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Myanmar : histoire d’une victime de mine

22-01-2010 Éclairage

U Hpa Da, 60 ans, se remet d’une opération à l’hôpital Nakornping de Chiang Mai, en Thailande. Au cours d’un entretien avec le collaborateur du CICR Siripan Wandee, il raconte les circonstances qui l’ont conduit à l’hôpital.

Je me suis présenté à U Hpa Da tout en lui tendant une petite brochure du CICR. Je lui ai parlé de l’institution et de son programme d'assistance aux blessés de guerre. Il m’a dit qu’il n’avait jamais entendu parler du CICR ni de son programme auparavant, mais qu’il était heureux d’apprendre leur existence.

La fatigue se lisait sur son visage pâle et émacié. Pendant notre conversation, il a détourné la tête à plusieurs reprises, se réfugiant dans le silence. Son regard en disait long.

  L’accident  

L’accident qui a conduit U Hpa Da à l’hôpital s’est produit le 4 octobre 2009. Après avoir passé la journée à faire paître leur troupeau de buffles sur leurs terres et alors que la nuit tombait, U Hpa Da et sa fille aînée ont pris en hâte le chemin du retour, car il commençait à pleuvoir.

Sa fille marchait devant. Il suivait avec le troupeau lorsqu’il a posé le pied sur une mine. L’explosion a déchiqueté sa jambe droite. Sa fille s’est précipitée pour lui venir en aide. Sous la pluie battante, elle a tenté de stopper l’hémorragie avec son chemisier. Ensuite, elle l’a pris sur son dos et est repartie tant bien que mal en direction du village. Malgré la pluie et ce lourd fardeau sur ses épaules, elle l’a porté sans jamais s’arrêter ni se plaindre. « Sois patient papa, et surtout ne t’endors pas», lui répétait-elle.

C'est alors que – comble de fatalité – sa fille a elle aussi marché sur une mine. Projetée à quelques mètres de lui, sa jambe droite arrachée, elle lui a crié qu'elle était désolée de ne plus pouvoir l’aider et qu’elle sava it qu’elle était sur le point de mourir.

Il a alors tenté de la réconforter et de la rassurer autant qu’il le pouvait, vu les circonstances. Il l’a appelée, mais en vain. Tout s'est alors arrêté ; on n'entendait plus que le crépitement de la pluie.

Jusqu'à ce moment du récit, U Hpa Da s’était contenu, mais à cet instant, ses yeux se sont remplis de larmes. Il s’est mis à sangloter, le cœur brisé. J’en étais bouleversé. Il a tenté de reprendre le dessus, essuyant ses joues ; tout ce que je pouvais faire, c’était tenir sa main. Même si je n’arrivais pas à trouver les mots pour le consoler, j’espérais qu’il pouvait sentir toute ma compassion. Il a poursuivi son histoire, essayant de contenir son émotion.

Une heure après ces terribles événements, deux villageois qui avaient entendu les explosions sont venus lui porter secours. Ils l’ont transporté jusqu’au village, où le guérisseur lui a fait une injection et a soigné sa blessure.

Sa fille a été enterrée le soir même.

Le 5 octobre au matin, les villageois ont décidé d’amener U Hpa Da à pied au camp de Mae La Oon, en Thaïlande. Ils ont passé deux nuits dans la jungle avant d’atteindre leur destination. Là-bas, il a reçu d’autres soins dans un dispensaire géré par Malteser International, une ONG œuvrant dans le camp.

Le 7 octobre, l’ONG l’a conduit à l’hôpital de district Mae Sariang, dans la province de Mae Hong Son, à trois jours de route de là. Malheureusement, cet hôpital ne disposait pas de l’équipement chirurgical nécessaire, et un nouveau voyage de trois jours a été nécessaire pour l’amener à l’hôpital Nakornping, dans la province de Chiang Mai, où je l’ai visité.

Sa jambe droite a été amputée au-dessous du genou. Les médecins et les infirmières ont bien pris soin de lui, malgré la barrière de la langue.

    L’incertitude de l’avenir  

U Hpa Da a finalement été transféré à l’hôpital Mae Sariang. Sa famille va avoir du mal à subvenir à ses besoins, car sa femme doit s'occuper de tout, avec pour seule aide leur jeune fille cadette. U Hpa Da va essayer de poursuivre son traitement au camp de réfugiés de Mae La Oon jusqu’à ce qu’il ait pleinement récupéré. 

Il reste optimiste malgré tout ce que l’accident lui a fait perdre. Le CICR, par le biais de son programme d’assistance aux blessés de guerre, va couvrir les coûts élevés de son traitement médical. Il en est reconnaissant à l’organisation et à son personnel.

Pendant la plus grande partie de son existence, U Hpa Da s'est trouvé à devoir faire face à des épreuves difficiles et à des situations où sa vie était en jeu – déplacements et travaux forcés, notamment. Aujourd’hui, il se sent coupable, parce qu’il n’a pas été capable d’anticiper le danger et d’assurer la sécurité de sa famille.

U Hpa Da a quand même tiré quelque chose de positif de cette tragédie : il a découvert le camp de réfugiés de Mae La Oon, un lieu sûr où il envisage de s'installer avec sa famille.

Il espère tant pouvoir assurer à sa plus jeune fille une bonne éducation et un avenir. Il y avait bien une petite école dans son village, mais elle a été réduite en cendres. Penser à l’avenir de sa fille et à sa détermination à vouloir devenir médecin pour aider les autres l’attriste profondément. Comment pourra-t-elle réaliser son rêve s’ils passent leur vie à fuir ?