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Protection des enfants de parents détenus

18-10-2011 Interview

Mary Murphy, conseillère du CICR pour les activités de l’institution relatives à la détention, nous parle des risques auxquels sont exposés les enfants lorsqu’eux-mêmes ou leurs parents sont détenus. Elle nous parle aussi de la responsabilité des autorités qui les détiennent et des activités menées par le CICR pour aider à améliorer la situation.

À quels types de risques les enfants de personnes détenues sont-ils exposés ?

Tout le monde sait que les détenus sont exposés à de mauvais traitements, surtout dans les situations de conflit armé ou lorsque la violence éclate suite à des troubles civils ou à une situation politique instable. C’est dans ces circonstances que des mauvais traitements de toutes sortes ont le plus de risque de se produire. De mauvaises conditions de détention, une nourriture et de l’eau impropres à la consommation ou en quantités insuffisantes, un accès inadéquat aux soins de santé et le manque de contact avec le monde extérieur peuvent avoir de graves conséquences, tant mentales que physiques, pour les prisonniers.

La détention a cependant d’autres conséquences moins visibles, qui vont bien au-delà de la seule personne détenue. Des familles entières, voire des communautés, en sont affectées, au sein desquelles les enfants sont bien sûr particulièrement vulnérables. Qu’ils restent avec leurs parents détenus, comme cela se fait couramment dans certains pays, ou qu’ils soient séparés d’eux dans des institutions ou confiés à d’autres gardiens, leur sécurité et leur bien-être sont menacés. Et bien qu’ils aient droit à des soins et à une protection spécifiques, on oublie trop souvent leur situation : ils sont alors négligés et susceptibles de subir des mauvais traitements.

Que faites-vous pour améliorer la situation des enfants de parents détenus ?

Permettez-moi d’abord de rappeler que c’est avant tout aux autorités détentrices qu’incombe la responsabilité de faire en sorte que les personnes soient détenues dans des conditions décentes et traitées avec humanité. L’intérêt des enfants devrait toujours dicter les décisions à prendre. Malheureusement, les décideurs ne sont pas toujours conscients du fait que le sort des enfants dépend des décisions qu’ils prennent concernant les adultes. Devant les tribunaux, l’existence même des enfants n’est probablement pas prise en compte par les procureurs et par les juges. Il arrive que les autorités détentrices n’entendent parler des enfants pour la première fois que lorsque les mères se présentent à la porte de la prison accompagnées d’un ou de plusieurs enfants qu’il va falloir laisser entrer, car ils n’ont nulle part où aller. Dans les pays confrontés à des difficultés économiques, il est peu probable que les lieux de détention disposent des ressources nécessaires pour répondre aux besoins découlant d’une telle situation.

Depuis longtemps, le CICR étudie les effets de la détention sur les enfants. Nous avons une longue expérience des visites aux détenus, y compris aux enfants. Nos activités en matière de détention se déroulent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des lieux de détention, et concernent des personnes ayant une grande variété de rôles.

À l’intérieur des lieux de détention, nos visites visent à ce que tous les détenus soient traités avec humanité et dans le respect de leur dignité. Nous suivons de près leurs conditions d’isolement, en accordant une attention particulière aux enfants détenus avec des membres de leur famille, afin de nous assurer que ces personnes sont en sécurité et qu’elles disposent de suffisamment d’espace, de lumière et d’air frais.

Nous nous préoccupons plus spécialement des jeunes enfants incarcérés avec leur mère. Les besoins des nourrissons font l’objet d’une attention particulière. En cas de nécessité, nous proposons notre aide. Au Yémen, un projet du Croissant-Rouge du Yémen, soutenu par le CICR, a permis aux mères détenues avec leurs bébés de suivre des cours de couture, d’apprentissage de la lecture et d’autres sujets. L’accroissement du niveau d’activité, la stimulation intellectuelle et le contact avec des volontaires venus du monde extérieur améliorent l’ambiance pour tous. Dans les prisons qui comptent le plus grand nombre d’enfants accompagnant des détenus, le Croissant-Rouge du Yémen donne à ces enfants la possibilité de jouer et de recevoir une éducation de base. Lorsque les enfants sont occupés de cette manière, les mères peuvent elles aussi plus facilement prendre part à des activités éducatives.

En dehors des lieux de détention, nous entretenons des liens étroits avec les familles, afin de mieux comprendre les circonstances qui ont conduit à la détention et de subvenir à leurs besoins, qui peuvent se révéler tout aussi critiques que ceux des détenus eux-mêmes. Quand, par exemple, c’est le soutien de famille qui est détenu, les conséquences sont ressenties par tous les membres de la famille. En Irak, une femme n’ayant plus de parent masculin est économiquement, physiquement et socialement dépourvue de protection et de soutien. Grâce à des projets de microfinancement, entre autres, le CICR aide les femmes ayant charge de famille à nourrir leurs enfants et à en prendre soin.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ce que le CICR peut faire pour aider les détenus et leurs enfants à rester en contact ?

Qu’il s’agisse de l’enfant ou du parent détenu, voire des deux, le contact entre eux est essentiel pour assurer leur bien-être psychologique. Quel que soit l’endroit où les personnes sont détenues, leurs enfants doivent pouvoir rester régulièrement en contact avec elles grâce à des rencontres, des conversations téléphoniques ou par vidéophone et des messages écrits. Rien ne vaut cependant les visites en personne.

Khaled, un jeune Afghan aujourd’hui âgé de 13 ans, a été détenu en Irak dès l’âge de 11 ans, alors que ses parents étaient incarcérés dans un autre lieu de détention irakien. Suite à l’intervention du CICR, les autorités ont pris des dispositions pour qu’il puisse rendre visite à sa mère.

Jumana, une jeune Palestinienne de Gaza, a eu moins de chance. Elle nous a dit combien il est difficile pour elle de vivre sans son père – un homme qu’elle n’a vu que deux fois dans sa vie, la dernière fois en 2006, parce que les visites des familles étaient suspendues depuis quatre ans par les autorités israéliennes. Cette mesure prive les détenus et leurs familles – soit quelque 700 familles – d’une ligne de vie essentielle, et coupe les détenus du monde extérieur.(Voir le film : Gaza: broken family ties )

Dans de nombreuses régions du monde, le CICR organise des visites pour les enfants et d’autres membres des familles qui, sans lui, ne pourraient assumer le coût du transport. Pour les détenus de Bagram (Afghanistan) et leurs familles, le CICR a mis en place des installations de vidéoconférence, aussi bien dans le lieu de détention à Bagram même que dans les bureaux du CICR à Kaboul. Voir notre interview, Afghanistan : réflexion sur une nouvelle décennie de protection des personnes vulnérables.

Dans le sud de la Thaïlande, perturbé par des troubles violents depuis 2004, le CICR permet aux familles de faire le long déplacement jusqu’à Bangkok pour rendre visite à leurs proches, qui y sont détenus suite aux violences. Ces visites revêtent souvent un caractère très émotionnel pour tous les participants, car elles donnent aux détenus et à leur famille l’occasion de se parler librement pendant un laps de temps bien plus long que lors des visites ordinaires. Pour la plupart des détenus, dont beaucoup sont mariés et pères de famille, ces visites sont une occasion unique de voir comment va leur famille. Depuis le début de ces visites en 2005, 90 familles ont bénéficié de ces voyages pour rendre visite à leurs parents détenus. Vore notre collection de photos, Thaïlande : des habitants de l'extrême sud du pays rendent visite à des membres de leur famille détenus à Bangkok.

Comment le CICR collabore-t-il avec d’autres organisations et les États pour améliorer la situation ?

Les problèmes relatifs aux enfants, s’ils sont détenus ou si leurs parents le sont, ne peuvent pas trouver de solutions si l’on ne s’intéresse qu’à ce qui se passe à l’intérieur des prisons ou dans les familles. Par conséquent, le CICR travaille aussi avec les autorités pour améliorer les législations nationales et leurs modalités d’application pratiques, par exemple en ce qui concerne le prononcé des jugements et l’application des peines dans le cas de parents avec enfants à charge.

Par ailleurs, nous coordonnons nos efforts avec ceux d’autres organisations en vue de sensibiliser les États et de les conseiller sur la manière de modifier leurs politiques et leurs pratiques, afin que les droits des enfants de parents détenus soient davantage respectés. Le 29 septembre 2011, nous avons participé à une journée spéciale de discussion avec les membres du Comité des droits de l’enfant des Nations Unies, d’autres experts, des représentants des États et des ONG. Les discussions ont principalement porté sur les enfants touchés par la détention de leurs parents dans le cadre de la justice pénale (et non des autres formes de détention), et sur les droits et besoins particuliers de ces enfants.

Les participants ont étudié l’impact sur les enfants de toutes les étapes d’une procédure impliquant un parent et relevant de la justice pénale, notamment l’arrestation, l’enquête, les mesures prises avant jugement (comme la détention provisoire et les autres restrictions), le procès et le jugement lui-même, l’incarcération, la libération et la réintégration au sein de la famille et de la communauté, ainsi que la manière de faire face à la mort d’un parent lorsque la peine de mort est appliquée. Les participants ont donné des exemples de bonnes pratiques dans un certain nombre de situations du monde entier et ont formulé des recommandations en vue d’un changement.

Beaucoup reste cependant à faire. Seuls des efforts concertés de la part de toutes les personnes concernées, ajoutés à une réelle volonté politique, seront en mesure de promouvoir le changement qui garantira une meilleure protection de ces enfants. Nous continuerons notre travail visant à sensibiliser les autorités quant à leurs responsabilités et à leur apporter notre aide chaque fois que cela sera nécessaire.

Quels types de mesures les autorités devraient-elles prendre pour mieux protéger les enfants et leurs parents ?

Lorsque les parents sont incarcérés, le CICR, fort de nombreuses années d’expérience pratique, considère qu’un certain nombre de mesures sont essentielles pour garantir le bien-être physique et psychologique des enfants, ainsi que pour assurer le bien-être et la réadaptation sociale de la famille tout entière.

À l’arrivée de nouveaux détenus, les autorités devraient repérer les personnes ayant charge de famille et inscrire les enfants qui les accompagnent. C’est là une manière de protéger les enfants, car cela permet d’éviter qu’ils soient séparés de leurs parents et ne perdent le contact avec eux. Lorsque des détenues donnent naissance à des enfants, il incombe clairement aux autorités d’enregistrer ces naissances.

Les autorités devraient aussi veiller à ce que les enfants accompagnant des détenus disposent comme il convient de nourriture, d’eau, de vêtements, de soins médicaux, d’éducation, et qu’ils aient accès à des activités récréatives. En outre, elles doivent assurer des conditions d’hygiène satisfaisantes pour tous les détenus et mettre à disposition des logements séparés et d’autres installations nécessaires pour les femmes avec nourrissons et enfants en bas âge.

Lorsque des enfants accompagnant des parents incarcérés ne peuvent plus être hébergés au même endroit (notamment s’ils atteignent l’âge maximum autorisé), les autorités ont la responsabilité de trouver des solutions alternatives acceptables.

Les autorités doivent aussi faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que les enfants et les parents détenus ne soient pas séparés inutilement, ou pour des périodes de temps inutilement longues. Elles doivent notamment donner accès à une assistance juridique, faciliter l’accès à des alternatives non carcérales quand c’est possible, et veiller à ce que les procédures, en cas de détention provisoire, suivent un cours normal.

Voir aussi :

Photos

Camp de Bucca, Bassorah, Irak. Une fille et un garçon venus avec leur mère pour rendre visite à leur père en détention. 

Camp de Bucca, Bassorah, Irak. Une fille et un garçon venus avec leur mère pour rendre visite à leur père en détention.
© CICR / H. Hassan

Gaza. Jumana tient le portrait de son père détenu qu'elle n'a plus vu depuis 2006, au moment où les autorités israéliennes ont suspendu les visites familiales. 

Gaza. Jumana tient le portrait de son père détenu qu'elle n'a plus vu depuis 2006, au moment où les autorités israéliennes ont suspendu les visites familiales.
© CICR

Bureau du CICR à Kandahar. Un jeune garçon discute par vidéo conférence avec l'un de ses proches détenus. 

Bureau du CICR à Kandahar. Un jeune garçon discute par vidéo conférence avec l'un de ses proches détenus.
© CICR / K. Holt / v-p-af-e-01782

Thaïlande. Les familles montent dans le train pour entamer le voyage de 18 heures qui va les emmener de la gare de Yala jusqu'à Bangkok, où ils vont rendre visite à leurs proches en prison. 

Thaïlande. Les familles montent dans le train pour entamer le voyage de 18 heures qui va les emmener de la gare de Yala jusqu'à Bangkok, où ils vont rendre visite à leurs proches en prison.
© CICR

Colombie. L'enfant d'une détenue dans le prison d'El Buen Pastor. 

Colombie. L'enfant d'une détenue dans le prison d'El Buen Pastor.
© CICR / C. von Toggenburg

Népal, Prison de Kaski, Pokhara. L'enfant d'une détenue. 

Népal, Prison de Kaski, Pokhara. L'enfant d'une détenue.
© CICR