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Guatemala : la tragédie des disparus continue

26-02-2010 Interview

Au Guatemala, des dizaines de milliers de familles ignorent toujours ce qu’il est advenu de leurs proches disparus pendant le conflit armé qui a sévi dans le pays entre les années 1960 et 1990. Le chef du bureau du CICR au Guatemala, Carlos Batallas, nous parle des difficultés que rencontrent ces familles.

  Quelle est l’ampleur du problème et quels sont les besoins actuels des familles des disparus au Guatemala ?  

Le conflit armé qui a déchiré le Guatemala pendant plus de 30 ans a laissé de graves séquelles. La Commission pour la clarification historique ( Comisión para el Esclarecimiento Histórico y la Recuperación de la Memoria Histórica ) de l’Église catholique indique que le conflit a fait environ 45 000 disparus.

Trente ans après, les familles des disparus cherchent toujours à connaître la vérité, parce qu’elles n’ont pas perdu espoir, qu’elles ne supportent plus de vivre dans l’incertitude et qu’elles ont besoin de faire leur deuil.

Connaître le sort d’un proche disparu est un droit reconnu par le droit international humanitaire et le droit international des droits de l’homme. Le défi est que les États adoptent et appliquent les règles nécessaires pour que les familles des personnes disparues reçoivent des réponses adéquates.

L’absence des disparus rend très difficiles certaines procédures juridiques et administratives. Dans certains cas, le ou la conjoint(e) d'une personne disparue ne peut pas légalement se remarier. Il ou elle ne peut pas non plus faire établir les documents d’identité des enfants, ni faire valoir son droit à l'héritage ou à la propriété. Toutes ces démarches ne seraient pas si compliquées s’il existait un statut juridique d’ « absence pour cause de disparition ». 

De nombreuses familles décident de déclarer le décès du disparu afin de pouvoir effectuer ce type d e démarches. Cependant, ce choix renforce encore leur souffrance, car la culpabilité de nier l’existence de leur être cher s’ajoute à l’incertitude.

  Quelles mesures ont été prises pour résoudre le problème des personnes disparues ?  

En 2003, le gouvernement a créé le Programme national d’indemnisation, dont l’objectif est de dédommager les familles qui ont souffert du conflit armé. Cependant, l'aide qu'apporte ce programme est économique et ne répond pas véritablement aux besoins des familles des disparus.

À ce jour, le Guatemala n’a pas mis sur pied de mécanisme national de recherche de personnes qui permette de concentrer les efforts déployés en la matière par les organisations humanitaires et la société civile. L’existence d’un tel mécanisme permettrait de répondre plus efficacement aux familles qui vivent dans l’angoisse parce qu’elles ignorent le sort d'un être cher.

Certaines organisations de la société civile ont entrepris des actions pour tenter de soulager la douleur des familles des disparus. De manière générale, ces actions sont axées sur la recherche de personnes, les regroupements familiaux, les exhumations, les inhumations et l’identification des restes humains découverts. Toutefois, ces organisations ne disposent que de maigres ressources financières.

Selon les résultats d’une enquête réalisée par le CICR dans les régions rurales, seule une famille de disparus sur deux a entamé des recherches. La majorité des autres ne l’ont pas fait parce qu’elles ont peur, qu’elles sont isolées, qu’elles ne savent pas à quelles instances s’adresser ou qu’elles ne disposent pas des ressources économiques nécessaires pour se déplacer ou entreprendre des démarches ou des recherches.

  Sur quoi se fonde le CICR pour identifier les besoins des familles des disparus ?  

En 2008 et 2009, des enquêtes ont été menées auprès de 292 familles des zones rurales des départements du Quiché et d’Alta Verapaz, ainsi que de la zone urbaine du département de Guatemala. Pour ce faire, le CICR a pu compter sur la collaboration d’organisations de la société civile qui sont actives dans le domaine des disparitions et soutiennent les familles au sein de leurs communautés.

Les personnes interrogées ont dû revivre des moments douloureux. Elles ont parlé de la violence dont elles ont souffert et ont raconté le drame qu’elles vivent toujours des décennies plus tard. Ces témoignages ont permis d’élaborer un rapport où l'on donne la parole aux familles des disparus pour insister sur le fait que cette tragédie ne saurait rester dans l’oubli. Le 22 février dernier, la vice-présidente du CICR, Mme Christine Beerli, a remis ce rapport au vice-président de la République du Guatemala, M. Rafael Espada.

  Comment ce nouveau rapport du CICR peut-il contribuer à résoudre les problèmes des familles des disparus ?  

Par ce rapport, le CICR cherche à montrer à la population et aux autorités guatémaltèques que la question des disparus n’est pas réglée et que des milliers de personnes vivent toujours quotidiennement dans l’incertitude, la douleur et la tristesse. Le rapport révèle les difficultés auxquelles ces familles sont confrontées au jour le jour, notamment leurs besoins sur les plans économique, psychologique et juridique.

Il contient également une série de recommandations générales dont la mise en œuvre pourrait aider le gouvernement à s’acquitter de ses obligations et à répondre aux besoins spécifiques des familles des disparus. L’État guatémaltèque a une responsabilité envers ces familles, mais seul un réel engagement de toutes les parties permettra de rendre leur dignité aux personnes touchées par cette tragédie.

Il est important de noter que ce rapport est de nature exclusivement humanitaire et qu’il n’aborde pas les questions d’ordre judiciaire, pénales ou autres. Il s’agit en revanche d’examiner ce qui peut être amélioré pour que les familles puissent retrouver la trace de leurs proches, et pour aider ces familles à surmonter la tristesse et l’angoisse. 

  Que recommande le rapport ?  

     

Le CICR estime qu’une commission nationale de la recherche de personnes devrait être établie, comme le propose le projet de loi 3590, entre les mains du Congrès depuis 2007. Cette commission serait chargée de coordonner les mesures prises par l'État, combinées aux efforts de la société civile, à travers une politique intégrée – fondée sur des normes internationales – en faveur des familles de disparus.

Parallèlement, des mécanismes devraient être mis sur pied pour simplifier l’application de la loi, notamment en ce qui concerne les procédures et démarches juridiques et administratives. L'un d'entre eux devrait être la création du statut juridique d’« absence pour cause de disparition ».

Il faudrait s’assurer que toutes les familles touchées par la disparition d’un être cher bénéficient du Programme national d’indemnisation. Il est aussi recommandé au gouvernement de poursuivre et de renforcer son soutien aux différentes organisations qui œuvrent dans ce domaine.

Enfin, il est important que les familles des disparus puissent participer à tout le processus de recherches et assister à des cérémonies commémoratives spécifiques.

La question des disparus est loin d’être un chapitre clos. Il reste encore beaucoup à faire.
 
 
  Voir aussi :

        Guatemala : le CICR appelle à la création d’une Commission nationale de la recherche de personnes    

The missing, everybody's commitment – Vidéo        


       
©CICR/Carla Molina 
   
Alta Verapaz, épouse d'un disparu.