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Japon : le rôle des forces armées et du CICR en cas de catastrophes naturelles

23-04-2012 Interview

Le 16e Forum de défense de Tokyo (TDF, Tokyo Defense Forum) et son Séminaire public, organisés par le ministère japonais de la Défense, ont eu lieu les 15 et 16 mars. Le CICR faisait partie des quelques organisations internationales invitées à participer à ces deux séminaires. Larry Maybee, le délégué régional du CICR auprès des forces armées pour l’Asie et le Pacifique, a participé aux débats de la première séance du Séminaire public. Dans le présent entretien, il explique le rôle que joue le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge dans les catastrophes naturelles et insiste sur l’importance de la coordination avec les forces armées.

Quel rôle le CICR joue-t-il en cas de catastrophe naturelle et quelles mesures prend-il ?

Le CICR et ses partenaires au sein du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (voir http://www.icrc.org/fre/who-we-are/movement/overview-the-movement.htm) interviennent dans les situations de catastrophes naturelles depuis près de 150 ans ! Ce « Pilier Rouge » de l’action humanitaire est notamment constitué de 188 Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

Les Sociétés nationales des pays touchés par des catastrophes naturelles jouent toujours un rôle central et indispensable pour répondre aux besoins humanitaires. Lorsqu’elle en a les capacités, la Société nationale prend la tête de l’action humanitaire du Mouvement et toutes les activités humanitaires doivent passer par elle. Le CICR joue un rôle plus important de coordination des activités humanitaires lorsque les catastrophes naturelles se produisent dans des pays touchés par un conflit ou des violences armées, où le CICR mène déjà des opérations.

Qu’en est-il en temps de paix ?

Lorsque les catastrophes naturelles se produisent en temps de paix, le rôle du CICR est moindre. Dans ces situations, c’est la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge qui joue un rôle plus important : elle soutient les Sociétés nationales, si nécessaire, en termes de capacités et de ressources, et coordonne l’action humanitaire du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

Comment coopérez-vous avec les forces armées ?

Les trois composantes du Mouvement coopèrent de préférence entre elles, au sein de ce « Pilier Rouge » de l’action humanitaire. Cependant, le CICR coordonne ses activités avec celles d’autres organismes, notamment les forces armées, lorsque cela se justifie dans une situation particulière, par exemple pour éviter une répétition des mêmes activités ou pour être plus efficace. Le CICR concentre son action humanitaire sur les domaines dans lesquels son savoir-faire et ses capacités lui permettent d’intervenir ; il met l’accent sur les activités centrales qu’il mène dans les conflits armés, qui demeurent tout aussi nécessaires en cas de catastrophe naturelle.

Pouvez-vous nous donner des exemples récents de l’assistance apportée par le CICR dans des catastrophes naturelles en Asie ?

Le CICR est intervenu dans de nombreuses catastrophes naturelles en Asie et dans le monde au fil des ans. Il a par exemple soutenu récemment la Croix-Rouge du Japon dans sa réponse remarquable aux événements tragiques qui ont suivi le tremblement de terre et le tsunami de 2011. Notre institution s’est également montrée présente en Thaïlande et aux Philippines, où elle a apporté de l’assistance aux victimes d’inondations. Le CICR a en outre apporté des secours humanitaires dans de nombreuses autres catastrophes naturelles, avec ses partenaires du Mouvement. En 2004 par exemple, le CICR a mobilisé du personnel, du matériel et des compétences techniques à la suite du tsunami qui s’est produit dans l’océan Indien (Aceh et Sri Lanka). Nous sommes également intervenus lors du tremblement de terre de 2005 au Cachemire (Pakistan et Inde), du cyclone Nargis en 2009 (Myanmar), du tremblement de terre de 2010 en Haïti et des inondations de 2010 au Pakistan. Le Mouvement intervient en outre régulièrement lors d’autres inondations et catastrophes naturelles moins médiatisées dans de nombreux pays de la région.

Vous êtes un ancien officier de l’armée, actuellement chargé de développer les relations avec les forces armées en Asie : quel rôle doit, selon vous, jouer l’armée dans les catastrophes naturelles ?

Le CICR considère que les forces armées jouent un rôle important puisqu’elles soutiennent leur gouvernement en intervenant en cas de catastrophe naturelle dans leur pays. C’est une mission qui leur est fréquemment attribuée. Généralement, dans de tels cas, l’armée est mobilisée pour soutenir les autorités civiles et les soldats envoyés ne sont pas armés. Cela ne pose pas de problème dans les pays en paix, qui ne sont pas en proie à des tensions ou des violences politiques, ethniques ou religieuses. La coordination entre le CICR, les organismes civils et l’armée est plus facile dans ce genre de situations.

Cependant, le CICR estime que les forces armées doivent intervenir en cas de catastrophe naturelle à la demande des autorités civiles, et être toujours supervisées par ces dernières. Les soldats ne doivent en principe pas porter d’arme, et doivent servir à combler les lacunes de l’action humanitaire civile. L’armée devrait concentrer ses activités sur des domaines dans lesquelles elle dispose de compétences techniques spécifiques et concrètes, qui n’existent pas dans le secteur civil ; on peut citer en particulier les transports (aérien, terrestre et maritime), l’ingénierie, la logistique et les communications.

Le problème semble plus complexe dans les situations de violence armée…

L’intervention de l’armée dans les catastrophes naturelles cause de profondes préoccupations dans les contextes où règnent un conflit armé, de la violence ou des tensions notamment politiques, en particulier lorsque l’armée est impliquée. C’est le cas quand celle-ci intervient dans son propre pays ou quand elle est envoyée dans un autre pays touché par une catastrophe. Dans de telles situations, il se peut que l’armée soit considérée avec méfiance, à tout le moins, par la population locale ; dans des cas extrêmes, il se peut qu’elle participe activement au conflit ou à la violence et qu’elle mène des opérations dans la région touchée par la catastrophe. Son intervention humanitaire et l’assistance qu’elle apporte risquent également de ne pas être impartiales, mais de poursuivre des objectifs politiques et/ou militaires, par exemple pour s’attirer la sympathie de la population.

Dans ces cas-là, le CICR et les autres composantes du Mouvement sont peu favorables à une coopération étroite avec les forces armées ; une telle coopération pourrait en effet compromettre leur neutralité, ainsi que l’impartialité et l’indépendance de leur action humanitaire, qui sont des principes fondamentaux des mandats de ces institutions.

À part les catastrophes naturelles, comment le CICR coopère-t-il avec les Forces japonaises d’autodéfense (JSDF, Japan Self-Defense Forces) en temps de paix ?

Comme le CICR a pour mandat de mener ses activités dans les conflits armés et les autres situations de violence, il est naturel qu’il noue un dialogue avec les forces armées, à différents niveaux. Il est vrai que le CICR est présent dans de nombreux pays - si pas tous - dans lesquels les forces armées interviennent, que ce soit dans le cadre d’opérations de maintien de la paix, d’interventions en cas de catastrophe ou autres. Dans le cas des JSDF par exemple, le CICR mène des opérations en Haïti, au Pakistan, au Liban et au Soudan du Sud.

Quel genre de programmes mettez-vous en place avec les JSDF?

Le CICR mène chaque année plusieurs activités avec les JSDF. Il a par exemple organisé des séances d’information à l’intention du personnel des JSDF envoyé à la MINUSS (Soudan du Sud) et participé à la formation d’officier des JSDF dans des centres régionaux de formation au maintien de la paix. Le CICR apporte son assistance technique et son savoir-faire dans la mise au point de la doctrine des JSDF, comme par exemple le nouveau manuel relatif aux prisonniers de guerre. Il organise chaque année, conjointement avec l’Institut national des études de défense (NIDS, National Institute for Defense Studies), un séminaire sur un thème lié au droit international humanitaire.

Le CICR prend également part à des activités militaires multinationales dans toute l’Asie, auxquelles les JSDF participent. On peut citer notamment des exercices de formation militaire comme l’exercice Cobra Gold, le plus grand en Asie, organisé chaque année en Thaïlande. Le CICR soutient également des officiers des JSDF pour qu’ils puissent participer à des cours de DIH à l’étranger, notamment à l'Atelier pour officiers supérieurs sur les règles internationales régissant les opérations militaires (SWIRMO), et à des cours à l’Institut international de droit humanitaire de San Remo, en Italie.

Le CICR semble entretenir une relation forte avec les JSDF…

La relation que le CICR a construite avec les JSDF est importante, fondée sur la confiance et le respect mutuels. Le CICR est satisfait de la qualité de ses liens avec les JSDF et nous sommes optimistes quant à l’évolution future de ces liens. Il est particulièrement important que le CICR et les forces armées des pays de la région se comprennent mutuellement et comprennent leur mandat et leurs activités respectifs dans les contextes opérationnels où tous deux sont présents. En outre, il nous est utile de comprendre où et comment nous pouvons collaborer, et quelles sont les limites de cette collaboration, avant de nous retrouver ensemble dans un environnement tendu et stressant.

 

 

Le 16e Forum de défense de Tokyo (TDF) est divisé en deux réunions. La première, privée, a pour but de permettre aux forces armées de la région Asie-Pacifique de partager leurs principales priorités opérationnelles et d’échanger les points de vue régionaux sur les « relations entre civils et militaires » et la « sécurité maritime ». Cette réunion est suivie du Séminaire public, un événement visant à attirer l’attention sur l’environnement de sécurité actuel et à sensibiliser la population japonaise à ce sujet. Il réunit des officiers supérieurs de plus de 24 pays de la région et des organisations internationales de premier plan.

Photos

Tokyo, Japon. Larry Maybee, du CICR, aux côtés d’autres intervenants au Séminaire public du TDF organisé par le ministère japonais de la Défense. 

Tokyo, Japon. Larry Maybee, du CICR, aux côtés d’autres intervenants au Séminaire public du TDF organisé par le ministère japonais de la Défense.
© ICRC