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Géorgie : l’amour plus fort que la peur dans la lutte contre la tuberculose

22-03-2010 Éclairage

Les personnes qui ont la malchance de contracter la tuberculose dans un pays comme la Géorgie ne le crient généralement pas sur les toits. La peur, l’ignorance et l’héritage soviétique poussant à exclure les personnes infectées par la tuberculose ont fait de la maladie une sorte de tabou. Anna Nelson, du CICR, s’est rendue à Tbilissi avec Zalmaï, célèbre photographe afghano-suisse, pour rencontrer deux hommes qui contribuent à mettre fin à l’opprobre associée à la tuberculose.

     

    ©CICR / A.Nelson      
   
Alexander Kvitashvili, le ministre géorgien de la Santé, a gagné sa propre bataille contre la tuberculose.       
         

À première vue, Vano et Alexander semblent avoir très peu en commun.

Vano Vardosanidze, ébéniste de profession, vit dans une vieille usine en ruines au centre de Tbilissi, avec Venera, sa femme depuis 24 ans, et leur fils et leur fille adolescents. Vêtu de façon décontractée d’un survêtement noir, Vano a le rire facile et adore passer un bras affectueux autour des épaules de tous ceux qui l’entourent.

Alexander Kvitashvili est le ministre de la Santé de Géorgie et travaille dans un vaste bureau à quelques kilomètres de l’appartement de Vano et de Venera. Sans son complet gris, sa cravate rouge, son emploi du temps surchargé et ses manières empressées, on pourrait facilement le prendre pour un footballeur ou un rugbyman musclé.

Assis à côté de l’un ou l’autre de ces hommes dans un restaurant ou un bus, il nous serait impossible de savoir qu’ils ont mené une lutte difficile et commune contre la tuberculose – une maladie hautement contagieuse qui se propage dans l’air et tue près de deux millions de personnes chaque année dans le monde.

Bien que Kvitashvili soit complètement guéri depuis plusieurs années et que Vardosanidze ait presque terminé son long et douloureux traitement, les deux hommes gardent en commun leur désir de raconter leur histoire dans l’espoir de faire disparaître l’opprobre et la honte si souvent associées à la tuberculose en Géorgie.

  Une surprise totale  

« On m’a diagnostiqué la tuberculose en 2002 lors d’un contrôle médical de routine, alors que je déposais une demande de carte verte pour étudier aux États-Unis, explique Kvitashvili. J’avais déjà passé le pic de la maladie, donc les cicatrices avaient commencé à guérir quand ils l’ont découverte. Le médecin était vraiment surpris, et moi aussi. »

Au moment du diagnostic, Kvitashvili était l’image même de la santé. Il faisait attention à son alimentation, prenait grand soin de lui-même et n’a encore aujourd’hui aucune idée du moment ou de l’endroit où il a contracté la maladie.

« Cela m’a fait réfléchir au préjugé voulant que la tuberculose ne touche que les malades ou les p ersonnes qui vivent dans de mauvaises conditions. Si je pouvais être atteint, tout le monde le pouvait. »

     
    ©CICR / Zalmaï / V-P-GE-E-00667      
   
Vano trouve un soutien affectif auprès de Tina lorsque de son traitement antituberculeux devient trop lourd à supporter physiquement et psychologiquement. Les patients souffrent souvent d'effets secondaires tels que psychose, déficit auditif et problèmes hépatiques.      
         

Aujourd’hui il est l’homme responsable du bien-être du pays, et il s’efforce d’éliminer les idées reçues sur la maladie, de faire connaître ses dangers et de promouvoir la nécessité de mener des activités de prévention et d’administrer des traitements complets.

« Nous avons beaucoup progressé dans notre lutte contre cette maladie ces dernières années et je suis vraiment satisfait de l’évolution de notre stratégie nationale de lutte contre la tuberculose. Nous disposons d’un hôpital de traitement efficace et moderne, et de diagnostics fiables, mais l’opprobre associée à la maladie reste un problème majeur », déclare le ministre.

« La population a peur car elle est mal informée. En outre, en raison de l’héritage soviétique nous avons pour habitude de ne pas prendre en charge les maladies infectieuses. Les malades étaient isolés dans des centres curatifs et maintenus bien à l’écart du grand public, ce qui accroît les peurs. Je ne dis pas qu’une personne contagieuse devrait se promener en transport public, mais lorsque l’on isole un malade, cela alimente l’opprobre. Nous devons donc continuer à travailler sur cet aspect tout en poursuivant nos efforts sur le plan médical. »

Selon l’Organisation mondiale de la Santé, le taux de prévalence de la tuberculose résistant aux médicaments en Géorgie est parmi les plus élevés au monde. La tuberculose multirésistante (TB-MR) est une forme de la maladie dont le traitement est difficile et coûteux et qui ne réagit pas aux médicaments usuels « de première ligne ».

« Nombreux sont ceux qui pensent que l’apparition de la TB-MR est due au malade lui-même ou au système », explique Nana Deisadze, spécialiste de la tuberculose pour le CICR, qui a passé ces 15 dernières années à travailler avec les autorités pour éradiquer la maladie dans les prisons géorgiennes, qui constituent un terrain propice pour la maladie.

     
    ©CICR / Zalmaï / V-P-GE-E-00670      
   
Venera (à gauche) et Vano (à droite) Vardosanidze encadrent Tina Karanadze, de la Croix-Rouge de Géorgie, qui travaille avec les patients tuberculeux pour les encourager à continuer leur traitement jusqu'à ce qu'ils soient guéris.      
         

« Beaucoup pensent à tort que le malade a contracté la forme courante de la tuberculose, a interrompu son traitement, et est devenu résistant. Mais l’effroyable vérité est que cette forme de la maladie peut être transmise d’une personne à l’autre aussi facilement que toute autre souche de la maladie. Il suffit que vous vous trouviez à portée du souffle d’une personne contagieuse pour l’attraper », ajoute Deisadze.

  Un voyage chahuté  

À 40 ans, Vardosanidze le sait mieux que personne. Comme Kvitashvili, il n’a aucune idée de la façon dont il a contracté la tuberculose. Contrairement au ministre de la Santé, Vardosanidze a été atteint de la sorte plus mortelle, multirésistante, qui requiert 24 mois de traitement à prendre tous les jours, exactement à la même heure.

Lui et sa femme admettent que les débuts ont été durs.

« Au tout début, quand les médicaments avaient de graves effets secondaires, il ne se sentait pas bien. Plusieurs fois il a été tenté de boire de l’alcool, ce qui interfère avec le traitement », dit Verena, qui a soutenu son mari tout au long du chemin.

« Pendant certaines périodes, deux ou trois fois, j’ai voulu abandonner. J’en avais assez, mais ensuite je pensais à ma fille et à mon fils et j’arrivais, je ne sais pas comment, à résister… Et il y avait Tina », ajoute Vano, jetant un regard affectueux à l’autre femme présente dans la pièce.

  Une compassion contagieuse  

Tina Karanadze est une consultante de la Croix-Rouge géorgienne chargée de surveiller l’observance du traitement et elle sauve littéralement des vies, dans tous les sens du terme. Parée de bottes en caoutchouc rose vif, d’ombre à paupières verte et d’un gilet de la Croix-Rouge, Tina est une femme énergique, qui semble illuminer toute pièce où elle pénètre. Chaque mois, elle parcourt Tbilissi de long en large, visitant les familles touchées par la tuberculose, dispensant des encouragements et des conseils, et offrant une épaule solide sur laquelle s’appuyer.

     
    ©CICR / Zalmaï / V-P-GE-E-00669      
   
Vano, 40 ans, et Tina (à gauche) sont tous deux convaincus que l'amour est une arme secrète qui aide les patients dans leur lutte contre la tuberculose.      
         

Trois ou quatre fois par semaine, elle appelle Vano pour « suivre son dossier » de prise de médicaments. Lorsque les choses se compliquent, elle passe à l’appartement pour lui rappeler qu’il y a de l’espoir et que, bientôt, il sera entièrement guéri.

« Tina dit que j’ai presque terminé et que je dois m’accrocher. Je la respecte beaucoup. Ses paroles ont pour moi valeur de loi et je les porte dans mon cœur », dit Vano qui, à son tour, a aidé d’autres tuberculeux à traverser certains moments très difficiles.

Vano a survécu au pire du cauchemar qu’est la tuberculose et se concentre dorénavant sur son retour à une vie « normale » – féliciter son fils qui accumule les récompenses en karaté, regarder sa fille aux yeux de biche se transformer en jeune femme, reprendre son ébénisterie et savourer la cuisine de sa femme.

Lui et Venera conviennent fermement avec le ministre de la Santé que « le respect du calendrier du traitement et des conseils du médecin » est essentiel pour guérir. Mais ils pensent en outre que l’amour constitue une arme secrète dans la lutte contre la tuberculose.

« Quand nous avons appris qu’il pouvait être contagieux, j’ai essayé de protéger les enfants, mais j’ai toujours espéré et pensé que notre amour me procurerait une sorte d’immunité. Je ne l’ai jamais traité différemment et je pense que cela a aidé », dit Venera.

Karanadze hoche de la tête en signe d’approbation. « Je travaille actuellement avec 50 personnes qui mènent une lutte de tous les jours pour se rétablir, et je peux dire d’expérience que l’amour rend toujours la vie plus facile. »

Si seulement sa compassion était aussi contagieuse que la tubercul ose.