CICR sur le terrain n’a rien de routinier.