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Séisme en Haïti : la lutte pour l'eau

01-02-2010 Éclairage

Le CICR et la Croix-Rouge haïtienne viennent d'installer quatre points de distribution d'eau à Cité Soleil. Pour nombre des habitants les plus pauvres de ce bidonville, c'est le seul approvisionnement en eau potable dont ils disposent.

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    ©CICR/M. Kokic/ht-e-00561      
   
    Cité Soleil, Port-au-Prince. Le CICR installe un point de distribution d'eau avec l'aide de volontaires de la Croix-Rouge haïtienne.      
           

       
    ©CICR/M. Kokic/ht-e-00563      
   
    Cité Soleil, Port-au-Prince. Des membres du personnel du CICR et des volontaires de la Croix-Rouge haïtienne installent un point de distribution d'eau.      
           

       
    ©ICRC/M. Kokic/ht-e-00562      
   
    Cité Soleil, Port-au-Prince. Le point de distribution d'eau du CICR où un graffiti récent remercie celui-ci. Bien que Cité Soleil soit l'un des bidonvilles les plus violents d'Haïti, le personnel de la Croix-Rouge peut y travailler plus ou moins en sécurité grâce aux activités que l'institution mène dans la communauté.      
           

Belekou, le quartier le plus miséreux de Cité Soleil, s'étend entre la Route 9 et le rivage. Il est traversé par deux canaux dont les eaux grises sont encombrées de détritus. Des milliers de familles vivent dans ses baraques en métal, et des centaines d'autres dans la rue. La plupart ne possèdent apparemment qu'un tapis de sol, un petit poêle et quelques ustensiles de cuisine. Des débris jonchent les ruelles étroites où des dizaines de familles passent la nuit depuis le séisme du 12 janvier.

L'odeur âcre des ordures en train de brûler envahit l'atmosphère. Une centaine de femmes et d'enfants, dont beaucoup sont en haillons, font la queue devant un réservoir d'eau de 4 000 litres portant l'emblème de la Croix-Rouge. Lorsqu'ils approchent du début de la file, ils commencent à se battre pour remplir leurs seaux.

Cité Soleil est un quartier fier, qui a une longue histoire de survie et de résistance et où il est dur de travailler quand on vient de l'extérieur. Fournir de l'eau aux habitants de Belekou, qui vivent dans la tension et ne savent pas ce que l'avenir leur réserve, est un véritable défi. Le CICR est la seule organisation présente au quotidien. « Si vous ne savez pas à qui vous avez affaire et si les gens ne vous connaissent pas, il vous est impossible de travailler ici », explique Ugo Mora, l'ingénieur hydraulicien du CICR qui supervise les projets de l'institution à Cité Soleil. Il a travaillé plusieurs fois à Belekou et dans les bidonvilles voisins depuis 2006.

  Livrer de l'eau aux quartiers de Cité Soleil : une véritable course d'obstacles  

Ce jour-là, nous commençons par aller voir des ingénieurs haïtiens à la CAMEP (Centrale autonome métropolitaine d’eau potable), l'administration locale chargée de l'approvisionnement en eau, pour organiser des réparations à effectuer sur le réseau de distribution. On manque de matériel, et les travaux prendront plus longtemps que prévu. Nous demandons si nous pouvons finalement disposer d'un élévateur pour déplacer un générateur d'une tonne. « Nous n'en avons aucun, dit l'ingénieur Thomas, il faudra utiliser ce que nous trouverons. »

Nous nous arrêtons ensuite à Glace Penguin, une station d'approvisionnement en eau proche de l'aéroport où les camions-citernes font la queue toute la journée. Ugo y trouve encore un camion qui pourra livrer à Cité Soleil vers la fin de l'après-midi. Cela signifie que 3 600 personnes de plus recevront de l'eau.

Après cela, direction le hangar où est entreposé le générateur. Il sert aussi d'abri à des familles déplacées, et un médecin local qui a pris l'initiative d'installer un poste de premiers secours y soigne les blessés. Nous dénichons un chariot élévateur grâce à Rudy Wuthrich, un ingénieur Suisse qui travaille pour une entreprise locale et vit en Haïti depuis 35 ans. « Il y a assez d'eau dans le sous-sol pour la ville entière, dit-il. Le problème, c'est la distribution. » L'élévateur arrive une heure plus tard.

Nous nous rendons alors à la station de pompage Duvivier 2, située dans une bananeraie à quatre kilomètres au nord de Cité Soleil. Le générateur que nous apportons permettra de fournir à Cité Soleil 150 mètres cubes d'eau de plus par heure, et de maintenir l'approvisionnement 24 heures sur 24 pendant la phase d'urgence. Le générateur est déposé sur une plate-forme que l'équipe d'Ugo a construite la veille. Les enfants d'un village voisin viennent regarder. « Qu el bonheur de voir cet engin enfin ici ! », s'exclame Ugo. Il aura fallu trois jours pour y arriver...

Au point de distribution du CICR proche de Soleil 19, nous rencontrons Reginald, un des chargés de liaison de l'institution sur le terrain. Reginald est né dans le quartier et y vit toujours. Il aide à transférer l'eau d'un camion dans un réservoir en caoutchouc jaune, une « citerne souple ». Il parle à des jeunes qui rôdent à proximité : il s'agit d'éviter que la situation ne dégénère. Françoise Forges, volontaire de la Croix-Rouge haïtienne, est chargée des robinets, et veille à ce que toutes les femmes qui font la queue reçoivent bien leur ration d'eau. Elle les connaît, ce qui facilite son travail. Des enfants jouent et se lavent en riant dans le filet qui s'écoule dans le caniveau. Près du point de distribution, les murs, dont beaucoup sont à moitié écroulés, sont couverts de slogans politiques. Quelqu'un a ajouté une nouvelle inscription, récemment parce que la peinture est encore très blanche. Elle dit : « Merci au CICR ».

« Il y a un marché parallèle pour l'approvisionnement en eau dans le quartier, et les habitants les plus " riches " mettent en commun leurs ressources pour acheter le précieux liquide, explique Ugo. Mais aujourd'hui les pauvres n'ont pas les moyens de s'offrir quoi que ce soit et dépendent du réseau municipal, qui ne fonctionne plus. C'est pour cela que nous louons ces camions pendant la phase d'urgence. » Les camions qui, du matin au soir, livrent l'eau aux quatre points de distribution de Cité Soleil sont peints de couleurs vives, dans le style haïtien. Ils ont des noms : « Eau Délice », « Eau Miracle », « La Foileau » (Eau de la foi).

  À Belekou, les femmes se bousculent pour l'eau  

Notre dernière halte de la journée est Belekou. D es membres des gangs locaux montent la garde à l'entrée de leur quartier. De toute façon, rares sont les gens de l'extérieur qui s'y aventurent. Les sentinelles sont de jeunes hommes musclés à l'air farouche, qui semblent tous porter des lunettes de soleil miroir. Ils connaissent le CICR et, d'un signe de tête, nous font signe de passer. 

Quand nous sortons de la voiture, Junior, encore un jeune homme à lunettes de soleil, salue l'ingénieur du CICR, Ugo, qui le connaît depuis des années. « J'ai veillé à ce que personne ne vienne voler votre citerne la nuit dernière », dit-il. Quelqu'un a pourtant réussi à enlever certains des boulons qui assurent l'étanchéité du dispositif, et le réservoir perd de l'eau. Pendant qu'Ugo monte sur la citerne pour visser de nouveaux boulons, des enfants nus jouent sous la plate-forme et remplissent de petites bouteilles en plastique. Des femmes crient et se bousculent à mesure qu'elles approchent du réservoir. Malgré la tension, c'est aussi un moment joyeux. 

Des hélicoptères militaires volent au-dessus de ce lieu oublié et de sa population pas tout à fait laissée pour compte.