• Envoyer
  • Imprimer

Géorgie : aider les victimes à panser leurs plaies

14-07-2011 Interview

Ariane Tombet est chef de la délégation du CICR en Géorgie depuis 2009. Dans cet entretien, elle parle des activités menées par le CICR en 2009 et 2010, et des innovations que l’institution a apportées pour améliorer la manière d’aider les Géorgiens qui continuent de souffrir des conséquences du conflit de 2008.

Vous êtes arrivée en Géorgie un an après le conflit d’août 2008. Comment s’est passée votre première année dans le pays ?

J’ai suivi de près le conflit d’août 2008, car je savais que j’allais être affectée en Géorgie, mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’un conflit de cinq jours puisse avoir un tel impact sur la population. L’assistance que nous apportons permet aux gens de retrouver l’espoir et de reprendre leur dignité, mais ce qui compte le plus pour eux, c’est de voir qu’on ne les oublie pas. Nous essayons de les aider en améliorant leurs conditions de vie, en soutenant leurs moyens de subsistance, en leur apportant des nouvelles d’un proche porté disparu ou, parfois, en les écoutant seulement quand nous ne pouvons rien faire de concret.

Certaines familles sont toujours dispersées. Les gens ne peuvent pas se rendre visite comme ils le faisaient avant le conflit, ils ne peuvent pas aller se recueillir sur la tombe de proches, aller à des funérailles, travailler leurs terres ou couper du bois, car c’est tout simplement trop dangereux.

Quel est l’objectif actuel des activités du CICR en Géorgie ?

Le CICR travaille en Géorgie depuis le début des années 90. Notre travail ici consiste à visiter les détenus, à transmettre des nouvelles entre des membres de familles dispersées à la suite du conflit, par le système des messages Croix-Rouge, à assurer un accès en toute sécurité à l’eau potable et à faciliter l’intégration socioéconomique des personnes handicapées physiques, y compris les victimes de l’explosion d’une mine terrestre, par la mise en œuvre de projets de réadaptation physique. Le CICR s’emploie également à promouvoir le droit international humanitaire en Géorgie, tout comme il le fait dans le reste du monde.

Outre ces activités en cours, le CICR a lancé un certain nombre de projets pilotes et de nouvelles activités en 2010. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

Pendant le conflit de 2008 et immédiatement après, le CICR a répondu aux besoins d’urgence. À la fin de l’année 2009, nous avons privilégié l’assistance à long terme afin d’aider les gens à retrouver leurs moyens de subsistance et à améliorer leurs revenus.

Nous avons donc réalisé des projets pilotes visant à développer la microéconomie avec des groupes de personnes vivant dans des villages situés dans les régions de Chida Kartli et de Samegrelo, le long de la frontière administrative. À ce jour, plus de 600 projets ont été mis en œuvre dans une quarantaine de villages. Les résultats sont encourageants : ces projets ont non seulement permis aux personnes intéressées de générer des revenus supplémentaires, mais ils ont aussi eu un impact social important. Les villageois travaillent ensemble pour une cause commune et ils reprennent peu à peu confiance en l’avenir.

Autre conséquence du conflit, les Géorgiens ne peuvent plus rendre visite à des proches détenus. Le CICR, en tant qu’intermédiaire neutre, a convenu de modalités de travail avec toutes les parties et a commencé à organiser en 2010 des visites aux détenus. Vous pouvez imaginer combien il est émouvant de voir un père ou une mère prendre dans leurs bras leur fils après des années de séparation !

Nous avons également renforcé notre partenariat avec la Société de la Croix-Rouge de Géorgie. Par exemple, la Société nationale s’emploie actuellement à évaluer les besoins des victimes de l’explosion d’une mine terrestre. Cela nous permettra d’inclure les victimes de mines les plus vulnérables, ainsi que leur famille, dans les programmes du CICR de développement de la microéconomie.

Vous étiez auparavant responsable adjointe d’un projet international du CICR concernant les personnes portées disparues. Comment avez-vous continué de traiter cette question ici, en Géorgie ?

Le projet du CICR relatif aux personnes portées disparues porte sur la question des personnes qui disparaissent à la suite d’un conflit armé. Pour moi, il était important de mettre en œuvre sur le terrain les recommandations formulées dans le cadre du projet. Ce dont les familles des personnes disparues ont le plus besoin, c’est de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches. En fait, c’est un droit qui est consacré dans le droit international. En Géorgie, nous travaillons avec toutes les parties concernées pour traiter la question des personnes portées disparues dans une perspective purement humanitaire. Notre but est de retrouver ces personnes. Si elles sont décédées, nous faisons en sorte que leurs restes soient remis aux familles, afin qu’elles puissent célébrer des funérailles selon leurs rites et entamer leur processus de deuil.

En 2010, nous avons mis en place deux mécanismes : l’un pour le conflit de 2008, l’autre pour les conflits qui ont eu lieu dans les années 90. Plus de 2 000 personnes sont toujours portées disparues à la suite des conflits qui se sont déroulés dans les années 90, et les familles ne peuvent pas faire leur deuil tant qu’elles sont dans l’attente d’une réponse. Ces familles nous disent souvent que tout ce qu’elles veulent, c’est avoir une réponse et de pouvoir enterrer leur proche comme il se doit. Ce sera un long processus, mais je suis très contente que nous ayons enfin réussi à organiser une première rencontre entre des représentants de Géorgie et d’Abkhazie.

En parallèle, nous avons lancé un projet pilote destiné à aider les familles des personnes portées disparues en proie à des problèmes d’ordre social, économique ou juridique. En collaboration avec des spécialistes locaux, notre psychologue a organisé plusieurs séances avec ces familles, qui ont été très appréciées.

Quelles sont les activités du CICR en Géorgie cette année ?

Le CICR va continuer de panser les plaies provoquées par le conflit d’août 2008. Ce conflit a creusé un fossé entre les gens ; il est très émouvant de voir des villages si proches les uns des autres et à la fois si distants. La situation reste fragile, et les Géorgiens ne sont pas prêts à reprendre leur vie en main. Ils ont subi de lourdes pertes durant ce bref conflit, et la plupart d’entre eux craignent toujours qu’un conflit éclate de nouveau. Ils aspirent à vivre en paix, à travailler leurs terres et à vendre leurs produits, comme ils le faisaient avant le conflit.

Nous continuerons d’aider les Géorgiens du mieux possible.


Photos

Ariane Tombet au côté d’un chanteur de chansons folkloriques, à Tbilissi 

Ariane Tombet au côté d’un chanteur de chansons folkloriques, à Tbilissi
© CICR