Rétablissement des liens familiaux : renforcer l'action du Mouvement
20-10-2006 Interview
En se fondant sur l'Agenda pour l'action humanitaire adopté par la 28ème Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge en 2003, le CICR a lancé une initiative mondiale pour renforcer le réseau des liens familiaux de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge au cours de la prochaine décennie.
Sommaire
RLF lancement d'une initiative mondiale
Interview de Renée Zellweger Monin, chef adjoint de la Division de l’Agence centrale de recherches et des activités de protection du CICR et présidente du groupe consultatif du projet.
- Bulletins No. 1, No. 2 et No. 3
- Pour l'Afrique : Nairobi, 1 - 3 novembre 2006
- Bulletin quotidien No. 1(format PDF)
Bulletin quotidien No. 2(format PDF)
Bulletin quotidien No. 3(format PDF)
Actualité régionale, 3 novembre 2006
- Pour l'Europe: Kiev, 15 - 17 novembre 2006
- Les bulletins quotidiens sont disponibles en anglais
- Pour les Amériques : Buenos Aires, 27 - 29 novembre 2006
- Bulletin quotidien No. 1(format PDF)
Bulletin quotidien No. 2(format PDF)
Bulletin quotidien No. 3(format PDF)
- Pour le Moyen-Orient et l'Asie : Bangkok, 11 - 13 décembre 2006
- Les bulletins quotidiens sont disponibles en anglais
- Communiqué de presse, 31 octobre 2006
Pourquoi ce projet a-t-il été lancé et pourquoi est-il une priorité ?
Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge répond aux besoins humanitaires depuis des décennies,notamment en rétablissant le contact entre familles séparées. Au cours des dernières années, les conflits, internationaux ou nationaux, les catastrophes naturelles et les migrations ont tous causé la séparation de nombreuses familles. Suite aux événements (conflit au Darfour, tsunami en Asie, cyclone Katrina et tremblement de terre en Asie du Sud, par exemple) des centaines de milliers de personnes ont perdu tout contact avec les êtres qui leur sont chers. Pour ces personnes, le rétablissement des liens familiaux (RLF) s’est avéré essentiel. Agissant sur la base de ses principes, le Mouvement, avec son réseau mondial de Sociétés nationales, sa longue expérience et sa grande compétence dans ce domaine, est particulièrement bien placé pour faire face aux besoins des personnes qui sont sans nouvelles de leurs proches. En se fondant sur les diverses résolutions du Mouvement et sur l’ Agenda pour l’action humanitaire adopté par la XXVIIIe Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge en 2003, le CICR a décidé de lancer ce projet pour renforcer le réseau des liens familiaux et améliorer les services de recherches du CICR dans le monde.
Quels sont les objectifs de ce projet ?
Dans le cadre de son réseau des liens familiaux, il importe que le Mouvement continue de répondre aux besoins en matière de RLF dans une vaste gamme de situations, en maintenant et en renforçant sa capacité à aider les personnes sans nouvelles de leurs proches conformément au rôle qui lui a été conféré par les États. Compte tenu du grand nombre d’intervenants, il est essentiel de réfléchir à la manière dont le réseau fonctionne et à la manière de renforcer les services de recherches.
Comment ces objectifs seront-ils atteints?
Ce projet vise à élaborer pour le Mouvement une stratégie en matière de rétablissement des liens familiaux portant sur dix ans dans des domaines tels que l’évaluation des besoins, les ressources (humaines, techniques, financières), la communication, l’accessibilité aux services et l’appropriation des services par les Sociétés nationales et par l’ensemble du Mouvement. C’est la première fois qu’une stratégie RLF est conçue pour l’ensemble du Mouvement et c’est un projet fascinant. Le CICR est assisté dans cette tâche par un groupe consultatif comprenant des représentants de 19 Sociétés nationales et de la Fédération internationale. Le groupe s’est réuni quatre fois depuis le lancement du projet. Sa tâche consiste à contribuer à l’élab oration de la Stratégie, en particulier par des groupes de travail axés sur des composantes spécifiques de la Stratégie, et par la planification et l’organisation de quatre conférences régionales qui se tiendront à la fin 2006. Le projet de Stratégie sera examiné par les responsables des Sociétés nationales lors de ces conférences. A l’issue d’un vaste processus de consultation au sein du Mouvement, la Stratégie sera présentée au Conseil des Délégués pour adoption.
Le message Croix-Rouge - un outil d’une valeur inestimable
En 1996, Anna McIvor a été faite prisonnière par un groupe d’opposition armée avec dix autres personnes, alors qu’elle voyageait en Indonésie. Originaire de Bournemouth, Anna a été détenue pendant cinq mois. Durant sa captivité, elle a pu rétablir le contact avec sa famille au Royaume-Uni en envoyant et recevant des messages Croix-Rouge.
« Dès qu’on reprend contact avec le monde extérieur, on retrouve l’espoir et la force de continuer », a déclaré Anna.
« La position de la Croix-Rouge était très importante, en ce sens qu'elle restait neutre. Les délégués pouvaient me rendre visite, m’apporter des lettres et repartir avec les miennes, sans compromettre l’une ou l’autre des parties », a-t-elle expliqué.
Malyun, 30 ans, a perdu tout contact avec sa famille il y a dix ans, lorsqu’elle a été contrainte d’abandonner son foyer en Somalie en raison de la guerre civile. « C’était très dur, mais j’ai dû fuir pour rester en vie », explique-t-elle.
Malyun s'est efforcée d’aller de l’avant, s’installant d’abord aux Pays-Bas, puis au Royaume-Uni. Elle craignait de ne jamais revoir sa famille. L’an dernier, nous avons pris contact avec elle pour lui annoncer que nous avions reçu un message Croix-Rouge qui lui était adressé. C’était un message de sa mère, Hawoo, qui vit dans un camp de réfugiés au Kenya.
Malyun était au comble de la joie. « Je pensais que ma mère était décédée. J'étais si heureuse d’apprendre qu’elle était encore en vie », se souvient-elle.
Saidmatu pensait avoir perdu ses deux parents en 1994, lorsque son village en Sierra Leone a été attaqué. Son père décédé et sa mère disparue, Saidmatu a été emmenée dans un camp de réfugiés. Elle n’avait alors que huit ans.
En réalité, Sally, sa mère, a survécu à l’attaque de son village et s’est installée au Royaume-Uni, pensant que Saidmatu était décédée. Il y a tout juste deux ans, une connaissance en Sierra Leone lui a envoyé une lettre pour lui annoncer qu’elle avait vu sa fille. Sally s’est alors immédiatement rendue à la Croix-Rouge britannique pour que nous l’aidions à retrouver sa fille. Nous avons pu les mettre en contact en l’espace de quelques jours.
En mars 2003, la Croix-Rouge a réuni Sally et Saidmatu à l’aéroport de Gatwick, après huit ans de séparation. « C’est le plus beau jour de ma vie », s’est exclamée Sally.
Alexander Solowiew était séparé de sa mère et de ses deux frères depuis qu’ils ont été déportés de Pologne en U.R.S.S., au début de la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, Alexander s’est installé au Royaume-Uni et n'a plus jamais reçu de nouvelles de sa famille disparue.
En 1996, sa fille, Anne, a demandé à la Croix-Rouge britannique de l’aider à retrouver la trace de ses oncles. Alexander est malheureusement décédé avant que ses proches ne soient retrouvés. En août 2000, nous avons découvert que ses frères, Stephanas et Grigorijus, étaient encore en vie et s’étaient installés en Lituanie. Le jour où Anne est allée leur rendre visite, elle a appris que leur mère n’avait jamais cessé de croire qu’Alexander avait survécu à la guerre.
Zaim a perdu tout contact avec sa mère, son frère et sa sœur en 1999, lorsqu’il a fui les combats qui déchiraient le Kosovo. Attendant désespérément de recevoir des nouvelles des membres de sa famille, il a demandé l’assistance de la section Croix-Rouge de Glasgow pour les localiser.
Après avoir pris note des derniers lieux de séjour connus de la famille de Zaim, nous l'avons aidé à s’inscrire dans la base de données créée par la Croix-Rouge pour faciliter le rétablissement des liens entre les membres de familles dispersées au Kosovo. S’il n'a trouvé le nom d’aucun de ses proches, il a toutefois pu leur envoyer un message Croix-Rouge à leur dernière adresse connue.
Trois mois plus tard, Zaim a reçu un message Croix-Rouge en provenance du Kosovo. Sa mère lui écrivait qu’elle avait reçu son message et qu’elle était très heureuse d'apprendre qu'il était en vie. Elle lui annonçait toutefois de tristes nouvelles : le frère et la sœur de Zaim avaient été tués. Deux volontaires de la Croix-Rouge sont restés auprès de Zaim, tandis qu’il lisait le message de sa mère.
George nous accueille dans son appartement à Reading avec un sourire et une longue poignée de main chaleureuse.
Nous ne rendons pas visite à n'importe quel « George », mais à George Czas, un Ukrainien de 79 ans qui a rencontré pour la première fois sa nièce et son neveu vivant aux États-Unis, en décembre 2003, grâce à la Cr oix-Rouge. George a été séparé de leur père, son frère Pieter, en 1948, lorsque Pieter a fui le camp de personnes déplacées dans lequel ils vivaient ensemble.
Tandis que je m’assieds pour écouter George me raconter son histoire, je me rends compte que je suis la voie tracée par ma collègue, Cindy Thompson. Il y a près de deux ans, Cindy avait frappé à la porte de George, ignorant qu'elle était sur le point de lancer des recherches internationales dans pas moins de trois pays.
Cindy est coordonnatrice des recherches et des messages à la section Croix-Rouge de Berkshire. Elle s’est rendue chez George après avoir été informée par le siège de la Croix-Rouge britannique que George avait déposé une demande au Citizens Advice Bureau (centre de consultations juridiques gratuites) à Reading.
« George a déclaré qu’il cherchait son frère, Pieter, et tandis qu’il remplissait les formulaires de demande de recherches, nous nous sommes rendu compte qu'il cherchait également un frère du nom d’Adolph. Cindy explique en souriant : « Nous avons ensuite compris qu’il cherchait ses deux frères ».
Après avoir aidé George à remplir les formulaires de demande de recherches, qui fournissent des informations détaillées sur la personne recherchée et le demandeur, Cindy les a envoyés à Mary Cole-Adams, une assistante sociale responsable du traitement des demandes de recherches et des messages au siège de la Croix-Rouge britannique.
« Lorsque nous recevons une demande de recherches, nous examinons les informations fournies par le demandeur afin de déterminer où commencer nos recherches », explique Mary.
« Dans le cas présent, George a indiqué qu’il avait perdu contact avec son frère, Pieter, en Grande-Bretagne et qu'il pensait que Pieter était retourné en Allemagne à la recherche de leurs parents, pours uit Mary. La famille était quant à elle originaire d’Ukraine. Une des possibilités était donc de demander à la Société de la Croix-Rouge d'Ukraine si la famille avait été rapatriée après la guerre. Enfin, George a précisé sur les formulaires de demande qu’il pensait que son frère était parti aux États-Unis. »
Sur la base de ces informations, Mary a envoyé une copie des formulaires de demande de recherches à la Croix-Rouge d’Ukraine, à la Croix-Rouge américaine et au Service international de recherches (SIR), dont l’objectif est de rechercher des personnes non allemandes portées disparues ou déplacées durant la Seconde Guerre mondiale et d’aider les membres de familles séparés à se retrouver. Aujourd'hui encore, plus d’un demi-siècle après la fin de la guerre, les demandes de recherches continuent d’affluer au SIR.
En attendant de recevoir une réponse, Cindy a tenu George informé de tout élément nouveau porté à sa connaissance, jusqu’au jour où un fait inespéré s’est produit. Cindy se souvient : « J’ai reçu un appel téléphonique du responsable du logement social de George me demandant de me rendre chez le vieil homme, qui venait de recevoir une lettre de sa famille en provenance des États-Unis et n'arrivait pas à y croire. Je me suis levée d’un bon de ma chaise de bureau en criant « J’ai retrouvé sa famille ! » et me suis précipitée chez lui ».
Il est évident que la lettre que George a reçue de sa famille a changé sa vie. Cela se lit sur son visage lorsqu’il mentionne les noms de ses neveux. Il a beaucoup de chance : il est rare de retrouver des proches après plus de 50 ans de séparation. Au moment de nous quitter, il me dit en souriant : « La Croix-Rouge a fait un travail remarquable et j’ai une admiration sans borne pour son action. »
Depuis 14 ans, Abdulrahman mène une existence paisible avec sa famille dans le secteur nord de Londres. Mais il fut un temps où il pensait ne jamais revoir les siens. « Je suis venu au Royaume-Uni en novembre 1990 avec mon fils Ahmed, alors âgé de cinq ans, explique-t-il. Ahmed souffrait d’une défaillance cardiaque depuis sa naissance et devait subir une opération. J'ai décidé de l'emmener en Grande-Bretagne pour qu’il reçoive les soins médicaux dont il avait besoin. » La femme d’Abdulrahman et leurs quatre autres enfants sont, quant à eux, restés en Somalie.
Peu après le départ d’Abdulrahman pour Londres, un soulèvement armé s’est produit à Mogadishu et sa famille a dû fuir vers le Sud. « C‘était terrible, raconte-t-il. J’ai perdu contact non seulement avec ma femme et mes enfants, mais aussi avec mes parents. Je me sentais si impuissant loin des miens et je passais mes journées à m’inquiéter pour eux, à tel point qu’il m’arrivait parfois de perdre l’appétit et d’avoir des insomnies. »
Abdulrahman a demandé à la section locale de la Croix-Rouge britannique de l’aider à localiser sa famille. « J’ai rempli quelques formulaires pour fournir des informations à mon sujet et au sujet des proches dont je n’avais plus de nouvelles. J’ai également écrit un court message à ma femme, priant pour qu’il lui parvienne. »
Près de deux ans plus tard, Abdulrahman recevait les nouvelles qu’il avait tant attendues. La Croix-Rouge avait réussi à localiser sa famille. « En apprenant cette merveilleuse nouvelle, j’ai immédiatement demandé au ministère de l’Intérieur l’autorisation de faire venir ma famille au Royaume-Uni et ma demande a été acceptée », raconte-t-il. Et d’ajouter : « Je n’oublierai jamais l’euphorie que j'ai ressentie quand nous avons finalement été réunis à l'aéroport de Heathrow – je me disais parfois que ce jour n'arriverait jamais. »
Dans le monde entier, des millions de victimes de catastrophes naturelles, de conflits ou de persécutions sont contraintes d’abandonner leurs foyers et de quitter leurs pays. Tout comme Abdulrahman, beaucoup sont séparés de ceux qu’ils aiment et n'ont aucun moyen de rester en contact avec eux, le service postal ordinaire et les lignes téléphoniques ne fonctionnant bien souvent plus. Le Service international de recherches et de messages de la Croix-Rouge britannique appartient à un réseau mondial de services similaires au sein du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, et vient en aide aux personnes qui cherchent désespérément à reprendre contact avec leurs proches. En 2005, le Service est parvenu à retrouver quelque 700 personnes, soit près de deux personnes par jour.
Le Service international de recherches et de messages s'emploie, à travers le réseau mondial de services de recherches, à localiser des parents séparés par des conflits armés ou par des catastrophes et à les mettre en contact par le biais d’un message Croix-Rouge. Le message est envoyé de Londres à la Société nationale de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge du pays dans lequel la personne disparue est supposée se trouver. Si la personne recherchée vit dans une zone de conflit, il est possible de faire appel aux services du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui a pour mandat spécifique d’intervenir lors de situations de conflit armé.
La Croix-Rouge a formé ses collaborateurs et ses volontaires à réaliser des entretiens de porte à porte et à travailler avec les gr oupes communautaires à l’échelon local (au Royaume-Uni et en Somalie, en s’adaptant au contexte spécifique de chaque pays) pour trouver le destinataire du message. En fonction de la situation dans laquelle se trouvent l’auteur et le destinataire, le message peut être envoyé dans un camp de réfugiés, dans une prison, voire à une adresse qui n'est plus valable. C'est pourquoi il peut s’écouler un certain temps avant que le message n’arrive à destination.
Le Service international de recherches et de messages est neutre et impartial, et ne fait aucune distinction de nationalité, de race, de religion ou de croyance, de condition sociale ou d'appartenance politique. Il s'agit d'un service gratuit, qui s'adresse uniquement aux membres de familles qui ont été séparés par une situation de conflit armé ou une catastrophe. Financé par les fonds de la Croix-Rouge, ce Service est considéré comme un volet essentiel de l'action humanitaire que mène l'organisation à l’échelle mondiale pour atténuer les souffrances humaines.
Aujourd'hui, Abdulrahman vient en aide à d’autres Somaliens récemment arrivés à Londres. « Je travaille comme volontaire à la Croix-Rouge depuis plus de quatre ans, en apportant une assistance aux demandeurs d’asile et aux réfugiés, explique-t-il, c’est tellement gratifiant de pouvoir contribuer à l'action de l'organisation qui m'a permis de retrouver ma famille. »
Angola - Candice
La porte s’ouvre, mais dans l’obscurité je n’aperçois qu’une vague silhouette. « Candice ? » dis-je. La porte s’ouvre un peu plus, ce que je prends pour une invitation à avancer. Je me retrouve dans une minuscule chambre avec de lourds rideaux et où ne passe qu’un mince filet de lumière. Mes yeux s’habituent à l'obscurité et je vois une personne de petite taille, vêtue d’un habit africain aux couleurs vives, et au visage sans expression. Dans la chambre, un canapé et deux fauteuils, avec tout juste de la place pour une table basse. C’est là que vit et se cache Candice.
Je commence par expliquer à Candice ce qu’est la Croix-Rouge et ce que nous pouvons peut-être faire pour elle. Pendant que je parle, Candice se déplace, avec difficulté, et je m’aperçois qu’elle est enceinte, à un stade avancé de sa grossesse. Puis, répondant à mes questions, elle décline lentement son histoire.
Elle n’a jamais été à l’école mais a appris le français auprès d’employeurs en Angola. Par la suite, elle a travaillé dans un hôpital où elle gérait principalement la pharmacie. Sympathisante des rebelles, Candice emportait régulièrement de petites quantités de médicaments. Un jour, des soldats vinrent, l’arrêtèrent et l’emmenèrent en prison où elle fut torturée et violée. Candice sortit finalement de prison et débarqua aux Pays-Bas.
Alors qu’elle raconte son histoire, Candice donne l’impression d’être absente et insensible. Elle s’arrête de temps à autre, comme si elle revivait tout ce qui s’était passé. Au bout d’un moment, elle dit qu’elle n’a plus jamais revu ses enfants et qu’elle ne sait pas ce qu’il leur est arrivé après son arrestation. Brusquement, ses yeux se remplissent de larmes. Les enfants, ce sont son propre fils et une fillette, qu’elle a trouvée abandonnée sur la route et qu’elle a élevée comme son enfant.
Nous remplissons ensemble une demande de recherches Croix-Rouge.
Sur le chemin du retour, je songe à une photo que j’ai vue récemment et qui représente un camp de réfugiés : une surface énorme, avec des milliers de personnes s’abritant sous des bâches de plastique, comment trouver dans un tel lieu deux petits enfants, si toutefois ils y sont ? Peut-être ne sont-ils même plus ensemble. Mon espoir s’évanouit.
Six mois s’écoulent. Un jour, un ami de Candice vient au bureau et me demande si j’ai des nouvelles pour elle. Pas de nouvelles. Mais pour en être sûre, j’appelle notre bureau principal. Et à notre surprise, on me dit que le nom de Candice apparaît dans la Gazeta qui vient d’arriver. Publiée par le service de recherches de la Croix-Rouge angolaise, la Gazeta contient les noms de personnes, qui cherchent leurs proches ou sont recherchées par leurs proches, à la suite des décennies de conflit en Angola. La sœur de Candice avait introduit une telle demande de recherches. C’est le premier signe, un signe de bienvenue de la famille qu’elle a perdue. Et, qui sait, un point de départ pour rechercher ses enfants.
Je rends visite à Candice quelques jours plus tard pour qu’e lle puisse écrire un message Croix-Rouge (un bref message personnel à un proche inaccessible par d’autres moyens) afin que sa sœur sache où elle se trouve. Cette fois aussi, le couloir est sombre, j’aperçois la même silhouette dans l’entrebâillement de la porte mais, cette fois, les rideaux sont ouverts. Une superbe fillette potelée de six mois gigote assise dans un siège de bébé sur le canapé. Je complimente Candice pour son bébé. Elle reste grave et ne dit rien.
Est-elle heureuse d’avoir retrouvé sa sœur ? Elle hoche simplement la tête. Au bout de quelque temps, elle dit « j’espère que les enfants sont avec elle ». « Voilà, » dit-elle soudain en hollandais « j’ai terminé la lettre ». Candice a réussi à apprendre un peu notre langue qu’elle parle avec une bonne prononciation. Je la félicite mais cela semble la laisser indifférente. Je lui rappelle comment fonctionne le système des messages Croix-Rouge et je l’assure que je l’informerai immédiatement si nous recevons quelque chose pour elle. Puis, je la suis vers la porte. Elle se retourne, je la vois essuyer en silence de grosses larmes. Elle dit tout doucement « J’ai peur ».
J’espère de tout mon cœur que nous recevrons bientôt des nouvelles des enfants de Candice. Les cicatrices de son corps ne s’effaceront jamais mais les blessures de son âme seront peut-être un peu moins douloureuses.
République Démocratique du Congo - Marcelline est revenue
C'est un commandant des troupes régulières qui trouve l'enfant. Il décide de la ramener à Goma dans la province du Nord-Kivu. L'enfant ne connaît pas son nom, ni celui de ses parents. Pour l'identifier, le commandant la baptise de son propre nom auquel il ajoute le prénom de son épouse, Marcelline. Quelques temps après, le commandant approche le CICR pour prendre conseil et savoir si une chance existe de retrouver les parents de l'enfant.
Au bureau du CICR à Goma, le commandant fournit des informations précieuses : le nom du village où l'enfant a été ramassé, sa position géographique dans le territoire de Kabongo, celle des villages environnants ain si que les dates se rapportant aux événements décrits. Mais il ne peut citer aucun nom, ni celui de l'enfant, que personne ne connaît, ni ceux des parents, encore moins ceux d'autres personnes susceptibles de fournir des informations sur la famille qu'il faut retrouver. Les délégués du CICR commencent leurs recherches à Kitenge, dans la région de Lubumbashi, avec l'aide d'Augustin, un volontaire de la Croix-Rouge de la République démocratique du Congo. Kitenge est un grand village du Katanga qui absorbe bon nombre de personnes fuyant les affrontements, dont certaines devaient sûrement provenir du village natal de Marcelline.
À toutes les personnes originaires de ce village qu'il rencontre, Augustin demande de décrire les circonstances de leur fuite et de donner des dates ainsi que des détails susceptibles d'apporter des éléments de réponse. De tous les entretiens, Augustin note qu'il y a eu deux disparus : un homme et un bébé de trois ans environ. De cet enfant on n'a retrouvé ni le corps ni aucune trace. Les gens pensent qu'il a disparu dans le feu de la case incendiée car sa grand-mère, morte sur place, avait des signes de brûlures sur le corps.
Trois semaines après, Augustin parvient à retrouver les parents biologiques de l'enfant. Il leur raconte toute l'histoire. À ce moment, la mère s'évanouit et le père, comme ayant perdu la raison, se rue hors de la maison en demandant le chemin de Goma. Augustin s'emploie à les calmer et leur explique ce qu'il faut faire pour qu'une réunification familiale organisée par la Croix-Rouge intervienne rapidement à Kitenge.
Augustin apprend enfin des parents le vrai nom de l'enfant. Elle était restée sous la protection de sa grand-mère pendant que ses parents étaient au champ. Quand les affrontements ont éclaté dans le village, les parents ont rejoint la forêt où ils ont vécu plus de trois semaines avant de rejoindre Kitenge.
Deux mois après, " Marcelline " arrive par avion chez ses parents. À l'aéroport, une petite foule s'est massée pour assister à l'événement. La réunification familiale se passe au pied de l'avion en présence d'Augustin. La joie des parents est immense. Le père appelle son enfant de son vrai nom, suivi de " Marcelline " , pour rendre hommage à ceux qui lui ont sauvé la vie.
Soudan - des nouvelles d’un fils disparu, après une longue attente
L’histoire de la vie de Matok est faite de séparations et de larmes. Il y a 20 ans, il a été forcé de fuir lorsque son village, au Sud-Soudan, a été attaqué. Il a perdu de vue sa famille et a toujours rêvé, depuis, de la retrouver. Aujourd’hui, à 30 ans, cet homme de la communauté Dinka vit en Australie avec sa femme et ses trois fils.
Il était à l’école lorsque les combats ont éclaté. Au milieu du chaos, son père a surgi dans l’école : la famille devait fuir immédiatement. S’étant précipités vers leur hutte (appelée tukul ), Matok et son père n’ont trouvé que les débris de ce qui avait été leur maison. À leur grand désespoir, la mère et les frères de Matok avaient disparu.
Ainsi, à 10 ans, Matok a fui les cendres de leur village avec son père pour chercher un refuge. Après avoir passé de longs jours à marcher dans la campagne aride du Sud-Soudan, ils sont finalement arrivés à Khartoum, où ils ont vécu dans une maison de fortune, dans un ca mp pour personnes déplacées. Ils essayaient de mendier de la nourriture et de l’eau, luttant pour obtenir les produits de base nécessaires à leur survie.
Le père de Matok n’a pas survécu aux dures conditions de vie du camp et est décédé quatre ans plus tard. Le garçon, qui avait alors 14 ans, a dû dès lors se débrouiller tout seul. Sans que l’on sache comment, il a réussi à atteindre un camp de réfugiés aux abords du Caire, la capitale de l’Égypte. Il y a vécu pendant deux ans et s’est finalement installé en Australie pour y commencer une nouvelle vie.
Au cours des années qui ont suivi, il a abandonné tout espoir de revoir sa mère et ses frères. Le mois dernier, cependant, par pure coïncidence, il a rencontré un homme de son village natal qui lui a raconté qu’il les avait rencontrés quelques années auparavant, dans un village proche de la ville de Rumbek, au Sud-Soudan.
Matok a alors contacté la Croix-Rouge australienne pour qu’elle l’aide à retrouver sa famille. Il a rempli une demande de recherche, indiquant les noms de sa mère et de ses frères – il n’aurait pas pu les oublier – leur village et leur origine ethnique, et a écrit un message.
La Croix-Rouge australienne a transmis la demande de renseignements à l’Agence de recherches du CICR à Khartoum et, peu de temps après, la demande est arrivée à la section de Wau, chargée de s’occuper de ce cas à Rumbek.
En août 2006, le CICR a entamé des recherches pour retrouver la mère de Matok. À Rumbek, les recherches ont débuté par une rencontre avec le chef du village : au Sud-Soudan, le chef est la mémoire du village. Il sait souvent où se trouvent tous les villageois, y compris ceux qui vivent éventuellement dans des camps de réfugiés dans des pays voisins. En entendant parler de la mère de Matok, il l’a immédiatement reconnue et il savait où elle vivait : dans un village appelé Cuilbet.
Après quatre heures de route sur de mauvaises pistes, pendant lesquelles ils ont été passablement secoués, les collaborateurs du CICR sont arrivés à Cuilbet, où une dizaine d’enfants a suivi la voiture en courant. Un homme de grande taille et une vieille dame vêtue de haillons se sont approchés du véhicule. Le visage de la vieille dame s’est illuminé de joie. Elle semblait hypnotisée par le drapeau du CICR sur la voiture, flottant au vent.
Avant même que l’équipe puisse s’enquérir de Matok, l’homme a désigné la femme qui se trouvait à ses côtés et a dit : « C’est ma mère et elle dit que vous avez un message pour elle. Son nom est Achol Kuol Akot ». Étonnamment, elle était la destinataire du message Croix-Rouge.
La vieille dame a silencieusement versé des larmes de joie. Le jeune garçon qui se tenait près d’elle était son fils, Malual, le plus jeune des frères de Matok. Elle tenait le message Croix-Rouge comme s’il s’agissait du plus précieux des joyaux.
« Pendant des années, chaque fois qu’une voiture blanche s’arrêtait devant son tukul, elle demandait si elle portait une croix rouge, raconte le garçon. Elle nous a toujours dit, à mes frères et à moi, qu’un jour la Croix-Rouge viendrait et nous donnerait des nouvelles de Matok. »
Le CICR a ensuite aidé la vieille dame à rédiger une réponse pour son fils. Ce message Croix-Rouge parcourra les milliers des kilomètres qui séparent Matok de sa mère, remplissant le cœur de cet homme de nombreuses larmes de joie.
Cambodge - un long voyage de retour
Juin 2006 – Une vieille femme est assise devant son humble hutte dans le village de Chan, à quelque 80 km au nord-est de la capitale, Phnom Penh. Ven Oeng, 82 ans, passe toutes ses journées à se reposer, appuyée sur son bâton pour soulager son dos douloureux. Elle ne se déplace que pour cuire son repas et nourrir son cochon.
Le monde qu’elle connaissait changea brusquement le 14 juin. Vers 2h de l’après-midi, une voiture blanche de la Croix-Rouge cambodgienne s’arrêta devant la hutte de Mme Ven. Un homme d’âge moyen, une femme et deux fillettes se trouvaient à bord. Sans attendre les autres, l’homme se précipita vers Mme Ven. Alors qu’il s’approchait, celle-ci examina un instant son visage et le serra dans ses bras. Les deux éclatèrent en sanglots, en proie à une forte émotion. Après 23 ans de séparation, une mère et son fils s’étaient enfin retrouvés.
« Je n’en crois pas mes yeux. Mon rêve s’est réalisé. C’est mon fils, Bin Than, que l’on appelle aussi Tin. Il a été obligé de rejoindre les Khmers rouges et de quitter sa famille alors qu’il avait 17 ans, » déclara Mme Ven, essuyant ses larmes avec son écharpe. Se tournant vers son fils, disparu pendant si longtemps, elle ajouta : « J’ai rêvé de toi pratiquement chaque nuit. J’ai prié pour que tu aies la vie sauve et que tu reviennes. Je ne pouvais que supposer que tu étais mort, mais je n’ai jamais abandonné l’espoir de te revoir ».
Étreignant sa mère, M. Tin lui présenta sa femme et ses deux filles : « Quand je suis parti, j’étais seul, mais maintenant, je suis marié et j’ai quatre enfants, deux garçons et les deux filles que voici, de huit et six ans. Les garçons n’ont pas pu nous accompagner, car ils sont à l’école. Maman, je te présente ta belle-fille et tes petites-filles ». Mais la joie de M. Tin fut assombrie par la tristesse lorsque sa mère lui annonça que son père et ses frères étaient décédés, la laissant seule avec sa sœur.
Une visite bienvenue
M. Tin expliqua comment il s’y était pris pour retrouver sa mère. Il vit à O Choam Krom, dans la province de Battambang, un hameau reculé et isolé qui ne reçoit pratiquement jamais la visite de personnes extérieures au village. En raison du coût élevé des transports, il ne pouvait pas se rendre dans la ville du district voisin. « Un jour de l’année dernière, notre voisine reçut des visiteurs inattendus, ses parents venant de la province de Kompong Speu. Ils avaient perdu tout contact depuis 1979 », expliqua-t-il. « C’est l’agent de la Croix-Rouge chargé des recherches à Kompong Speu qui leur a donné l’adresse de ma voisine. Celle-ci avait déposé une demande de recherches pour ses parents en 2004. Elle nous indiqua que la Croix-Rouge offrait ce service gratuitement ».
« Après cet événement, nous avons attendu que la Croix-Rouge revienne dans notre village. Finalement, en janvier 2006, un collaborateur de la Croix-Rouge vint nous trouver. Il nous parla du service de recherches et remplit un formulaire d’enregistrement avec nos coordonnées. Plusieurs mois plus tard, il nous apporta un message de ma mère qui nous demandait d’aller la trouver. Nous n’avions pas les moyens de le faire, mais la Croix-Rouge est venue à notre aide à nouveau, et nous voici ! »
Alors que ces dernières années ont vu une diminution des activités de recherches, les besoins sont encore pressants. Dans la seule province de Battambang, la Croix-Rouge cambodgienne a traité à ce jour plus de 1 650 demandes de recherches, provenant de la province et de l’extérieur. Près de 900 cas concernant plus de 3 500 personnes ont été résolus avec succès.
Le CICR apporte son soutien au service de recherches et de messages Croix-Rouge de la Croix-Rouge cambodgienne depuis 1988. Au troisième trimestre de 2006, 82 cas étaient encore en cours de traitement, dont les deux tiers concernaient des contacts familiaux entre le Cambodge et d’autres pays. Au cours de la même période, ce service a transmis 3 500 messages Croix-Rouge, ce qui représente une augmentation d’un tiers environ par rapport à la même période de 2005.
Malheureusement, les Cambodgiens qui attendent une issue heureuse comme l’ont vécue Mme Ven et sa famille sont encore très nombreux.
Indonésie - de porte à porte pour réunir les familles
Le séisme qui a frappé la région de Yogyakarga sur l’île de Java le 27 mai 2006 a tué des milliers de personnes en quelques minutes. Juste après la catastrophe, j’ai aidé des survivants du district de Bantul, ma région d’origine, à avoir accès à des soins médicaux.
Mon nom est Umi Alfiah, je suis le coordonnateur du programme de rétablissement des liens familiaux (RLF) à la section de Yogyakarta de la Croix-Rouge indonésienne, Palang Merah Indosesia (PMI). Actuellement, j’étudie la littérature japonaise à l’université Gadjah Mada de Yogyakarta. J’ai commencé à travailler comme volontaire pour la Croix-Rouge de la Jeunesse alors que j’étais encore au collège. C’est par hasard que j’ai découvert le programme RLF lorsque j’ai été sélectionné pour participer à un séminaire sur les liens familiaux à Jakarta. Depuis lors, j’essaie de réunir les familles séparées par une catastrophe.
Le district de Bantul à été l’une des zones les plus touchées par le séisme, d’une magnitude de 5,9. J’ai aidé à identifier les corps des victimes et je me suis chargé de la triste tâche d’informer les familles du décès de leurs proches. Ce sont les aspect s les plus difficiles de ce travail, et à mon avis, ils peuvent parfois décourager des volontaires de travailler pour le programme RLF.
Quelques heures après le tremblement de terre, nous avons trouvé une carte de vote sur un corps qui avait été amené à l’hôpital de Yogyakarta. Le nom figurant sur la carte était Tugiman. Lorsque nous nous rendîmes à l’adresse indiquée pour trouver la famille Tugiman, on nous indiqua que deux villageois portaient le même nom. Celui qui avait survécu au séisme connaissait l’autre Tugiman et nous informa que dans le voisinage, on l’appelait M. Noor. C’est ainsi que je rencontrai pour la première fois Legiyem, la nièce de M. Noor, et les autres membres de la famille. Lorsque nous parvînmes à retrouver la famille, M. Noor reposait déjà au cimetière de Tegaldowo, où étaient enterrées les victimes non identifiées du tremblement de terre. Par la suite, nous aidâmes Legiyem et ses proches à se rendre dans ce cimetière pour prier et nous fîmes en sorte qu’ils obtiennent un certificat de décès pour pouvoir recevoir une aide financière du gouvernement. Pour moi, ce fut une triste journée.
Une grande partie de mon travail consiste à rassembler soigneusement des informations. À la mi-juin, je me rendis avec quelques collègues à l’hôpital psychiatrique de Grhasia, dans une autre partie de Yogyakarta, pour faire une évaluation. Un médecin nous raconta que quatre patients avaient été séparés de leur famille au cours du séisme et dans le chaos qui s’ensuivit. Nous prîmes des photos de ces personnes et discutèrent avec elles pour connaître leur adresse. Ginem, 60 ans, nous dit qu’elle vivait dans la région de Jetis mais qu’elle ne se souvenait pas de son adresse complète. Comme j’habite dans les environs, je pris le temps de m’y rendre avec un collègue pour essayer de trouver ses proches.
Un jour mémorable
Lorsque nous montrâmes sa photo aux villageois, ils la reconnurent immédiatement. Nous nous trouvâmes soudain face à un visage connu, celui de Legiyem, que nous avions rencontrée quelque temps auparavant pour l’informer de la mort de son oncle, M. Noor. Mais cette fois, nous avions de meilleures nouvelles et elle en fut ravie. La dernière fois qu’elle avait entendu parler de sa tante Ginem, c’était pour apprendre qu’elle avait été emmenée dans un hôpital à Solo, au centre de Java, quelques jours après le tremblement de terre. Le 20 juin, cinq jours après notre première rencontre inattendue avec Ginem à l’hôpital psychiatrique, nous parvînmes à les réunir, elle et Legiyem. Ce fut un jour sans pareil.
Depuis septembre, le PMI a collecté 162 demandes de recherches et rétabli le contact entre les membres de 144 familles dispersées par le séisme. Douze cas sont encore en cours de traitement, alors que les autres ont retrouvé leurs proches sans notre aide. Nous sommes encore en train d’essayer d’identifier trois corps et de trouver leur famille. C’est un processus de longue haleine, mais c’est une bonne occasion de faire connaître le service RLF.
Irak - les dangers du travail humanitaire
Uday H.* est un volontaire de la section de Bagdad du Croissant-Rouge de l’Irak depuis 15 ans. Récemment, il a participé à l’échange de messages familiaux entre des détenus et leur famille. Le Croissant-Rouge de l’Irak et le CICR ont collecté et distribué quelque 6 000 messages de ce type chaque mois.
Depuis trois ans, la sécurité n’a cessé de se détériorer en Irak. Des milliers de personnes ont été arrêtées. Suite au bombardement du sanctuaire de Samarra en février, des actes de violence, notamment des affrontements et des tueries aveugles, des vols et des destructions de biens, se sont étendus à différentes parties du pays. D’innombrables familles ont fui ou ont été contraintes de quitter leur foyer. Elles sont nombreuses à ne pas avoir changé officiellement leur adresse, ce qui rend la transmission des messages familiaux encore plus difficile.
Les volontaires du Croissant-Rouge de l’Irak doivent faire preuve d’une extrême prudence lorsqu’ils travaillent dans certaines zones de Bagdad. Toute personne considérée comme « étrangère » dans un quartier est suspecte et pourrait facilement se transformer en cible. Ceci vaut également pour les volontaires du Croissant-Rouge de l’Irak qui apportent les messages familiaux que les détenus envoient à leurs proches.
Un jour de mars 2006, j’ai pu constater moi-même à quel point ce travail est dangereux. J’avais rassemblé tous les messages familiaux que je ne pouvais pas livrer parce que leurs destinataires venaient de changer d’adresse, et je cherchais une voiture qui me ramène au bureau principal du Croissant-Rouge de l’Irak. Un vieil homme offrit de m’emmener.
La plupart des routes étaient bloquées, nous obligeant à passer par la zone de Dora, une partie de la ville que j’essaie normalement d’éviter pour des raisons de sécurité. Le vieil homme prenait des petites rues pour éviter les embouteillages lorsque soudain, un camion nous barra le passage. Deux hommes armés et masqués en surgirent, nous obligèrent à quitter notre voiture et commencèrent à nous interroger sans ménagements.
« Je suis un chef tribal » déclara le vieil homme en se présentant et en nommant sa tribu. Ils le lâchèrent aussitôt. C’était mon tour : « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que c’est que ces papiers ? » me demandèrent-ils. J’avais peur de leur expliquer ce que je faisais car je craignais d’être mal compris. Donc je dis simplement : « Je suis facteur ». Ma réponse ne leur plut pas. Le vieil homme essaya de me venir en aide, mais un des hommes masqués lui hurla : « Mêlez-vous de vos affaires ou vous allez le rejoindre ». Le vieil homme partit. Ils me bandèrent les yeux et me poussèrent dans le camion.
Peu après, ils m’amenèrent dans une maison, toujours les yeux bandés. J’étais terrifié, car j’entendais des cris et des bruits de coups. Mes ravisseurs commencèrent à m’interroger. « Si vous êtes l’un de nous, vous êtes en sécurité, sinon, vous allez mourir », me dirent-ils. Mais je ne savais même pas qui ils étaient.
Soudain, mon téléphone cellulaire se mit à sonner et l’un des ravisseurs répondit. « C’est le téléphone de qui ? À qui appartient-il ? demanda-t-il. « C’est le téléphone d’un collaborateur du Croissant-Rou ge de l’Irak qui travaille au service de recherches de la section de Bagdad. Son travail consiste à apporter les messages que les détenus écrivent à leur famille », expliqua la personne qui se trouvait à l’autre bout de la ligne.
Alors les ravisseurs m’accusèrent de collaborer avec les forces armées américaines. Je me mis à leur expliquer fébrilement et en détail la nature de mon travail. Ils examinèrent à nouveau ma carte d’identité du Croissant-Rouge de l’Irak. Finalement, ils me remirent dans le camion, roulèrent un certain temps et me jetèrent dans la rue. « C’est un miracle qui vous a sauvé », me déclara l’un des ravisseurs. Je les priai de me rendre les messages familiaux, mais ils refusèrent, m’assurant avec sarcasme qu’ils se chargeraient de les apporter eux-mêmes.
Je demandai à un passant de m’aider. Lorsque j’arrivai enfin chez moi, il était déjà tard. J’étais si épuisé que je perdis connaissance. Lorsque je revins à moi, j’appelai mon superviseur au Croissant-Rouge qui informa le CICR et les autorités.
Il décida également de demander aux imams des mosquées du quartier de Dora de nous aider à récupérer les messages volés. Ils acceptèrent, et lors de la prière du vendredi, ils demandèrent aux gens de rendre ces messages, leur rappelant qu’ils étaient destinés aux familles ayant le malheur d’avoir des proches détenus par les forces de la coalition. Malgré tout, personne n’a encore répondu à cet appel.
Maintenant, je me demande pourquoi les ravisseurs ne m’ont pas tué. Dieu, dans sa miséricorde, a-t-il eu pitié de ma vieille mère ou de ma fille de deux ans ? Je ne sais pas ! Tout ce que je sais, c’est que je le remercie chaque jour de m’avoir gardé en vie. Je pense aussi que mon travail humanitaire m’a sauvé. Les ravisseurs ont fini par se rendre compte que je ne faisais qu’aider des familles éplorées auxquelles on avait enlevé des êtres chers.
*Pour des rai sons de sécurité, le nom de l’auteur n’est pas mentionné
Yemen - nouvelles familiales de Guantanamo
Depuis janvier 2002, le CICR visite régulièrement des centaines de personnes internées à la prison de Guantanamo Bay à Cuba. Pour nombre d’entre elles, le système des messages Croix-Rouge est le seul moyen de rester en contact avec leur famille.
Au Yémen, une des principales activités de la délégation du CICR à Sanaa est de maintenir le contact entre les internés de Guantanamo et leur famille. En collaboration avec le Croissant-Rouge du Yémen, le service de recherches a facilité l’échange de 1 400 messages depuis avril 2002.
Deux proches de personnes internées à Guantanamo, qui utilisent régulièrement ce service de messages, font part de leurs sentiments au CICR.
Amina A, mère d’un interné yéménite de Guantanamo
Qu’avez-vous ressenti en apprenant que votre fils était interné à Guantanamo ?
Quand la lettre fatidique est arrivée, j’ai senti que quelque chose n’allait pas. Les enfants chuchotaient sans arrêt ; ils me disaient de ne pas être fâchée et que mon fils était interné à Guantanamo !
Depuis, je me sens vraiment mal. C’est mon seul fils et il est si jeune ! Nous ne savons même pas comment ou quand il a été arrêté. Depuis la mort de mes parents, mes filles et mon mari sont tout ce qu’il me reste et ils m’ont aidé à me calmer. Mais nous ne sommes plus comme avant et nous ressentons toujours une douleur dans notre cœur.
Quand j’ai raconté ce qui s’était passé à mon mari, il est tombé et a perdu connaissance. Ensuite, il est resté seul dans sa chambre pendant trois jours, sans boire ni manger, et ne voulait ni parler ni voir qui que ce soit. Depuis, il n’arrive plus à dormir la nuit et son état empire.
Avant de partir en voyage, mon fils avait dit qu’il était en quête de connaissances, qu’il chercherait un travail et nous enverrait de l’argent, mais il ne nous a rien envoyé et je ne l’ai pas revu depuis.
Comment passez-vous vos journées ?
Je pense à mon fils sans arrêt. Quand j’ai faim, je sens sa faim. Quand j’ai fini de manger, je me demande comment il se sent. Mes journées passent lentement et la famille compte les secondes qui nous séparent du moment où nous le reverrons. Si Dieu le veut, nous le verrons avant la fin du mois. Nous prions pour lui et tous les internés et nous attendons patiemment ses messages. Si seulement je pouvais le voir pour de vrai !
Est-ce que quelqu’un subvient aux besoins de votre famille ?
Dans cette période sombre, mon mari doit tout nous procurer, car il est le seul soutien de famille. Malgré les problèmes psychiques dont il souffre depuis cet te tragédie, il va travailler chaque jour pour subvenir à nos besoins.
Dans ces circonstances exceptionnelles, votre fils étant interné si loin de vous, comment entretenez-vous des liens ?
L’échange de messages Croix-Rouge est notre seul moyen de rester en contact avec notre fils. Quand le bureau du CICR nous a informés pour la première fois qu’il y avait un message de sa part, j’étais très impatiente de le recevoir et j’y suis allée moi-même. En chemin, j’imaginais que j’allais voir mon fils et le serrer dans mes bras. Une fois que j’ai eu le message entre mes mains, j’ai eu l’impression de l’accueillir et de lui tenir la main. Cela m’a rassurée.
Vu ce qui vous est arrivé, quel message voudriez-vous transmettre, au monde et à ceux qui sont dans la même situation que vous, sur la détention ?
Bien que mon cœur soit lourd, mes sentiments sont difficiles à exprimer par des mots. En tant que mère, je compatis avec toutes celles qui traversent la même épreuve. Je leur dis d’être patientes et je demande à Dieu de libérer prochainement nos fils.
Ali S, frère d’un interné de Guantanamo
Que ressentez-vous, sachant votre frère interné dans la prison de Guantanamo, si loin du Yémen ?
On est profondément touché et on se sent très triste quand son frère est emprisonné si loin : je souffre terriblement de cette situation. Après ses examens de fin d’études secondaires, il a voulu passer son année de congé à voyager. Ici, il est difficile de gagner sa vie, et comme il avait une f emme, une fille, une mère veuve et des petits frères, il a dit qu’il irait dans le Golfe, poursuivrait ses études et tenterait de bâtir une vie meilleure pour sa famille. Mais Dieu devait avoir d’autres desseins. Apparemment, il est allé au Pakistan, et nous ne l’avons appris qu’en découvrant qu’il était interné à Guantanamo.
Et votre mère ? Que ressent-elle face à cette situation ?
Elle a le cœur brisé. Elle pleure sans cesse et est très triste d’être séparée de son fils, d’autant plus que la présence de mon frère, là-bas, n’est fondée sur aucune raison, justification ou preuve.
Comment restez-vous en contact avec votre frère ?
Nous utilisons principalement le service de messages de la Croix-Rouge, mais nous lui écrivons également par courrier normal, depuis que nous avons trouvé l’adresse postale sur un des messages.
Que signifient ces messages, pour vous ?
Nous sommes tous – ma mère, ma belle-sœur, ma nièce, mes petits frères et moi – profondément soulagés quand nous les recevons. C’est comme s’il était près de nous et que nous nous racontions les événements de notre vie. Une fois, les messages se sont interrompus pendant sept mois. Nous étions très tristes, mais l’arrivée de messages dépend de la volonté de Dieu.
Quel a été votre premier contact avec le Comité international de la Croix-Rouge ?
Nous ne connaissions pas le CICR auparavant, mais nous avions entendu parler des services qu’il fournissait, de son travail caritatif, etc. Nous avons pu nous rendre c ompte de sa valeur grâce aux messages Croix-Rouge.
Interviews : Amal Murtaja et Ronald Ofteringer. Traduit de l’arabe par : Tine Vermeiren.
Géorgie - une mémoire abîmée finalement retrouvée
La maison était une vraie fournaise, Galina comme folle. Malgré la panique, elle essayait encore de pénétrer dans la maison en flammes pour sauver au moins une parcelle de son passé, de sa mémoire, ses papiers, des photos, autant de souvenirs de sa vie heureuse en Abkhazie de 1969 jusqu'au terrible conflit de 1992-1993. On essayait de l'arrêter, elle se débattait, criait et ne cessa de résister que lorsque les pans de murs encore debout s'effondrèrent. Tout son passé partit en fumée.
Une autre vie commença pour elle. Elle ne se souvenait pratiquement de rien. Quelqu'un l'avait menée vers une masure dans la banlieue de Soukhoumi et lui avait dit : " Tu peux occuper cette maison. Les propriétaires ont fui la guerre. S'ils reviennent tu n'auras qu'à partir. " Il y avait un potager avec quelques platebandes, des fleurs et des arbres fruitiers. Elle y passait des journées entières, le regard vide. À chaque passage d'avions et pendant les bombardements aériens c'était de nouveau la panique.
Une première séparation
La guerre terminée, Galina commença à retrouver petit à petit la raison et la mémoire, à entrevoir confusément ce qui s'était passé. Pour autant, le verdict des médecins était formel : stress, choc, dépression, amnésie partielle… Galina prit conscience que sa vie avait été ravagée par la guerre. Elle errait dans les rues de Soukhoumi en ruines, cherchant en vain à retrouver des visages familiers. Elle faisait parfois des ménages, ce qui lui permettait de subsister.
Galina avait de la famille. Elle est née à Smolensk, après la Seconde Guerre mondiale. Quand elle avait deux ans, ses parents partirent pour le Kazakhstan. Elle y grandit, fit ses études et épousa Ivan Rakhmanov, maçon de métier. En 1969 la jeune famille alla en Abkhazie pour participer à la construction d'une centrale hydraulique sur les bords du fleuve Ingouri. Le couple habitait le bourg de Primorskoié, dans le district de Gali. Galina travaillait elle aussi sur le chantier d'un complexe avicole à Otchamtchiry et dans les serres de Okhourei.
En 1985, les Rakhmanov s'installèrent à Soukhoumi. Mais quelque chose s'était déréglé dans la famille et le mari repartit seul pour le Kazakhstan. Les filles grandirent, elles rejoignirent leur père, leur tante et leur grand-mère au Kazakhstan pour y poursuivre leurs études. Galina Rakhmanova était contente pour ses filles : Ira, Valia et Tania allaient être instruites. La solitude lui pesait, mais il y avait son travail, des voisins, des amis. Et puis la guerre éclata, avec son cortège de malheurs et de deuils. Tous ses papiers, passeport compris, les adresses de ses enfants, de sa mère et de sa sœur au Kazakhstan avaient disparu dans les flammes. Et à cause de son amnésie Galina n'arrivait plus à les retrouver...
Au bout de quelques années Galina Rakhmanova se remit presque des horreurs vécues pendant la guerre. Seule une haute tension artérielle continuait à la faire souffrir. Elle retrouva dans sa mémoire les adresses de ses parents au Kazakhstan et leur écrivit, mais sans jamais recevoir de réponse. Elle vivait seule, désespérée et résignée.
Et puis un jour elle vit devant la porte de sa petite maison une collaboratrice de la mission du Comité international de la Croix-Rouge en Abkhazie. " Vous êtes bien Galina Rakhmanova? Vos parents vous cherchent. "
Pendant toutes ces années - dès le mois d'août 1992 - Galina était activement recherchée par ses enfants, sa mère et sa sœur. Mais la poste abkhaze ne fonctionnait plus pour en raison du conflit. En outre, la vieille adresse n'était plus valable, la maison ayant brûlé et la nouvelle adresse était inconnue de ses proches.
Des retrouvailles au Kazakhstan
Quelqu'un eut l'idée de suggérer à la fille aînée de contacter la mission du CICR au Kazakhstan. Les collaborateurs de la mission se mirent à rechercher la femme disparue dans une Abkhazie ruinée par la guerre et soumise au blocus. Liana Abidzva de la mission du CICR en Abkhazie procéda à une multitude de vérifications minutieuses pour établir finalement que la femme âgée qui vivait dans cette petite maison cachée presque entièrement par la verdure d'un verger devait être Galina Rakhmanova, recherchée depuis des années par ses filles, sa mère, sa sœur et ses petits-fils nés après sa disparition.
Galina fut submergée par un bonheur intense. Ce qui lui arrivait était à peine croyable. Une première conversation téléphonique avec ses parents eut lieu. Puis la Croix-Rouge assura l'échange de messages entre les membres de la famille, adressa des requêtes à Smolensk, la ville natale de Galina, et parvint à obtenir une copie de son certificat de naissance et d'autres papiers détruits dans l'incendie. Entretemps Liana se lia d'amitié avec tous les Rakhmanov. Un jour Galina décida de rentrer au Kazakhstan pour y vivre avec les siens.
Toutes les formalités furent accomplies. Liana acheta un ticket de train pour Galina et la conduit à la gare d'Adler. " Je ne saurai jamais remercier assez les collaborateurs de la mission du CICR en Abkhazie pour la bonne volonté, l'énergie et la patience dont ils ont fait preuve pour la réunification de notre famille, pour nous permettre de retrouver le bonheur " , assurera Galina avant son départ pour le Kazakhstan. " Le 17 août, ma mère fêtera ses 90 ans et je compte être parmi les miens et pouvoir l'embrasser. Encore une fois merci de tout mon cœur à ceux et celles qui sont à l'origine de ces retrouvailles. "
Pérou - réunis après vingt ans de séparation
Le Pérou a été durant près de deux décennies le théâtre d’un conflit armé interne. Les combats ont fait 70 00 victimes, dont 13 000 personnes portées disparues, selon les statistiques de la Commission vérité et réconciliation ( Comisión de la Verdad y Reconciliación ), constituée en 2001 pour faire la lumière sur les circonstances dans lesquelles une série de violations des droits de l’homme a été commise entre 1980 et 2000, tant par des membres de groupes armés tels que le Sentier lumineux et le Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru, que par des agents de l’État péruvien. Conscient de la nécessité de faire quelque chose pour atténuer les souffrances de milliers de personnes toujours sans nouvelles de leurs proches, le CICR s’est employé, avec d'autres organisations, à dresser une liste des personnes portées disparues. C’est dans ces circonstances qu’on nous a demandé d'intervenir pour réunir Evita Orihuela García avec sa famille.
Jusqu’à l’âge de 13 ans, Evita a vécu dans un village des montagnes du Pérou, une des régions les plus durement touchées par la violence armée. En 1983, un groupe d'hommes armés du Sentier lumineux a tenté de l'enrôler de force. Avec un cousin, elle est parvenue à fuir et à se réfugier dans un village des environs, où ils étaient censés être en sécurité. Ils ont cependant fini par être arrêtés par un groupe de soldats qui les ont maltraités, sous prétexte qu'ils étaient membres du Sentier lumineux.
Après avoir été astreints pendant près d’un mois à des travaux domestiques pour le compte de ces soldats, ils ont été transférés sur les ordres d’un officier dans une autre région du Pérou, où ils ont finalement été abandonnés. Redoutant de subir davantage de menaces et d'humiliations, Evita et sa cousine ont alors décidé de ne pas rentrer chez elles.
Des années après, alors que des représentants de la Commission vérité et réconciliation étaient à Ayacucho pour rassembler des témoignages de familles de disparus, un parent d'Evita raconta comment ils étaient sans nouvelles de cette dernière depuis 1983. Son nom fut alors ajouté à une liste provisoire de personnes disparues.
En 2004, Evita était retrouvée par des membres d’une organisation non gouvernementale qui recherchaient les traces de personnes portées disparues dans le département de Junín, très loin du village d'origine d’Evita. Elle avait alors 34 ans et était mère de quatre enfants, et elle voulait savoir ce qu'il était advenu de sa famille.
Après s’être assuré que le nom figurant sur sa liste de personnes disparues correspondait effectivement à cette jeune femme, le CICR a décidé d'apporter son concours pour la réunir avec sa famille. Comme c’est moi qui étais chargée du dossier, j'ai demandé à Evita de me fournir les noms de ses parents les plus proches. J'ai ensuite consulté le registre de la population, tout en sachant qu’au Pérou seul 60% de la popul ation est enregistré. Sur la base des informations que j’avais rassemblées, j’ai envoyé des télégrammes à certains des membres de cette famille disséminée partout dans le pays.
Evita se demandait s'ils allaient répondre ou non. « Et s'ils ont déménagé ? Et s’il s’agit d’autres personnes portant le même nom ? », se demandait-elle à mesure que les jours passaient. Mais au bout d'une semaine, j'ai reçu un téléphone d'un certain Salvador, qui disait être le frère aîné d’Evita. D’après les détails qu’il me donnait sur la disparition de sa soeur, j'ai tout de suite su que nous parlions de la même personne. Je lui ai dit que sa soeur était en sécurité et en bonne santé. Il a alors fondu en larmes, nous remerciant de l’avoir retrouvée. Je me suis sentie extrêmement soulagée et heureuse, même si je savais que nous n'étions pas encore au bout de nos peines. La semaine suivante, j’organisais les retrouvailles. Je suis encore très émue lorsque je les revois s'embrasser, pleurer et rire sans pouvoir s’arrêter.
Dans le contexte d’un conflit armé, les chances de retrouver vivante une personne portée disparue et de pouvoir la réunir avec sa famille sont minces. Cependant, des cas comme celui d'Evita et de Salvador donnent à chacun la force d’aller de l’avant, convaincu que la Croix-Rouge peut véritablement atténuer la souffrance humaine chaque fois qu'elle parvient à rétablir le contact entre des membres de familles dispersées.
Chili - retrouvailles après une éternité
Delta Elba Ramírez Urra, habitante de Curicó (Chili), a attendu près d'un demi-siècle avant de revoir ses frères Abel et Blas, installés à Neuquén (Argentine). Elle y est parvenue grâce à une collaboration entre les services de recherches de la Croix-Rouge chilienne et de la Croix-Rouge argentine.
Les enfants de la famille Ramírez Urra ont été séparés au début des années 1960, quand leurs parents sont partis travailler en Argentine, emmenant avec eux Abel et Blas et laissant derrière eux Delta. À cette époque, les communications entre le Chili et l'Argentine étaient difficiles, et la famille perdit contact avec la jeune fille.
Pendant longtemps, Delta n'a songé qu'à retrouver ses frères. Après avoir entendu à la radio l'histoire d'une personne qui avait réussi à retrouver la trace de sa mère en Australie après de longues années de séparation, elle a décidé de prendre contact avec la Croix-Rouge chilienne.
Mirta Ávila, chargée du Service de recherches de la Croix-Rouge argentine, se souvient qu'elle n'avait pas grand espoir de retrouver Abel Ramírez Urra lorsqu'elle a reçu de la Croix-Rouge chilienne le formulaire de demande de recherches établi à son nom ; en effet, le document indiquait se ulement qu'en 1961, il vivait dans le village de Neuquén. Elle a néanmoins pris contact avec la section de la Croix-Rouge argentine la plus proche. En consultant le registre électoral, les volontaires ont trouvé l'adresse d'une personne du même nom, qui s'est avérée être la personne recherchée. Très ému d'apprendre que sa sœur était toujours en vie, Abel a immédiatement cherché à joindre Delta. Après tant d'années, il était convaincu qu'elle était morte.
Les retrouvailles ont eu lieu quelque temps plus tard à Curicó. « Un moment merveilleux pour les deux frères et la sœur, et pour tous ceux qui étaient présents », se rappelle Emilia Albornoz, vice-présidente chargée du Département du rétablissement des liens familiaux à la section de Curicó de la Croix-Rouge chilienne. « Ils pleuraient, se prenaient dans les bras, se touchaient. Ils vivaient un rêve qui était devenu réalité. » Quelques mois plus tard, ils se sont de nouveau réunis, cette fois à Neuquén, afin de célébrer ensemble les fêtes de fin d'année, pour la première fois en près de cinquante ans.
Bolivie - rétablir le contact familial, une vocation
Elsa Zuna Orlandini, la plus ancienne volontaire de la Croix-Rouge bolivienne, travaille depuis plus de 35 ans au service de recherche de personnes.
J’ai consacré toute ma vie à la Croix-Rouge. Mes enfants, mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants connaissent mon amour pour l’Institution. Elle m’a tout donné. À plus de 70 ans, je poursuis cette tâche qui a marqué non seulement ma vie, mais également celle de mes proches.
Je suis reconnaissante à mes fils pour m’avoir comprise et accompagnée quand je leur demandais leur aide. Pour les jours où j’ai pu m’absenter parce que je devais me rendre dans des lieux reculés. Pour avoir écouté mes récits sur des personnes qu’ils ne connaissaient pas, mais qu’ils s’imaginaient connaître, et qui les incitaient constamment à me poser des questions, « comment ça a été, as-tu eu des nouvelles, as-tu pu réunir ces familles… ».
Maintenant que je suis à la retraite, je garde de bons souvenirs, mais il me reste aussi quelques histoires tristes. Par exemple, celle de cette recherche à Santa Cruz de la Sierra, à la demande d’une mère cubaine qui souhaitait savoir où se trouvait son fils, dont elle n’avait pas de nouvelles depuis plus de six ans. « Un jour, son père me dit qu’il voulait emmener l’enfant en vacances en Bolivie, et il me fit signer à mon insu une autorisation notariée», écrivit-elle dans la demande de recherches qui arriva entre mes mains.
Après quelques investigations infructueuses dans la ville de Santa Cruz de la Sierra, menées avec l’aide de la responsable des recherches de la Croix-Rouge locale, nous décidâmes d’élargir les recherches. La mère n’avait pas de répit, l’amour de son fils la poussait à continuer sa lutte et à ne pas se rendre. Pour nous, retrouver Pablito tourna à l’obsession. Par les récits de sa mère, nous apprîmes à le connaître si bien qu’il ne quittait plus nos pensées.
Finalement, après plus de quatre ans, nous reçûmes une réponse de Montero, dans la province de Santa Cruz : ils avaient retrouvé Pablo, qui, entre-temps, était un adolescent. Néanmoins, cette histoire née de l’amour d’une mère n’eut pas l’issue que nous espérions. Le message venu de Montero disait : « Ne me cherchez pas, je vis heureux avec mon père, je ne veux plus avoir de contacts avec elle, dîtes-lui simplement que je vais bien ».
Encore aujourd’hui, je me souviens de ces moments avec incrédulité et douleur. Comment transmettre ce message à une mère désespérée ? Ce fut la tâche la plus difficile de ma vie. En pleurant silencieusement, j’envoyai le message à Cuba. Nous ne reçûmes pas de réponse de la mère et n’entendirent plus jamais parler d’elle.
-
Partager
|

