• Envoyer
  • Imprimer

Pakistan : faire face à la violence armée et à deux catastrophes naturelles en l'espace de trois ans

08-07-2011 Interview

Pascal Cuttat, chef sortant de la délégation du CICR au Pakistan, décrit les efforts déployés ces trois dernières années pour faire face simultanément aux conséquences de la violence armée, aux catastrophes naturelles et aux conditions de sécurité qui ne cessent d'évoluer dans le pays.

Pascal Cuttat vient de terminer une mission de trois ans en tant que chef de la délégation du CICR au Pakistan. Juste après son entrée en fonction en 2008, le CICR a lancé une vaste opération de secours à la suite du séisme qui a frappé le Baloutchistan. Puis, en 2009, plus de deux millions de personnes ont fui de chez elles en raison des affrontements qui ont éclaté dans le nord du pays. Aujourd'hui, des milliers de personnes continuent de souffrir des conséquences des inondations de l'an dernier, alors que la violence armée sévit toujours dans différentes régions du pays. Selon Pascal Cuttat, le problème majeur est le même dans ces trois situations : il est impossible de fournir une assistance sans avoir accès aux populations touchées.

Après trois ans passés à la tête de la délégation, quels principaux changements avez-vous constatés au Pakistan ?

Durant une grande partie de la dernière décennie, le personnel du CICR au Pakistan a joué un rôle d'appui pour l'opération plus vaste que nous menions en Afghanistan. Les choses ont changé au moment de l'opération militaire dans la région de Malakand en 2009. Ces combats ont eu d'énormes conséquences sur le plan humanitaire, de même que les opérations qui ont suivi, transformant le paysage humanitaire au Pakistan. Le CICR a été confronté à une crise humanitaire majeure d'origine humaine, qui a causé d'énormes ravages au sein des infrastructures sociales et provoqué le déplacement de deux millions de personnes. Nous avons dû intensifier nos opérations pour venir en aide aux communautés touchées par la violence dans le nord-ouest du pays. Les besoins en matière de soins de santé et de réadaptation physique ont atteint des sommets, et il a fallu augmenter le nombre d'expatriés et de collaborateurs nationaux pour faire face à la situation.

Les opérations militaires qui se sont succédé dans les zones tribales sous administration fédérale (FATA), les catastrophes naturelles multiples – le séisme au Baloutchistan et les inondations dues à la mousson en 2010 – et la propagation de la violence aux principales villes du pays ont eu pour effet d'accroître les besoins humanitaires. En 2010, les opérations du CICR au Pakistan se sont limitées à des activités de soutien. Le contexte opérationnel dans le pays est devenu de plus en plus complexe et les conditions de sécurité sont plus imprévisibles que dans de nombreux autres pays.

Compte tenu de la nature de votre action, la sécurité est toujours un problème. Les conditions de travail sont-elles plus difficiles au Pakistan que dans les autres lieux où vous avez été affecté ?

Le Pakistan est un savant mélange d'ethnies, de religions et de cultures, qui confèrent une grande force et diversité à la société pakistanaise, mais supposent aussi des risques de clivages. Ces trois dernières années, les divisons ethniques, politiques et religieuses ont eu de plus en plus tendance à s'exprimer violemment. Cette violence fait des victimes, qui ont besoin d'assistance, et pose des problèmes à ceux qui tentent de les aider. Les affrontements dans le nord-ouest du pays se sont étendus à d'autres régions. Il faut faire face à la fois au mouvement d'insurrection au Baloutchistan, à la violence politique et interreligieuse dans d'autres régions et, parfois, à un haut niveau de criminalité. Combinés, ces facteurs font que la situation au Pakistan est moins prévisible que dans d'autres pays. Dans des contextes dangereux mais prévisibles, il est possible de prendre des mesures pour prévenir et atténuer les risques. Dans un contexte très dangereux et imprévisible, on ne peut que réagir.

La méfiance à l'égard des Occidentaux au Pakistan s'est accrue en 2011, et les préoccupations relatives à la souveraineté du pays ont eu des incidences sur la sécurité. Le CICR met l'accent sur les communautés touchées par les affrontements, ce qui signifie que nous nous trouvons précisément dans les zones où les risques sont les plus élevés et où la méfiance est la plus grande. Nous ne pouvons pas aider les victimes si nous sommes nous-mêmes des victimes. Nous devons donc prendre les mesures qui s'imposent pour garantir notre propre sécurité. Nous déployons d'énormes efforts pour trouver un juste équilibre entre les besoins des victimes et la sécurité de nos collaborateurs. En tant qu'organisation axée sur l'assistance aux victimes, il nous est toutefois très difficile de voir des personnes livrées à elles-mêmes alors qu'elles ont besoin d'aide.

Ces trois dernières années, le pays a été confronté à une escalade de la violence dans les FATA et à deux catastrophes naturelles de grande ampleur. Quelles sont vos principales forces et difficultés face à ces crises humanitaires ?

Notre solide partenariat avec le Croissant-Rouge du Pakistan est un des principaux facteurs qui nous permet d'atteindre les victimes de la violence et des catastrophes naturelles. De par leur vaste rayonnement, les sections du Croissant-Rouge nous aident à évaluer les besoins et à lancer rapidement des opérations de secours. Grâce aux compétences de nos collaborateurs nationaux et expatriés, à leur dévouement et au travail considérable qu'ils ont accompli au Pakistan, nous avons pu gérer les crises de 2010 en déployant très peu de personnel supplémentaire. Bien que les coûts de notre opération au Pakistan aient rapidement augmenté en 2010, atteignant environ 130 millions de dollars, nous avons pu maintenir le montant de nos frais généraux à un niveau très bas. Enfin, la réponse de nos donateurs a été à la mesure de leur engagement en faveur du Pakistan et représente un vote de confiance en faveur de l'action du CICR.

Le CICR s'emploie avant tout à venir en aide aux communautés touchées par les affrontements. Néanmoins, compte tenu de l'ampleur des catastrophes naturelles qui ont récemment frappé le Pakistan et, plus particulièrement, des ravages causés par les inondations dues à la mousson en 2010, nous avons tous dû nous mobiliser. En collaboration avec la Société nationale, nous avons prêté assistance à plus de deux millions de victimes des inondations, tout en continuant d'apporter un soutien à plus de 200 000 personnes déplacées par les combats en 2010. Plusieurs mois durant, nous avons mené des opérations de secours dans chacune des provinces du Pakistan, à l'exception de certaines zones dans le nord du pays, puis nous nous sommes efforcés d'aider les communautés à reprendre leurs activités agricoles dans les provinces du Khyber Pakhtunkhwa, du Baloutchistan et du Sindh. Aujourd'hui, près de douze mois plus tard, de nombreux bénéficiaires qui pratiquent l'agriculture de subsistance ont déjà engrangé leur première récolte, ce qui constitue un atout pour retrouver une vie normale.

Cela étant, le problème est toujours le même, que nous venions en aide aux victimes des combats ou aux personnes touchées par les conséquences des catastrophes naturelles : nous ne pouvons pas les aider si nous n'arrivons pas à les atteindre. Nous estimons qu'en agissant en toute transparence, en respectant rigoureusement nos principes de neutralité, d'impartialité et d'indépendance et en menant une action exclusivement humanitaire, nous parvenons à être suffisamment connus pour travailler dans la plupart des régions, même là où la situation est précaire pour d'autres organisations sur le plan de la sécurité. En deux mots, le défi majeur est d'être autorisés à poursuivre notre action en faveur des victimes.

Avez-vous des regrets ?

Je suis triste de constater que le niveau de vie au Pakistan ne cesse de diminuer. L’insécurité, divers facteurs économiques et les effets combinés des combats dans le nord-ouest et de l’insurrection baloutche rendent la vie difficile à toujours plus de Pakistanais, ce qui engendre des besoins humanitaires de plus en plus importants. Par ailleurs, l’accès à nombre de victimes des combats devient plus compliqué, et il y a des gens que nous ne pouvons pas atteindre du tout. Nos activités d'assistance sont assez bien perçues au Pakistan, mais la capacité du CICR de contribuer à apporter des solutions à d’autres problèmes qui touchent le pays est peu reconnue, notamment en ce qui concerne les arrestations et la détention. Nous sommes convaincus que nous pouvons prêter notre concours pour chercher à régler des problèmes qui se posent depuis longtemps, et nous espérons pouvoir inciter les autorités à faire preuve de bonne volonté et à se mettre d'accord sur le rôle positif que nous pourrions jouer.

Quels ont été les points forts de votre action ?

Ce sont sans aucun doute les soins de santé que nous prodiguons. Depuis que nous l’avons ouvert en février 2009, notre hôpital chirurgical de Peshawar a pris en charge plus de 3 000 patients, dont beaucoup étaient très gravement blessés. Chaque année, nous donnons aussi des soins à plus de 2 500 blessés par arme dans des établissements de santé à Quetta. Rien que ces 12 derniers mois, nous avons aidé près de 12 000 personnes handicapées à entamer leur processus de réadaptation, et nous avons accordé un soutien matériel à de nombreuses unités de soins du Croissant-Rouge du Pakistan et à beaucoup d'hôpitaux situés dans des districts plus reculés.

Je tiens à relever aussi, même s’il s’agit d’un chapitre très sombre de l’histoire du Pakistan, la rapidité avec laquelle nos équipes et celles du Croissant-Rouge du Pakistan se sont mobilisées face aux inondations. Ensemble, nous avons en effet réagi rapidement et efficacement, contribuant largement aux opérations de secours et d'assistance au relèvement, sans jamais faillir à notre engagement en faveur des personnes touchées par les combats.

Notre principal point fort est peut-être simplement que nous n’avons cessé de faire ce que nous faisons ici depuis 60 ans : tout au long des trois conflits majeurs que nous avons traversés, et dans toutes les situations de violence ou de catastrophe naturelle, nous avons toujours su identifier les personnes qui avaient cruellement besoin qu'on les aide et avons été en mesure de leur porter assistance. Pendant toutes ces années, nous avons pu préserver notre intégrité en travaillant sans relâche conformément aux principes humanitaires qui sont les nôtres, et le courage dont nous avons fait preuve en agissant ainsi a été salué. En outre, en nous efforçant de répondre aux besoins humanitaires croissants au Pakistan, nous avons su attirer un grand nombre de collaborateurs doués et dévoués – locaux ou expatriés –, qui se sont joints aux équipes du CICR.


Photos

Pascal Cuttat 

Pascal Cuttat
© CICR

Pir Sabaq, province du Khyber Pakhtunkhwa, Pakistan. Visite médicale au dispensaire mobile du Croissant-Rouge du Pakistan. 

Pir Sabaq, province du Khyber Pakhtunkhwa, Pakistan. Visite médicale au dispensaire mobile du Croissant-Rouge du Pakistan.
© CICR / J. Barry / v-p-pk-e-00938

Institut pakistanais de formation d'orthoprothésistes, Peshawar, province du Khyber Pakhtunkhwa, Pakistan. Un jeune garçon avec sa nouvelle prothèse dans le centre soutenu par le CICR. 

Institut pakistanais de formation d'orthoprothésistes, Peshawar, province du Khyber Pakhtunkhwa, Pakistan. Un jeune garçon avec sa nouvelle prothèse dans le centre soutenu par le CICR.
© CICR / D. Revol / v-p-pk-e-00996

Institut pakistanais de formation d'orthoprothésistes, Peshawar, province du Khyber Pakhtunkhwa, Pakistan. Des employés du centre soutenu par le CICR ajustent un membre artificiel avant de le tester sur un patient. 

Institut pakistanais de formation d'orthoprothésistes, Peshawar, province du Khyber Pakhtunkhwa, Pakistan. Des employés du centre soutenu par le CICR ajustent un membre artificiel avant de le tester sur un patient.
© CICR / D. Revol / v-p-pk-e-01000

District du Lower Dir, province du Khyber Pakhtunkhwa. Un convoi du CICR apporte des semences, de l'engrais et des outils au village de Kamala pour aider ceux qui ont perdu leurs récoltes à la suite des inondations. 

District du Lower Dir, province du Khyber Pakhtunkhwa. Un convoi du CICR apporte des semences, de l'engrais et des outils au village de Kamala pour aider ceux qui ont perdu leurs récoltes à la suite des inondations.
© CICR / D. Revol / v-p-pk-e-01006

Village d'Allahabad, Garhi Khairo, district de Jacobabad, province du Sindh, Pakistan. Des employés du CICR et du Croissant-Rouge du Pakistan contrôlent les bons des bénéficiaires avant la distribution de semences de riz, d'engrais et d'outils. 

Village d'Allahabad, Garhi Khairo, district de Jacobabad, province du Sindh, Pakistan. Des employés du CICR et du Croissant-Rouge du Pakistan contrôlent les bons des bénéficiaires avant la distribution de semences de riz, d'engrais et d'outils.
© CICR / J. Ahmad / v-p-pk-e-01242

Village d'Allahabad, Garhi Khairo, district de Jacobabad, province du Sindh, Pakistan. Le CICR et le Croissant-Rouge du Pakistan distribuent des semences, de l'engrais et des outils aux habitants touchés par les inondations. 

Village d'Allahabad, Garhi Khairo, district de Jacobabad, province du Sindh, Pakistan. Le CICR et le Croissant-Rouge du Pakistan distribuent des semences, de l'engrais et des outils aux habitants touchés par les inondations.
© CICR / J. Ahmad / v-p-pk-e-01247