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Le rôle d'intermédiaire neutre du CICR : au cœur de l'action humanitaire

07-07-2008 Interview

Grâce à son rôle d'intermédiaire neutre, le CICR a pu aider d'innombrables personnes souffrant des conséquences de conflits armés ou de situations de violence interne. Pierre Kraehenbuehl, directeur des opérations du CICR, explique en quoi consiste ce rôle dans la pratique.

Qu'est-ce que le « rôle d'intermédiaire neutre » du CICR et en quoi est-il important ?  

L'action humanitaire neutre, indépendante et impartiale dans les situations de conflit armé ou de violence interne est au cœur du mandat du CICR et constitue un aspect fondame ntal de son identité. Le CICR cherche à établir un dialogue avec tous les acteurs impliqués dans une situation de conflit armé ou de violence interne, ainsi qu'avec les personnes qui en subissent les conséquences, afin qu'ils respectent et acceptent notre rôle. Cette approche nous assure généralement l'accès le plus large possible aux victimes de la violence et aux parties concernées. Elle nous permet également de garantir la sécurité de notre personnel. De cette façon, nous pouvons atteindre toutes les personnes de part et d'autre des lignes de front, dans les zones de conflit actif du monde entier, tant en Afghanistan, qu'en Colombie, en Irak, en Somalie, au Soudan ou à Sri Lanka.

Le rôle du CICR en tant qu'intermédiaire neutre s'inscrit dans la logique de cette approche opérationnelle. Dans de nombreux cas, il consiste à négocier un accès humanitaire avec les parties concernées – par exemple pour atteindre les champs de bataille ou les hôpitaux – afin de faciliter la fourniture d'une aide humanitaire aux victimes du conflit.

Le rôle d'intermédiaire neutre du CICR repose-t-il sur une base juridique ?  

Oui. Il se fonde sur des dispositions juridiques énoncées dans les Conventions de Genève, ainsi que dans les Statuts du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Le rôle d'intermédiaire neutre peut prendre la forme de « bons offices » ou, plus rarement, d'une « médiation ». Dans les deux cas, le CICR ne peut agir qu'avec le consentement de toutes les parties au conflit. L'objectif prioritaire est que toute action entreprise atténue les souffrances des personnes dont la vie a été bouleversée par un conflit, et contribue à promouvoir l'adhésion au droit international humanitaire – l'ensemble des règles protégean t les personnes qui ne participent pas ou plus aux combats.

En quoi consiste ce rôle dans la pratique ? Pouvez-vous donner des exemples concrets ?  

Le rôle d'intermédiaire neutre du CICR comporte différents aspects. Il consiste notamment à permettre aux civils de traverser des lignes de front ou de recevoir des marchandises provenant de l'autre côté des lignes et dont ils ont besoin pour survivre. À Sri Lanka, par exemple, le CICR facilite le passage des civils et des marchandises entre les zones contrôlées par le gouvernement et celles qui sont aux mains des Tigres de libération de l’Eelam tamoul. En outre, le CICR assure régulièrement le transfert de dépouilles de combattants à travers les lignes de front pour que leur famille puisse les enterrer. 

Le CICR joue également un rôle d'intermédiaire neutre lorsqu'il s'agit d'échanger des nouvelles familiales à travers des lignes de front et des frontières et, le cas échéant, de faciliter le regroupement familial. En travaillant avec les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous transmettons des centaines de milliers de messages Croix-Rouge chaque année. Ces messages sont souvent le seul moyen de communication entre les membres de familles séparés par des lignes de front ou des frontières, et entre les personnes privées de liberté et leurs proches. 

Qu'en est-il des opérations de libération d'otages ?  

Il arrive que le CICR contribue à faciliter la libération de personnes privées de liberté, par exemple des personnes capturées par des groupes armés. L'an dernier, il a pris part, en tant qu'intermédiaire neutre, à la libération de civils coréens capturés en Afghan istan, de Chinois détenus en Éthiopie et au Niger, et de dizaines de civils pris en otages par des groupes armés en Colombie. Dans de tels cas, nous devons obtenir le consentement de toutes les parties concernées pour agir. Toutefois, dans la pratique, ce rôle d'intermédiaire neutre ne consiste pas, à proprement parler, à négocier la libération d'otages ou de détenus. 

Dans de nombreux cas, le rôle du CICR est une combinaison complexe entre des fonctions d'intermédiaire neutre – bons offices et médiation – et d'acteur humanitaire indépendant et neutre qui fournit des services directs, par exemple pour permettre l'évacuation de blessés nécessitant des soins médicaux, ou la libération et le transfert/rapatriement de personnes privées de liberté. 

Quelles sont les principales difficultés que rencontre le CICR dans les efforts qu'il déploie pour être reconnu comme un acteur indépendant et neutre par toutes les parties engagées dans un conflit armé ?  

Depuis le 11 septembre 2001, on assiste à une nette polarisation de la politique mondiale, qui a soulevé des questions quant à la pertinence d'une action humanitaire neutre. Du fait de la lutte contre le terrorisme et de la prolifération de groupes armés non étatiques, il est encore plus difficile d'engager un dialogue constructif sur nos préoccupations humanitaires avec les différentes parties à un conflit. 

Néanmoins, nous sommes convaincus de l'importance de l'approche humanitaire neutre et indépendante du CICR et du rôle que nous pouvons jouer en tant qu'intermédiaire neutre. De fait, une telle approche est plus nécessaire que jamais dans un monde qui ne cesse de se polariser.