« La cohérence implique la sévérité avec soi-même »
21-07-2005 Article, Facts
Interview d'Andreas Bucher, du magazine suisse Facts, avec le Président du CICR Jakob Kellenberger : promenade sur le fil du rasoir entre discrétion et information, pression exercée par le Sénat américain et les avantages pour le CICR d'avoir des instances dirigeantes suisses. Article publié avec l'aimable autorisation de Facts.
FACTS : Monsieur Kellenberger, vous êtes depuis cinq ans déjà à la tête du CICR. Comment arrivez-vous à vivre cette fonction ?
Jakob Kellenberger : On y est confronté en permanence à la face sombre du monde. Pour être franc, il est plus facile d'être président que de travailler pendant des années dans des conditions difficiles comme délégué sur le terrain. Mais je me rends souvent dans les zones de conflit et ce qu'on on y voit est en général choquant et douloureux. Mais on voit aussi la différence que nous pouvons apporter et cela permet de mieux digérer les impressions que l'on ressent sur le terrain.
FACTS : Même quand on ne peut constater aucune amélioration durable de la situation du conflit ?
Kellenberger : C'est une question de principe. Ce matin, par exemple, nous avions à discuter des conséquences que le conflit dans le nord de l'Ouganda a entraînées sur le plan humanitaire. Le sort de la population civile ne s'est guère amélioré depuis dix ans. Nous ne pouvons pourtant pas nous permettre d'agir uniquement lorsqu'il y a quelque perspective que la situation des personnes concernées s'améliore dans les vingt prochaines années. Nous n'avons pas cette certitude. Au CICR – et je puis m'engager pour la plupart des collaboratrices et collaborateurs – nous avons pour devise : « je veux sauver les vies et protéger les êtres humains dans leur dignité ici et maintenant. »
FACTS : Les délégués du CICR ne peuvent pas s'exprimer publiquement sur leurs expériences. Disposent-ils d'une soupape de sécurité comme exutoire à leurs émotions ?
Kellenberger : Les personnes qui se trouvent depuis longtemps dans une zone de guerre peuvent en effet éprouver de la difficulté à ne pas prendre position afin de protéger la capacité d'action du CICR. Cela exige une très grande discipline. Je respecte beaucoup cette performance. Les délégués ont toutefois la possibilité d'échanger leurs impressions ou de les comparer à des expériences antérieures. Ils peuvent aussi s'adresser en toute confiance à des médecins du CICR spécialement formés à cet effet. De plus, ils savent que le principe de confidentialité n'est pas une fin en soi. C'est notre principale méthode de travail pour pouvoir accéder en toute sécurité au plus grand nombre de personnes concernées.
FACTS : Est-ce là le principe le plus important ?
Kellenberger : Accéder dans le monde entier à tous les êtres humains qui se trouvent dans des zones de conflit et qui ont besoin de protection ou d'aide est notre raison d'être. Il est clair que si des parties à un conflit remarquent que nous laissons transparaître publiquement nos expériences, nos chances d'intervenir avec efficacité diminueront considérablement. Mais je le répète, la confidentialité n'est pas une valeur en soi. Nous nous réservons, dans certaines circonstances, la possibilité de nous adresser à l'opinion publique.
FACTS : Dans quels cas ?
Kellenberger : Quatre critères doivent être pris en compte : 1) il doit s'agir de violations graves et répétées du droit international humanitaire, 2) nous devons en être les témoins ou pouvoir nous appuyer sur des sources absolument fiables, 3) il faut que nos démarches répétées soient sans effet, et 4) il faut que nous soyons convaincus qu'il est de l'intérêt de la victime que nous fassions appel à l'opinion publique.
FACTS : Toutes ces conditions doivent être réunies en même temps ?
Kellenberger : Oui. C'est pourquoi il est si difficile, dans des cas spécifiques, de prendre une décision. Adopter une attitude cohérente est tout sauf facile, cela oblige à être très sévère avec soi-même.
FACTS : Il arrive parfois qu'on ne puisse absolument pas se permettre d'attendre que les démarches confidentielles aboutissent. Dans le cas du Rwanda, le CICR a fait très vite informé l'opinion publique.
Kellenberger : La situation y était sans équivoque. On espérait pouvoir encore stopper le massacre en lançant un appel public. La communauté internationale a malheureusement réagi trop tard.
FACTS : Après cette déception, le CICR s'est-il consciemment retenu de lancer des appels publics ?
Kellenberger : Non, j'ai mentionné cet exemple uniquement parce que j'avais noté qu'en règle générale l'efficacité des appels publics était souvent terriblement surestimée.
FACTS : Les medias n'ont-ils pas d'effet ?
Kellenberger : Non, sous-estimer l'opinion publique serait aussi une erreur. Un de nos défis majeurs consiste à ne pas manquer le moment opportun pour s'adresser à l'opinion publique. Il y a toutefois lieu de reconnaître qu'en règle générale l'effet d'un discours clair lors d'un entretien confidentiel est sous-estimé alors que celui d'une déclaration publique est surestimé.
FACTS : Après le scandale de la torture dans la prison d'Abou Ghraib, vous avez pour la première fois adressé à la presse un message positif en lui mentionnant l'efficacité de votre démarche.
Kellenberger : C'est juste. En y regardant de plus près, faire état de discussions menées avec succès peut également constituer une violation du principe de confidentialité. Lorsque notre rapport sur Abou Ghraib a été communiqué à la presse – soulignons qu'il ne l'a pas été par le CICR – il a suscité deux réactions notamment dans le monde arabe. Tout d'abord, certains se sont demandés pourquoi les délégués n'en avaient pas parlé plus tôt, puis notre travail a été remis en question dans ses principes. C'est pourquoi, j'ai pris la décision de souligner que nos visites aux prisonniers n'avaient pas été sans effet. En tout état de cause, je n'ai jamais voulu dire que toutes nos exigences concernant Abou Ghraib avaient été satisfaites sur le champ.
FACTS : Les attentats de Londres ont vraisemblablement donné plus de poids aux défenseurs de l'argument de la « bombe à retardement », c'est-à-dire à ceux qui souhaiteraient légitimer l'usage préventif de la torture pour extorquer des informations à un terroriste.
Kellenberger : L'interdiction de la torture est une règle suprême pour le CICR, mais elle est aussi ancrée dans le droit des droits de l'homme et le droit international humanitaire. Ce droit a été institué pour parvenir à un équilibre entre l'ordre public et la protection de la dignité humaine. Il n'y a pas de raison que cela change. Nul besoin de vous expliquer ce qui se passerait si l'on commençait ici à rendre les limites floues et à passer outre l'interdiction de la torture. En tout état de cause, il y a lieu d'établir qu'un crime comme celui des attentats de Londres, quel que soit le droit applicable, est contraire aux principes les plus élémentaires du droit humanitaire et doit être sanctionné en conséquence.
FACTS : Pour visiter des prisonniers ou élucider des allégations de torture, le CICR doit d'abord savoir qui est détenu. Il se peut que les États-Unis exploitent des bases secrètes sur des bateaux. La presse fait état de centaines de détenus qui ne sont pas enregistrés.
Kellenberger : Je ne puis prendre position sur de tels chiffres. Il importe néanmoins que tous les prisonniers nous soient notifiés. Nos visites répondent à quatre impératifs : 1) avoir la possibilité de voir tous les prisonniers sur leur lieu de détention, 2) avoir la possibilité de s'entretenir individuellement et sans témoin avec eux, 3) enregistrer les prisonniers et établir une liste, et 4) répéter les visites autant de fois que cela nous semble nécessaire.
FACTS : Vous n'avez pas répondu à la question concernant les conditions de détention de Saddam Hussein. Et si je vous pose la question en termes plus généraux, pouvez-vous dire à quel niveau se situe votre intervention lorsque vous découvrez des cas d'abus ?
Kellenberger : Le dialogue commence avec les responsables directs, c'est-à-dire avec le commandant de la base ou le directeur de la prison, ainsi qu'avec les responsables de rang intermédiaire dans le ministère concerné. Lors de la visite suivante, nous évaluons l'efficacité de la première intervention. Lorsque nous sommes amenés à établir qu'elle n'a pas produit d'effet, nous nous adressons aux degrés les plus élevés de la hiérarchie.
FACTS : Dans le cas de la base américaine de Guantánamo, le CICR a est allé jusqu'au sommet de la hiérarchie. Vous avez rencontré le Président Bush cette année et deux fois la Secrétaire d'État américaine Rice.
Kellenberger : Je ne puis certes discuter de la teneur de ces entretiens, mais je peux dire - et il ne s'agit pas là d'une simple figure de rhétorique – que le dialogue entre le gouvernement américain et la présidence du CICR est de bonne qualité. On peut discuter avec les Américains. Ils attachent de l'importance à la confidentialité, ce que je respecte également. Le gouvernement américain apprécie le CICR et nous sommes considérés comme efficaces et crédibles, ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait aucune divergence de vues, mais nous pouvons parler clairement et le dialogue n'est pas sans effet.
FACTS : Hors du gouvernement, la compréhension est moindre. Une commission sénatoriale républicaine désigne le CICR comme antiaméricain et critique le fait que le Comité exige un statut pour les prisonniers de guerre de Guantánamo, portant de ce fait atteinte à la « guerre contre la terreur ».
Kellenberger : Ce reproche n'est pas fondé. Il m'importe – et je ne suis pas sûr d'être toujours bien compris quand je dis cela – que même si les prisonniers se voyaient conférer le statut de prisonnier de guerre, ils pourraient et devraient être jugés s'ils ont commis des crimes de guerre. L'octroi du statut de prisonnier de guerre n'empêche pas une personne d'être traduite en justice pour graves violations du droit international. Le même sort s'applique aux internés civils. Nous n'avons jamais exigé que tous les détenus de Guantánamo soient considérés comme des prisonniers de guerre. Nous insistons sur l'application d'une procédure énoncée dans la IIIe Convention en vertu de laquelle le statut des prisonniers doit être déterminé.
FACTS : Les tenants de la ligne dure au Sénat américain réclament un changement des statuts du CICR pour permettre aux ressortissants non suisses de siéger dans vos instances dirigeantes.
Kellenberger : Le fait que seuls des Suisses siègent dans les instances dirigeantes s'explique historiquement, mais répond également à un but pratique. Nous sommes une des plus grandes organisations humanitaires actives dans les zones de guerre et nous devons être en mesure de décider rapidement. Des débats politiques entre représentants de différentes nationalités au niveau exécutif risqueraient de ralentir inutilement le processus décisionnel. Et en ce qui concerne les collaborateurs et les délégués, l'exclusivité suisse n'est plus de rigueur – au profit du CICR – car l'internationalisation nous permet de mieux accéder à du personnel qualifié. Par exemple, nombreux sont les logisticiens qui nous viennent de France parce que l'étude de la logistique y a une plus longue tradition. Bon nombre du personnel médical qui travaillent avec nous vient des pays nordiques où ils ont le droit de reprendre ensuite leur emploi.
FACTS : Il s'avère que les zones les plus touchées par le tsunami sont également des zones de guerre civile. Quel impact cela a-t-il eu sur la répartition du budget du CICR de cette année ?
Kellenberger : Après la catastrophe du tsunami, nous avons rapidement pris la décision de faire un effort supplémentaire pendant la phase des secours d'urgence. Lorsque nous avons constaté que nous disposions de fonds suffisants pour nos projets, nous avons demandé aux pays donateurs de mettre plutôt les moyens supplémentaires à la disposition de l'Afrique.
FACTS : Le CICR et Médecins Sans Frontières ont été les deux seules organisations à agir ainsi.
Kellenberger : Oui, et je suis heureux que nous ayons réagi de la sorte. Environ la moitié de nos dépenses pour cette année a été allouée à l'Afrique. Au Darfour (Soudan), par exemple – qui est aujourd'hui notre mission la plus importante – nous avons déjà apporté une aide alimentaire à 475 000 personnes entre janvier et juin, en particulier dans des zones rurales difficilement accessibles.
FACTS : Quelquefois on en vient à espérer que la catastrophe naturelle permette de réunifier des groupes ennemis. Avez-vous fait une telle expérience au Sri Lanka ou à Aceh ?
Kellenberger : Le gouvernement indonésien et les rebelles sont certes sur le point de parvenir à une solution du conflit d'Aceh, toutefois au Sri Lanka il est toujours difficile de se mettre d'accord sur la répartition de l'aide humanitaire. Il serait prématuré de dire que la catastrophe naturelle aurait contribué de manière décisive à favoriser la paix.
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