Côte d'Ivoire : combattre la malnutrition et l'ignorance
23-06-2008 Éclairage
À Korhogo, dans le nord du pays, un centre de la Croix-Rouge de Côte d'Ivoire traite les enfants souffrant de malnutrition aiguë. Le CICR, qui soutient le centre depuis 2006, veut accentuer les efforts de prévention, en favorisant notamment le dépistage rapide des enfants malnutris. Iolanda Jaquemet raconte.
Barakissa est la victime d'un mélange de pauvreté et d'ignorance. " Elle est née avec un poids normal, mais après elle a eu la diarrhée, dit douceme nt Haminata, sa mère. Je lui ai donné des médicaments, mais cela n'a pas eu d'effet. " L'origine du problème, soupçonne la directrice, était en réalité la faible qualité du lait maternel : " Au début, Haminata était elle-même très maigre. Elle est en train de prendre du poids depuis qu'elle est chez nous. "
Haminata parle de ces récoltes de mil, de maïs et d'arachide qui ne génèrent plus de surplus pour la vente, du travail épuisant aux champs, de la mort du beau-père qui aidait financièrement le ménage, des trois autres enfants qu'il faut bien nourrir aussi.
Soigner mères et petits
C'est jeudi, jour de pesée. Une cinquantaine d'enfants attendent leur tour dans la salle de réception du centre, assis sur les genoux de leur mère, calfeutrés dans un pagne, ou jouant par terre quand ils en ont la force. Il y a une bonne dizaine de paires de jumeaux. Salimata Coulibaly fait un constat simple : " Lorsque la mère elle-même n'a pas assez à manger, son lait est forcément insuffisant pour des jumeaux. "
Une à une, les mères se succèdent dans la salle de consultation. Si le poids de l'enfant est inférieur de 70 pour cent à la courbe moyenne de son âge, il rentre alors dans les critères d'assistance.
Heureusement pour les enfants de cette région du nord de Côte d'Ivoire, frappée à la fois par la crise politique ivoirienne et par de mauvaises récoltes, Salimata est une femme têtue. Peu après l'ouverture du centre, en 1999, elle avait dû mettre la clé sous la porte faute de financement. " Mais je me disais bien que s'il y avait des enfants malnutris avant la crise, il devait forcément y en avoir encore plus après " , remarque-t-elle.
Un jour d'août 2004, quelqu'un lui amène un enfant dont le poids à la naissance était de 4,6 kilos, et qui n'en fait plus que le tiers. C'est l'électrochoc. " J'ai immédiatement rouvert le centre. Je n'avais pas d'argent, mais j'ai lancé un appel à mes anciennes nutritionnistes de venir travailler bénévolement, ce qu'elles ont fait " , se souvient la directrice.
" La mère de l'enfant avait un problème de mamelon, alors, comme le bébé ne pouvait pas téter, elle lui donnait de l'eau, provoquant une diarrhée. " C'était le cercle vicieux, qui aurait dû signifier une mort rapide pour le petit.
Différentes agences étrangères travaillant dans la région acceptent de faire des dons, permettant aux activités de reprendre. En 2006, le CICR devient le principal partenaire du centre, fournissant lait thérapeutique et médicaments, formant le personnel, construisant les latrines, la grille d'enceinte et le bâtiment qui héberge les mères des enfants les plus gravement atteints.
En 2007, 611 cas modérés ont été soignés de manière ambulatoire, et 181 cas graves d'enfants dans la tranche d'âge 0 à 5 ans l'ont été sur place. Dans les périodes de soudure, avant les récoltes, le centre peut parfois prendre en charge plus d'une quarantaine de cas graves par mois.
Sacrifier récolte ou enfant ?
Très souvent, ces familles ne font qu'un repas par jour et, avec la mère aux champs, " les plus petits ne mangent que les restes laissés par les frères et les sœurs aînés " déplore la directrice du centre. Les mères épuisées cessent l'allaitement trop tôt. Et lorsqu'un petit est malade, le choix pour la mère est terrible : " Soit tu fais la récolte, et tu perds ton enfant, soit tu restes à la maison pour t'occuper de ton enfant, et là, tu perds la récolte. " Les facteurs culturels ne sont pas absents : il y a plus de filles que de garçons malnutris.
À défaut de pouvoir changer la situation économique de toute une région, la sensibilisation des mères à des règles simples de santé peut changer les comportements. Salimata leur enseigne à allaiter le plus longtemps possible, à être présentes au repas des plus petits, à respecter des règles d'hygiène de base, à repérer les symptômes de la malnutrition… La présence au centre d'un jardin potager où les mères " résidentes " travaillent permet d'instiller quelques bons principes de diététique.
Le CICR veut désormais systématiser ces connaissances. " Notre étude a montré que la plupart des bénéficiaires venaient de certains quartiers de Korhogo et de villages de la région " , souligne le coordinateur médical de l'organisation, Oscar Avogadri. L'organisation va donc soutenir la formation des agents de santé communautaires qui travaillent dans ces villages afin de systématiser les efforts de se nsibilisation et le dépistage rapide des cas de malnutrition.
Salimata montre fièrement son album photo. À gauche, des enfants squelettiques, aux traits hâves, les yeux parfois enflés d'oedèmes. À droite, des garçonnets joufflus, des fillettes aux visages ronds portant robe rose et rubans dans les cheveux. L'" avant-après " le plus spectaculaire et le plus rempli de sens qu'on puisse imaginer. Si tout va bien, dans deux à trois mois, la photo de Barakissa viendra s'ajouter aux autres.
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