" Ce qui m'a frappé, c'est l'extraordinaire solidarité des gens entre eux "
22-09-2006 Interview
Yves Étienne, responsable de la division de l'assistance au CICR, revient du Liban où il a coordonné l'action de l'organisation en faveur des victimes des affrontements entre le Hezbollah et Israël. Si les dégâts sont impressionnants dit-il, le pays a la force de se relever vite.
De quelle manière le CICR répond-t-il aux besoins de la population en matière d'assistance ?
Le CICR a essayé dans la mesure du possible d'avoir une approche intégrée dans les domaines de l'eau, de la santé et de la nourriture, en se concentrant jusqu'au cessez-le-feu sur les personnes déplacées, qui étaient près de un million à avoir fui le sud du pays pour se réfugier chez des proches ou dans des lieux ou bâtiments publics, ou encore en Syrie. Nous nous sommes également assurés que les besoins des gens qui accueillaient les déplacés étaient couverts. Dans ce cadre nous avons distribué de l'eau, de la nourriture et des biens essentiels par camion dans de nombreuses communautés avec l'aide de la Croix-Rouge libanaise.
Après le 14 août, le retour quasi-immédiat de la très grande majorité des déplacés chez eux nous a un peu surpris et a obligé le CICR à revoir sa stratégie dans le sud. Aujourd'hui, on cible principalement les gens qui sont rentrés chez eux ou ceux qui ont trouvé refuge à proximité de leur maison détruite. Nous distribuons régulièrement des colis familiaux de nourriture et des biens essentiels comme des sets de cuisine ou des couvertures.
Pour ce qui est de l'eau, il existe des situations d'extrême urgence mais les municipalités sont relativement bien organisées pour y faire face. Les paysans disposent de tracteurs et de citernes pour arroser leurs champs mais et comme ils ne peuvent plus y aller à cause des munitions non explosées, ils en profitent pour distribuer de l'eau à ceux qui en ont besoin. Ce qui m'a frappé au Liban, c'est l'extraordi naire solidarité des gens entre eux.
Cette solidarité permet au CICR de se concentrer sur la réparation des réseaux de distribution d'eau et là, nous travaillons la main dans la main avec les autorités responsables, notamment dans le sud. Nous avons d'une part un travail d'installation de générateurs dans les emplacements stratégiques pour pomper de l'eau et l'envoyer plus loin. D'autre part, nous avons des équipes mobiles de réparation qui comprennent une pelle mécanique, un compresseur, un ingénieur et de ouvriers. On suit les conduites et on répare les fuites assez rapidement. On espère ainsi pouvoir réparer le réseau dans un délai de deux ou trois mois.
Plus précisément, dans quel état se trouve le réseau d'eau au Liban ?
Les plus grosses destructions ont eu lieu dans le sud, entre la rivière Litani et la frontière avec Israël, également en remontant vers Marjayoun, et dans une moindre mesure dans la plaine de la Bekaa. Le réseau d'eau du Liban est très sophistiqué et très interconnecté, ce qui veut dire que des pannes qui ont lieu dans un endroit précis peuvent avoir des répercussions sur une grande partie du réseau.
Si on ne peut pas dire que les installations d'eau ont été visées spécifiquement, les dégâts sont liés à la destruction des installations électriques. Qui dit stations d'eau dit besoins en alimentation électrique, donc sans courant il n'y a plus d'eau de disponible. Cet état de fait a motivé une intervention musclée du CICR dans le domaine de l'approvisionnement en énergie, notamment par la livraison de fuel pour les générateurs en état de fonctionnement, ou de générateurs dans les endroits qui n'en disposaient pas.
Il faut mentionner la destruction de conduites d'eau, qui est lié aux bombardements des routes ou de s ponts. Très souvent, les conduites longent les routes ou traversent les ponts, donc ces destructions sur le réseau d'eau n'apparaissent pas intentionnelles. Sur le plan strict du droit international humanitaire, il est clair que les biens indispensables à la survie de la population civile ne doivent pas être attaqués. Mais si on bombarde une usine électrique pour couper le courant dans une caserne, on va inévitablement couper l'eau dans des quartiers d'habitation ou des villages. La coupure d'eau fait partie du dommage collatéral qui ne devrait pas être disproportionné par rapport à l'intérêt militaire. Le droit international humanitaire fait la balance entre les impératifs militaires et les considérations humanitaires. Il appartient donc aux commandants militaires, aux autres combattants et toutes personnes participant directement aux hostilités de respecter les règles relatives à la conduite des hostilités.
Quelles sont les conséquences humanitaires pour la population ?
Les conséquences humanitaires pour la population sont simples à imaginer. Quand on est habitué à avoir en continu de l'eau de bonne qualité et que du jour au lendemain l'eau ne coule plus des robinets, c'est une situation difficile à surmonter, d'autant plus que l'eau n'est pas disponible à profusion au Liban.
Par chance, ces destructions ont eu lieu dans des endroits qui avaient été désertés par la population… donc il y a eu peu de conséquences directes, sauf évidemment pour les gens qui sont restés bloqués dans les villages pendant les bombardements. Nous avons eu des témoignages assez forts de personnes qui ont survécu sans rien manger ni boire pendant plusieurs jours.
Les défis ont été nombreux…
Tou t d'abord, il a fallu lancer une grosse opération à partir d'une petite délégation qui était peu opérationnelle, et notamment mettre en place une structure logistique dans un pays qui subit des bombardements intenses, ce qui est loin d'être évident. La plupart des déplacements, que ce soit par air, mer ou terre, étaient difficiles, voire impossibles.
Ensuite, le défi majeur a été d'avoir accès aux villages. Quand nous avons pu y accéder lors des premiers jours des hostilités, nous avons enregistré un grand nombre de besoins, suscitant ainsi l'espoir de la population. Je dois dire que cet espoir a été souvent déçu pour des raisons liées à la sécurité… les autorités militaires israéliennes n'ont que rarement donné le feu vert à nos déplacements dans des endroits où ses forces opéraient. C'était très frustrant pour les délégués car les gens nous attendaient.
Pour ce qui est de l'avenir, le Liban sera très bientôt à même de reprendre et de gérer son système de production et de distribution d'eau si il n'y a pas de reprise active des hostilités. C'est un pays bien organisé qui a une énergie et une capacité de récupération incroyables. A titre d'exemple, j'ai été frappé de voir des commerçants revenir dans leur village le jour même du cessez-le-feu, lever le rideau de fer du magasin et de fumer une pipe à eau sur le trottoir en attendant les clients quelques heures après ! On a parlé d'une habitude à la guerre, mais c'est faux, en tout cas pour les habitants du sud du pays qui n'ont jamais connu des bombardements aussi intenses.
Comment s'est passée la collaboration avec la Croix-Rouge libanaise ?
La Croix-Rouge libanaise, c'est le partenaire du CICR au Liban. Il faut souligner que c'est une des seules entités neutres du point de vue confessionnel et p olitique dans le pays et tous nos interlocuteurs, qu'ils soient shiites, sunnites ou chrétiens, nous l'ont dit : " On fait confiance à la Croix-Rouge. " Pour le CICR, cette perception est primordiale.
Nous avons travaillé avec le service médicosocial de cette Société nationale, mais surtout avec le Emergency Medical Service qui gère 80 pour cent des ambulances du Liban. J'ai eu la chance de passer une demi-journée dans la salle de contrôle des ambulances à Beyrouth et cette expérience m'a marqué. À chaque minute, on peut savoir où se trouve chaque ambulance, qui la conduit, quelle est sa destination, qui est à son bord. Vu les événements, l'état de guerre, c'est remarquable. Le fait que nous ayons pris la décision de soutenir dès le début ce service d'ambulances est une très bonne chose. On a fourni de l'essence, on remplace aujourd'hui les véhicules qui ont besoin de l'être, et surtout nous avons accompagné certaines ambulances dans des endroits dangereux afin de leur donner, par la présence du CICR, une protection supplémentaire. Je veux rendre hommage au secouriste que est mort dans l'exercice de ses fonctions et souligner l'engagement et le courage des ambulanciers.
Également, nous avons pu compter sur le département de la jeunesse de la Croix-Rouge libanaise. Ils ont pris en charge les distributions de nourriture, notamment dans la région de Saïda et à Beyrouth, et on avait parfois de la peine à les réapprovisionner tellement ça marchait bien ! Ses membres sont pour la plupart de jeunes universitaires, polyglottes, très engagés dans leur mission Croix-Rouge, fiers d'êtres neutres et impartiaux, à qui on peut demander beaucoup. Il faut même faire attention car certains sont prêts à prendre des risques considérables. Pour un vieux routard comme moi, cela fait vraiment plaisir de voir une telle envie de servir. On a travaillé la main dans la main, avec une certaine bonne humeur et un grand pla isir malgré les événements. Je leur tire mon chapeau.
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