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Un voyage dont Carina se souviendra toujours

05-11-2008 Éclairage

Dans l’immense archipel des Philippines, le CICR apporte son concours aux familles de détenus de sécurité pour qu’elles puissent rendre visite à leurs proches emprisonnés. La collaboratrice du CICR Iolanda Jaquement a récemment accompagné Carina, une fillette de 9 ans, et sa mère Felicia dans leur voyage vers un établissement pénitentiaire de la périphérie de Manille. Pour ces personnes qui sont originaires d’une tribu indigène, ce déplacement d’une demi-journée pour se rendre à la capitale représente une véritable odyssée.

 

© CICR / I. Jaquemet 
   
Carina Salcedo et sa mère Felicia n’ont pas vu le père de Carina depuis quatre ans. 
         

Il est six heures et demie du matin. Revêtue des ses plus beaux habits, des barrettes oranges dans les cheveux, Carina attend la voiture du CICR, en compagnie de sa mère et de son oncle, folle de joie à l’idée de revoir son père. Mais, alors qu’elle s’approche du port et qu’elle aperçoit le ferry qui engloutit les voitures tel un monstre de métal, elle agrippe la main de sa mère avec appréhension : « Maman, j’ai peur de l’eau ! »

Le pauvre hameau où habite la famille de Carina se trouve à 15 kilomètres de l’océan, tout au plus. La fillette aura dix ans juste avant Noël, mais c’est la première fois qu’elle voit la mer et, à fortiori, qu’elle s’embarque sur un énorme bateau comme le « Maria Zenaida ». Sa mère, Felicia Salcedo, a elle aussi un visage d’enfant, mais elle pense qu’elle a « plus de 30 ans ». Elle , c’est la deuxième fois qu’elle quitte son île de Mindoro. L’autre fois, c’était il y a bien longtemps.

« Mon premier-né était tombé gravement malade et nous l’avions emmené à l’hôpital, de l’autre côté de la mer », explique-t-elle. Mais l’enfant ne s’en était pas sorti. Pour ces personnes de la tribu Mangyan, traverser cette vaste étendue d'eau c’est comme aller à l’autre bout du monde.

 
© CICR / I. Jaquemet 
   
Carina n’avait jamais vu la mer. Une fois sa peur surmontée, elle contemple avec fascination les vagues que le ferry laisse dans son sillage.  
         

Carina a cependant tôt fait d’oublier ses craintes. Fascinée, elle suit de son regard radieux le remous laissé par le « Maria Zenaida » dans son sillage. Timide, sa mère est assise au bout d'une banquette, perdue dans ses pensées.

La veille, Felicia avait raconté son histoire à Nimfa Vidar et Bayani Santos, deux collaborateurs locaux du CICR qui étaient venus les trouver pour préparer leur voyage. Le mari de Felicia a été arrêté en 1999 pour des raisons de sécurité. Carina avait alors à peine un an. « Pourtant, il n’avait rien fait de mal », insiste Felicia, catégorique. Depuis, la vie avait été une lutte perpétuelle pour gagner péniblement de quoi vivre, ell e et sa fille. En 2005, elles avaient été déplacées et réinstallées dans un autre village, à la suite d’une « rencontre » entre les Forces armées des Philippines et la Nouvelle armée du peuple. Elles avaient perdu du bétail, et leur nouvelle maison « n’est toujours pas terminée ».

Dans un premier temps, Alberto, le mari de Felicia, avait été détenu sur l’île de Mindoro, et les membres de sa famille pouvaient lui rendre visite. Mais en 2004, il a été transféré vers un établissement situé sur l’île de Luçon, dans un faubourg de la capitale, Manille. « Je n’avais pas d’argent pour me rendre jusque là-bas », regrette Felicia. Alors, de temps en temps, elle recevait une lettre, et c'est sa soeur qui la lui lisait, car elle, elle ne sait ni lire ni écrire. « Comme ça, au moins, je savais qu’il est en bonne santé ».

Avant que Bayani et Nimfa ne les quitte, leur promettant qu’ils passeraient les prendre tôt le lendemain matin, Felicia, anxieuse, leur pose une dernière question : « Est-ce que mon mari pourra rencontrer Carina, lui parler, la toucher ? ». Elle est très soulagée lorsqu’on lui répond que les prisonniers peuvent s’entretenir librement avec leurs proches.

  Problèmes psychologiques  

 
© CICR / I. Jaquemet 
   
Felicia et Carina, en route vers la prison où est détenu Alberto, leur mari et leur père respectivement. 
         

« Le programme de visites familiales remonte à la deuxième moitié des années 80 », rappelle Jean-Daniel Tauxe, aujourd’hui chef de la délégation du CICR aux Philippines. À l’époque, il avait assisté au lancement du programme ; il n’était alors qu'un jeune délégué. « Certaines familles doivent parcourir plus de 1 000 kilomètres, et beaucoup n’ont pas les moyens de payer le voyage. Or, nous avions remarqué que le fait d’être éloignés de leurs proches provoquait de graves problèmes psychologiques chez les détenus. Nous nous sommes alors inspirés d’un programme de visites mis au point en Afrique du Sud, qui avait déjà fait ses preuves ». Aujourd’hui, le CICR dirige de nombreux programmes similaires dans le monde entier.

« Le ferry, la nourriture et l'hébergement reviennent en fait très bon marché, explique Nimfa. C’est peu d’argent, et ça change la vie des gens ». Aux Philippines, on recense plus de 600 détenus de sécurité ; 406 d'entre eux bénéficient actuellement du programme de visites familiales. Pour chaque détenu, le CICR alloue une somme couvrant les frais d’une visite annuelle pour quatre membres de la famille. « Comme ces visites impliquent d’importantes contraintes logistiques, c’est généralement la Croix-Rouge philippine qui s'occupe de les organiser. »

  Un cadeau de la prison  

Felicia n’avait pas la carte d’identité dont elle aurait eu besoin pour pénétrer dans la prison, mais les collaborateurs de la section locale du Mindoro occidental de la Croix-Rouge philippine lui ont procuré un laissez-passer portant sa photo. Munie de ce document, Felicia est autorisée à entrer avec Carina, qui est plus intimidée et plus muette que jamais. Steve, le frère de Felici a, attend à l’extérieur.

 
© CICR / I. Jaquemet 
   
Felicia, Carina et son oncle Steve sur le point d’entreprendre le long voyage qui les emmènera à Manille. 
         

Une heure plus tard, mère et fille ressortent de la prison. Carina arbore un cartable à l’effigie de Mickey Mouse, rempli de matériel scolaire : un cadeau de la prison. Felicia a les yeux rougis, et Bayani est profondément ému. « Felicia a dû montrer Alberto du doigt à Carina. Elle ne l’avait pas vu depuis si longtemps qu’elle ne le reconnaissait pas. Très vite, cependant, elle ne voulait plus lui lâcher la main. Quant aux autres détenus, ils étaient très contents : alors que tous avaient régulièrement reçu des visites de leur famille, personne jusque-là n’était venu voir Alberto. »

 
© CICR / I. Jaquemet 
   
La dernière fois que Carina a vu son père c’était il y a quatre ans – presque la moitié de sa vie. 
         

Felicia et Carina resteront encore trois jours sur place. Elles profiteront des « visites conjugales » du week-end pour passer une nuit avec Alberto, dans sa cellule. D’ici là, leurs accompagnateurs leur ont trouvé un endroit bon marché où rester, chez un employé de la prison. Avant de partir, ils expliquent en détail à Steve comment retourner au ferry ; ce qui ne les empêche pas d'être un peu inquiets. « Je veillerai à ce que quelqu'un de la Croix-Rouge de Mindoro aille les voir lundi matin pour vérifier qu'ils sont bien rentrés », ajoute Bayani.

 





    Les noms des protagonistes ont été changés pour protéger leur identité.