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Personnes disparues : aider les familles à vivre avec l'incertitude

17-02-2010 Interview

Les souffrances psychologiques endurées par les familles de disparus sont multiples et durables. Laurence de Barros-Duchene est chargée, au CICR, des programmes de santé mentale pour les personnes affectées par les conflits armés et autres situations de violence. De retour de Géorgie/Abkhazie, où elle a participé à la formation de spécialistes et d'ONG impliqués dans le soutien aux familles, elle explique comment la détresse psychologique se mêle aux conséquences légales, économiques et sociales de la disparition.

     

    ©CICR      
   
    Laurence de Barros-Duchene      
          Quel était l'objectif des formations organisées récemment par le CICR à Tbilissi et à Sukhumi ?

L'objectif était de form er des partenaires locaux à l'accompagnement des familles de personnes disparues. L'accompagnement est un modèle de prise en charge sur lequel le CICR travaille depuis quatre ans. Il encourage le développement d'un réseau de solidarité faisant intervenir différents acteurs locaux, spécialistes et non spécialistes. L'ambition de cette approche est de répondre à l'ensemble des difficultés légales, économiques, sociales et psychologiques auxquelles font face les familles.
 
Nous avons donc invité les responsables des associations de familles qui se sont constituées au lendemain de la guerre, dans les années 1990, des représentants de familles, des experts en médecine légale, des juristes mais aussi des psychologues, psychiatres et médecins locaux.
 
Notre ambition était de mobiliser l'ensemble de ces acteurs autour des besoins des familles et d'ébaucher avec eux les grandes lignes de leurs interventions. Cette formation fut aussi l'occasion pour les proches de personnes disparues de parler de leurs difficultés et, pour les spécialistes, de prendre connaissance de la réalité des souffrances psychologiques des familles.
 
Le contenu de la formation s'est largement inspiré de l'expérience du CICR, laquelle a permis de produire un manuel pratique destiné à aider les personnes impliquées dans le soutien aux familles à mettre en place des activités adaptées. Nous nous sommes aperçus que cette formation était aussi utile pour les professionnels que pour les non spécialistes. Peu de gens en effet connaissent la situation des familles de disparus et peu de spécialistes sont « outillés » pour faire face à la douleur morale générée par la disparition. Cette souffrance n'est pas pathologique, bien au contraire, même si, avec le temps, elle peut altérer plus ou moins gravement l'état de santé des individus. Une réponse spécialisée est parfois nécessaire, mais elle n'est pas la seule à offrir aux familles. D'autant moins si la question du sort de leurs proches demeure sans réponse.
 
  Quels sont les besoins propres aux familles de personnes qui ont disparu dans le cadre de conflits armés ?    
    ©CICR / M.S. Desjonqueres      
   
"Nous savons par expérience que la douleur psychologique reste extrêmement présente des années après les faits. Les familles n'oublient pas leurs proches disparus."      
         
Ils sont multiples et liés entre eux. Le premier besoin exprimé par les familles est de connaître le sort de leurs proches. C'est une question obsédante, génératrice d'une angoisse intense et durable. Le CICR n'a pas la responsabilité d'y répondre mais il peut encourager et aider les autorités responsables à le faire. Dans cette perspective, le CICR a élaboré une Loi modèle censée les guider dans la mise en œuvre de mécanismes de recherche et la définition d'un cadre juridique adapté à la situation des familles et à la problématique de la disparition.

Dans la majorité des cas, ce sont les hommes qui disparaissent, qu'ils soient soldats ou simples civils. Ces hommes sont souvent l’unique source de revenus pour les familles. Leur disparition n'est donc pas sans conséquences économiques pour les familles. D'autant plus qu'elles dépensent souvent le peu d'économie qu'il leur reste dans des démarches administratives coûteuses et le paiement de supposés informateurs ou les services de « diseurs de bonne aventure ».

S'ajoute à cela, dans des contextes de conflits armés, le manque de soutien communautaire et l'absence de volonté politique, qui imposent aux familles de répondre seules tant à la souffrance liée à la disparition qu'à leurs besoins au quotidien.

Cette situation, et notamment l'état d'incertitude des familles, n'a pas de limite dans le temps. Elles devront peut-être attendre la génération suivante avant d'obtenir des réponses et retrouver le corps de leurs proches. Nous savons aujourd'hui que leur souffrance ne se dissipe pas au fur et à mesure que les années passent. Elle reste là, parfois silencieuse, prête à resurgir à la moindre occasion. Le processus de deuil n'a pas pu se dérouler.

  Comment, concrètement, prendre en charge ces conséquences psychologiques ?    

 

   
     
   
Le soutien aux familles : un élément essentiel de l’intervention du CICR
    Le soutien psychologique et communautaire aux familles de disparus est ancré dans la réponse globale du CICR à la question des disparitions en situation de conflit armé et de violence interne.

    Les guerres dans les Balkans et le Caucase durant les années 1990 constituent le point de départ de cet investissement institutionnel. Organisée en 2003 à Genève, la conférence internationale sur la problématique des personnes disparues a permis au CICR de fixer ses objectifs en la matière : en plus du travail avec les pouvoirs publics pour la recherche des disparus, le CICR exprime sa volonté de soutenir directement les familles. Des spécialistes ont dès lors été envoyés dans différents pays du Nord et Sud Caucase pour mettre en place des programmes de soutien, dont le cas géorgien représente l'un des exemples phares.    

Voir aussi : Rétablissement du contact entre les membres de familles séparées      
            D'abord, en mettant en place des activités simples mais auxquelles les associations de familles ne pensent pas nécessairement. Par exemple, organiser des activités qui permettent aux familles de se rencontrer, de parler de leur expérience commune, et d’échanger des informations. Cela peut les aider à sortir de leur isolement et à chercher des solutions ensemble. Ces activités, lorsqu’elles sont encadrées, peuvent avoir un effet extrêmement positif sur les familles et sur leur manière de gérer les conséquences de la disparition.
 
Parfois, il est vrai, cela peut ne pas suffire. La souffrance psychologique des familles peut nécessiter des interventions plus spécialisées. Par exemple, certains parents de disparus ont tendance à négliger totalement leurs propres besoins et ceux des autres membres de la famille. Elles concentrent toute leur énergie et toute leur attention dans la recherche de leur proche. Avec le temps, cette attitude peut les conduire à s'isoler de leur environnement social et émotionnel et à se priver ainsi d'un soutien extérieur important. Il s’agit alors de les aider à sortir de cette logique compulsive et à retrouver progressivement du plaisir dans leur vie quotidienne sans que cela génère un sentiment de culpabilité. Car pour ces parents, arrêter de chercher équivaut à abandonner définitivement leurs proches ou « à les tuer une seconde fois ».
 
La culpabilité et l'anxiété liées à l'incertitude sont deux états particulièrement difficiles à soulager. Comme l'est aussi cette peur constante qu'avec le temps, on oublie l'existence des disparus et qu'il n'en reste aucune trace. « Qui va se souvenir lorsque je ne serai plus là ? » : cette question parfois obsédante est révélatrice de la douleur psychologique des familles, qui ne peut être soulagée grâce à la seule intervention de spécialistes de la santé ou au seul soutien de la communauté. La reconnaissance publique de leur situation et du statut particulier des personnes disparues, l’inscription de leurs noms sur un monument ou dans un registre, contribuent aussi à soulager la souffrance. Ce qui importe, c’est de ne pas les oublier et qu’ils ne disparaissent pas définitivement.
 
Le fait de ne pas pouvoir offrir une sépulture à leurs proches est aussi source de souffrance et de culpabilité. C’est pourquoi il importe de pouvoir retrouver les corps et de les restituer aux familles. Cette étape, même si elle est extrêmement douloureuse, est particulièrement importante et nécessaire. Elle peut être vécue comme un véritable soulagement. Dans le meilleur des cas, le retour du corps de leur proche permettra d’initier un processus salvateur d’acceptation de la perte.
 
  Quel est le rôle du spécialiste dans le cadre de ce travail ?

Aider les familles à vivre avec l'incertitude liée à la disparition et à gérer l'ambivalence émotionnelle qui en découle n'est pas chose facile. Une personne de bonne volonté ne peut travailler seule sur ces questions. Il faut l'intervention de spécialistes capables de mettre en place un véritable travail thérapeutique. Ce travail n'a pas pour objectif d'encourager les familles à faire un deuil. Celui-ci est impossible en l'absence de certitudes quant au sort du disparu et tant que son corps n'a pas été retrouvé et honoré telle que l'exige la culture. Il s'agit donc de les aider à trouver une manière de vivre avec cette situation, sans que celle-ci n'affecte leur fonctionnement et la qualité de leurs relations sociales et émotionnelles.
 
Nous savons par expérience que la douleur psychologique reste extrêmement présente des années après les faits. Les familles n'oublient pas leurs proches disparus. L'épuisement mental et physique que cela génère peut conduire à des états plus compliqués de type dépressif, voire favoriser le développement de pathologies véritables ou de maladies chroniques.
 
  Parmi tous les acteurs impliqués, quelle est la place des associations de familles de disparus, et comment le CICR les aide-t-il ?

Elles sont au centre de la réponse. D'abord, parce qu’elles sont directement concernées par la disparition – elles sont fondées par des parents de disparus – et ont ainsi la légitimité et la volonté de s’investir dans le long terme. Ensuite, parce qu’elles ont une c onnaissance intime de la problématique des familles et ont aussi souvent des contacts privilégiés avec elles. Elles peuvent ainsi jouer un rôle d’orientation, de conseil et de représentation auprès des autorités.
 
Ce rôle a toutefois des limites et nous le savons. Les membres de ces associations sont eux-mêmes dans une situation émotionnelle difficile et il leur est souvent impossible d’avoir la juste distance face aux autres familles. C’est la raison pour laquelle nous les encourageons à travailler en partenariat avec d’autres acteurs locaux.
 
Le CICR intervient auprès d’elles à plusieurs niveaux : au niveau local en les mettant en lien avec des ONG et des spécialistes, en leur proposant des outils leur permettant de développer des activités de soutien, en les aidant à mieux se structurer ; à un niveau plus politique, en facilitant leur relation avec les autorités et en s’assurant qu’elles puissent être entendues et représentées. Le CICR peut parfois être le porte-parole des associations de familles. Et lorsqu'elles ne sont pas visibles ou audibles, tenter de les outiller afin qu'elles le deviennent.
 
  Les besoins des familles diffèrent-ils d'un contexte culturel à un autre ?

La souffrance psychologique ne diffère pas d’un contexte à l’autre. Quand votre enfant disparaît, que vous soyez une mère népalaise, congolaise ou tchétchène, vous souffrez de la même manière. C'est la façon de l’exprimer et de la soulager qui peut éventuellement changer.
 
De la même manière, le temps passé depuis la disparition ne diminue pas la douleur des proches. Les familles rencontrées en Géorgie, au Guatemala, au Népal, à Chypre ou en Tchétchénie semblaient vivre la même chose, avoir les mêmes questions et les mêmes attentes.
 
Ces besoins peuvent varier en fonction d’autres critères : par exemple, le temps qui impose de s’adapter à une situation économique précaire ; un changement de gouvernement qui permettra la mise en œuvre d’un processus de recherche et d’identification.
 
Les besoins des familles varient aussi en fonction du contexte dans lequel intervient la disparition ou, plus précisément, de la cause de la disparition. Les disparitions consécutives à une catastrophe naturelle, comme un tsunami ou un séisme, ne génèrent pas les mêmes effets. Dans le cadre de conflits armés ou de violence politique, le disparu est souvent, à l'origine, une cible choisie en raison de son appartenance ethnique ou politique. Ce qui n’est pas le cas lors d'une catastrophe naturelle.
 
L’intention qui motive la disparition a un impact psychologique particulier sur les familles et sur la manière dont la communauté va réagir. On observe en effet davantage de stigmatisation des familles lorsque la disparition est considérée comme « suspecte ». Fréquenter les proches d'un disparu peut être interprété comme la preuve d’une adhésion à une idéologie ou une affiliation à un groupe particulier. À Sri Lanka par exemple, les disparitions non expliquées peuvent être considérées comme l’expression d’un mauvais karma dont seraient notamment porteuses les femmes mais aussi leur descendance. Les fréquenter, c'est s’exposer au malheur. Ces différences ne sont pas les seules, il y en a beaucoup d’autres. Il est important pour nous de les connaître pour pouvoir adapter notre réponse.