• Envoyer
  • Imprimer

Sénégal/Sierra Leone : à 47 ans, une troisième vie commence

28-05-2010 Éclairage

En 1996, Mohamed Fofanah quittait Freetown ravagée par la guerre civile. Après plus de 13 années d'errance, qui l'ont conduit en Guinée Conakry, au Nigéria puis au Sénégal, il rentre enfin parmi les siens. Portrait.

 
©CICR      
   
Mohamed Fofanah quitte Dakar, direction la Sierra Leone, son pays. 
           
©CICR      
   
Accueilli par une équipe du CICR et de la Croix-Rouge de la Sierra Leone, Mohamed Fofanah retrouve sa sœur Bintou, qu’il n’a pas revue depuis 13 ans.  
           

Mohamed Fofanah a le visage las de celui qui revient d’un trop long voyage. Le sien aura duré presque 14 ans. Des années passées dans la précarité, l’insécurité et l’isolement.

Mohamed Fofanah fuit Freetown en 1996 pour des raisons de sécurité, cinq ans après le début d’une guerre civile qui se ne terminera qu'en 2002. Commence alors pour lui une longue vie d’errance. De Freetown, il passe en Guinée Conakry pour prendre le bateau jusqu’au Nigéria parce que, explique-t-il, « tous les réfugiés de Sierra Leone allaient là-bas ». Il reste cinq mois dans le camp d'Oru géré par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, dans l’État d'Ogun (sud-ouest du pays), et obtient le statut de réfugié. « Les conditions de vie à l’intérieur du camp étaient difficiles », se souvient-il.

Il préfère donc partir, sans savoir ce qui l’attend « dehors ». Et dehors, c’est Lagos et ses alentours, où règnent « le danger permanent, la peur qui colle à la peau, la solitude, une certaine méfiance vis-à-vis des étrangers qui fait que l’on ne peut pas trouver de travail », dit-il.

  Éternels recommencements  

Il a écrit quelques lettres à sa famille au début, les confiant à d’hypothétiques messagers. Il n’a jamais eu de réponse, ne sait même pas si elles sont arrivées à destination. Et puis, son quotidien fait de déménagements successifs – donc d’éternels recommencements –, de petits boulots et de grande détresse, monopolise son énergie : « On a moins de temps pour penser à sa famille quand il s’agit avant tout de survivre ».

Mohamed Fofanah re ste, malgré tout, plus de dix ans au Nigéria. Et puis il part. Encore. « Parce que je ne pouvais vraiment plus supporter cette vie », avoue-t-il, toujours amer.

Il choisit le Sénégal. La route est longue pour y parvenir. À chaque poste frontière, son lot de racket, de confiscation de papiers d’identité en échange de quelques francs CFA, de palabres vaines pour implorer un peu de clémence.

Mohamed arrive à Dakar en juillet 2009, plein d’espoir. Il cherche de l’assistance auprès des organisations non gouvernementales et, en parallèle, demande l’asile « pour m’intégrer dans le pays et retrouver un certain équilibre », confie-t-il. Demande rejetée. Il fait appel de la décision de la Commission nationale d’éligibilité. Nouveau rejet. Il est alors en situation irrégulière sur le territoire sénégalais car sans titre de séjour, et ne trouve pas l’aide escomptée auprès des organismes sollicités. Le cycle de l’incertitude, de la pauvreté, de l’isolement et de l'exclusion reprend.

  Réunification familiale  

Mohamed frappe à la porte du CICR à Dakar, y vient plusieurs fois par semaine, dépose des lettres expliquant sa situation. Dans le cadre de son mandat de protection des personnes affectées par les conflits armés ou les situations de violence, le CICR met en œuvre un programme de rétablissement des liens familiaux visant à rétablir le contact entre les personnes dispersées par les aléas de la guerre, les déplacements forcés, les catastrophes naturelles ou pour d'autres raisons, telles les migrations pour des motifs économiques.

« Nous pouvons rapatrier les gens qui nous semblent vulnérables physiquement et/ou psychologiquement, et qui sont motivés par le départ », explique Sophie Orr, responsable du programme à la délégation régionale du CICR à Dakar.

Mohamed Fofanah n’a alors a ucune nouvelle de sa famille depuis plus de 13 ans. « Nous nous assurons de la volonté du candidat, puis de l’accord de sa famille dans le pays d’origine. Ce sont des préalables indispensables aux démarches de rapatriement », souligne Sophie Orr.

Mohamed Fofanah donne les adresses – celles dont il se souvient – de quelques uns des membres de sa famille. Le CICR à Dakar coordonne les recherches. En Sierra Leone, les équipes du CICR et de la Croix-Rouge nationale retrouvent des cousins de Mohamed Fofanah et Bintou, sa sœur cadette, après seulement deux semaines de recherches. « Je me souviendrai toujours de ce premier coup de téléphone, du choc ressenti en entendant les voix familières, puis du soulagement que j’ai éprouvé », raconte-t-il.

Le CICR entreprend alors les démarches nécessaires auprès des autorités de Sierra Leone et du Sénégal. « Nous avons payé une partie de ses dettes de loyer, acheté des valises et quelques vêtements pour le départ, et délivré un titre de voyage qui lui permet de traverser les frontières », confie Sophie Orr.

À 47 ans, Mohamed Fofanah rentre chez lui. Sa troisième vie commence. Dans son pays.